LE MENSONGE DU « CLERICALISME
En même temps qu'il procédait aux déformations d'idées qui viennent d'être exposées, le Pouvoir occulte avait recours au mensonge vis-à-vis des francsmaçons comme vis-à-vis du monde profane pour compléter son œuvre.
Qui ne se souvient de la fameuse formule lancée par Gambetta : Le cléricalisme voilà l'ennemi ! A ce propos, j'ai souvent entendu certains opposants s'extasier sur l'habileté avec laquelle, disent-ils, les francsmaçons savent trouver les mots qui doivent faire fortune. Ils se trompent en cela, comme se trompent les enfants lorsqu'ils disent qu'il fait froid parce qu'il tombe de la neige. Ce n'est pas parce que les formules maçonniques sont bien trouvées qu'elles font fortune; c'est parce que, bien ou mal trouvées, c'est la Maçonnerie qui les lance, en usant de toutes les forces organisées dont elle dispose.
En voici une preuve.
De ces deux aphorismes : Le cléricalisme, voilà l'ennemi ! et : la Franc-Maçonnerie voilà l'ennemi !
Quel est donc celui qui s'adapte le mieux aux circonstances? Quel est le plus justifié, celui qui, raisonnablement, devrait avoir la plus grande fortune? C'est évidemment le second. Et pourtant, c'est le premier qui, tout de suite, s'est trouvé répandu partout. Pourquoi? Parce qu'il l'a été par les milliers de bouches qui s'ouvrent à la volonté du Pouvoir occulte. Gambetta lui-même n'a été qu'une de ces bouches-là ; car il est prouvé que le mot existait avant qu'il ne le lançât. Le mot existait, mais il ne faisait pas fortune. Le Pouvoir occulte le fit adopter par la Franc-Maçonnerie. Il le mit dans le répertoire de ceux des siens dont la voix portait. Ce fut encore une simple affaire de suggestion par répétition voulue, préméditée, calculée. Le succès ne s'est donc pas fait tout seul, par la vertu d'une formule bien choisie. 11 a été la conséquence d'une manœuvre. Et cette manœuvre, comme tant d'autres, ne fut possible que par suite de l'existence de l'organisme maçonnique.
Pourquoi le Pouvoir occulte a-t-il imposé cette formule à ses troupes? Parce qu'elle marquait le point de départ d'un mouvement stratégique analogue à celui qui était effectué autour de l'idée de tolérance. Il était nécessaire que l'attaque contre la religion traditionnelle fût dissimulée sous plusieurs masques. La marche du Pouvoir occulte n'est pas seulement une marche tortueuse ; c'est un enchevêtrement de marches tortueuses.
J'ai entendu dire et répéter mille fois dans les loges — et la même chose s'est faite ensuite dans le monde profane — que l'on n'en voulait nullement
au catholicisme, mais simplement au cléricalisme, c'est-à-dire « à l'intrusion du catholicisme dans la politique ».
A la bonne heure ! pensaient les modérés. S'il s'agissait de partir en guerre contre le catholicisme, nous protesterions au nom du respect dû à toutes les religions qui est inscrit dans nos statuts. Contre le cléricalisme, au contraire, nous ne devons pas hésiter. Nous ne pouvons accepter la domination politique des curés. Et cela, dans l'intérêt même du catholicisme.
Il est à noter que cela se passait au moment où il y avait déjà deux cent cinquante à trois cents francsmaçons au Parlement, tandis qu'il ne s'y trouvait qu'un prêtre. Mais on voyait la soutane de celui-ci, tandis qu'on ne voyait pas le tablier des trois cents. Les francs-maçons eux-mêmes ignoraient alors que leur association fût si formidablement représentée au Parlement. Les chefs seuls le savaient. Tout le monde fut donc entraîné. Tout le monde marcha contre le cléricalisme catholique que chacun, après le Pouvoir occulte, déclarait constituer un danger imminent et redoutable, sans s'inquiéter de l'autre, du clérica- Hsme invisible, mais sans cesse agissant et guerroyant, le cléricalisme du Pouvoir occulte. On engagea la campagne d'abord dans les loges, puis hors des loges, dans toutes les fractions du monde profane où pouvait s'exercer l'ardeur de prosélytisme des apôtres fanatisés et des sous- apôtres en train de se fanatiser. Tout le monde criait : Respect au catholicisme sincère ! Mais sus au cléricahsme ! On ne doit pas supporter
renvahissement de la politique par la religion. Le prêtre à la sacristie ! Et l'on citait des faits...
Le prêtre à l'église et à la sacristie ; nous sommes de cet avis. Mais puisque la Franc-Maçonnerie avoue maintenant qu'elle est la contre-Eglise, nous pensons qu'à côté de la formule : le prêtre à la sacristie, il eût convenu de mettre cette autre : le franc-maçon à la loge! Dès lors qu'au contraire le franc-maçon fait sa propagande anticatholique hors des loges, dès lors qu'il pratique sa politique anticatholique au Parlement, il amène forcément et légitimement le catholicisme sur ce même terrain.
En effet, lorsque celui-ci se voit menacé par des attaques perfides et continuelles dont il n'aperçoit nulle part les vrais auteurs responsables, parce que ceux-là marchent dans l'ombre et s'appellent le Pouvoir occulte et la Franc-Maçonnerie, lorsqu'il constate que ces attaques se produisent partout à la fois : au Parlement, dans la presse, daîis l'enseignement, n'estil pas naturel, n'est-il pas inévitable que les catholiques soient amenés à faire face là où ils sont
assaillis, à moins qu'ils ne tendent le dos aux coups
et qu'ils n'acceptent par avance leur disparition?
Sans doute ils n'en seraient pas réduits là s'ils avaient connu plus tôt la Franc-Maçonnerie ; si, la connaissant, ils avaient pu la combattre directement et face à face sur le terrain de la propagande; si, avant qu'elle ne fût to'ute puissante, ils l'avaient montrée hypocrite et lâche, comme elle l'est. Voilà leur grande faute, peut-on dire : n'avoir pas combattu à temps et de la manière qu'il eût fallu ! Mais leur excuse n'est-
elle pas dans l'inimaginable hypocrisie de leur adversaire, le Pouvoir occulte, dans l'incroyable fausseté de la Franc-Maçonnerie, dans l'extraordinaire quantité de mensonges accumulés tout exprès par cette association pour dissimuler son action sans cesse offensive?
Sans doute, placés comme ils l'étaient, les Papes, eux, pouvaient se rendre compte. Ils pouvaient voir. Aussi se sont-ils rendu compte et ont-ils vu. Les catholiques n'ont rien à leur reprocher à ce point de vue. Les Papes se sont adressés tour à tour aux monarques et aux sujets. Les encycliques en font foi. Mais les monarques et leurs sujets, parce qu'ils ne voyaient pas l'adversaire qui se dérobait si habilement, étaient malheureusement portés à s'imaginer que les Papes exagéraient, comme on a été jusqu'ici porté à croire à l'exagération des antimaçons actuels.
Le 4 janvier 1818, le Cardinal Consalvi écrivait au prince de Metternich :
« Les choses ne vont bien nulle part, et je trouve, que nous nous croyons beaucoup trop dispensés de la plus simple précaution. Ici, j'entretiens chaque jour les ambassadeurs de l'Europe des dangers futurs que les sociétés secrètes préparent à l'ordre à peine reconstitué, et je m'aperçois qu'on ne me répond que par la plus belle des indifférences. On s'imagine que le Saint-Siège est trop prompt à prendre frayeur ; l'on s'étonne des avis que la prudence nous suggère... »
On s'étonnait, en effet, et ce n'était pas seulement à cause de l'insouciance universelle, mais aussi parce que l'étonnement était soigneusement entretenu par
certains de ceux-là même auxquels s'adressait le Cardinal secrétaire d'Etat. Sans qu'il pût s'en douter, ils étaient les hommes liges du Pouvoir occulte. Quelques-uns appartenaient même aux sociétés secrètes supérieures. D'autres ne faisaient partie que des maçonneries inférieures. Mais n'y entendaient-ils pas les successeurs du F.-, de la Tierce répéter avec conviction : « Représentez-vous un homme craignant Dieu, voilà le Maçon !... Celui qui s'écarte des devoirs de la religion n'est point maçon. 11 en usurpe lenom... » Comment, étant ainsi aveuglés, auraient-ils pu admettre ce que le Cardinal Consalvi leur disait des sociétés secrètes.
Et pourtant le Vatican était bien informé ; il voyait juste, ainsi que le prouve le passage suivant de la lettre de Consalvi. Les prévisions qui s'y trouvent contenues n'ont été que trop justifiées par les faits.
« Par tout ce que je recueille de divers côtés, et par ce que j'entrevois dans l'avenir, je crois (et vous verrez plus tard si j'ai tort) que la Révolution a changé de marche et de tactique. Elle n'attaque plus à main armée les trônes et les autels, elle se contentera de les miner par d'incessantes calomnies : elle sèmera la haine et la défiance entre les goui^ernants et les gouvernés, elle rendra odieux les uns, tout en plaignant les autres. Puis, un jour, les monarchies les plus séculaires, abandonnées de leurs défenseurs, se trouveront à la merci de quelques intrigants de bas étage auxquels personne ne daigne accorder un regard d'attention préventive. Vous semblez penser que, dans ces craintes manifestées par moi (mais toujours d'ordre verbal du
Saint-Père), il y a un système préconçu et des idées qui ne peuvent naître qu'à Rome. Je jure à Votre Altesse qu'en lui écrivant et qu'en m'adressant aux hautes Puissances, je me dépouille complètement de tout intérêt personnel, et que c'est d'un point beaucoup plus élevé que j'envisage la question. A'e pas s'y arrêter maintenant, parce qu'elle n'est pas encore entrée pour ainsi dire dans le domaine public, c'est se condamner à de tardifs regrets. »
C'est, hélas ! une loi de nature qu'on ne croit généralement que ce qu'on voit. Les catholiques ne voyaient pas le Pouvoir occulte, ni son plan, et c'est pourquoi ils ne pouvaient y croire. C'est pourquoi, négligeant les avertissements qui leur venaient de si haut, ils n'opposèrent rien à la propagande perverse des loges.
Quoi qu'on puisse penser de la faute qu'ils commirent en cela — faute qu'un si grand nombre d'entre eux commettent malheureusement encore aujourd'hui, — c'eût été une autre faute qu'après n'avoir pas combattu sur le terrain de la propagande, ils ne combatissent pas sur le terrain politique, dès lors qu'ils y étaient attaqués. Mais dans quelles conditions inférieures se présentait alors poui" eux la lutte !
En manœuvrant politiquement contre l'Eglise avant d'avoir été universellement démasqué, le Pouvoir occulte pouvait se dire :
« Toutes les chances sont désormais pour moi, puisque j'attaque l'Eglise sans qu'on sache seulement que j'existe. De deux choses l'une : ou bien les catholiques la défendront, ou bien ils ne la défendront pas.
S'ils la défendent, d'abord leurs coups s'égareront puisqu'ils m'ignorent. Au lieu de frapper sur moi, ils frapperont à côté. En outre, j'aurai l'avantage de les faire passer pour des provocateurs. Rien de plus facile, puisque j'ai attaqué sans qu'on m'ait aperçu. S'ils ne la défendent pas, c'est encore plus simple. Je n'ai, en ce cas, pas besoin de combattre. Il me suffît de continuer comme j'ai commencé. »
Il était donc naturel et nécessaire, quoi qu'il en pût advenir, que les catholiques essayassent de défendre l'Eglise sur le terrain politique. Et c'est ainsi que, par ses perverses manœuvres, le Pouvoir occulte s'était assuré la possibilité de dresser devant les foules le fantôme du cléricalisme.
Les catholiques n'avaient dès lors qu'une seule tactique à adopter. Répondre à l'offensive par l'offensive; mettre le maçonisme en regard du cléricalisme; attaquer le véritable ennemi, c'est-à-dire le Pouvoir occulte, dans sa forteresse, la Franc-Maçonnerie.
Malheureusement ils ne savaient pas ; et dès lors ils devaient être vaincus. C'est ainsi qu'on en revient toujours à cette nécessité qui s'impose à eux comme la nécessité primordiale : Savoir ! Connaître à fond la question maçonnique !
J'ai entendu en loge, et des milliers de fois, je le répète, les orateurs maçonniques procéder avec l'hypocrisie dénoncée d'avance par le cardinal Consalvi. Mais cette hypocrisie n'était pas le fait de chaque franc-maçon pris individuellement, tout au moins dans la majorité des cas ; elle était surtout et avant tout le fait du Pouvoir occulte. N'ai-je pas répété.
avec les autres francs-maçons, que nous n'en voulions nullement à la vraie religion, que nous respections le sentiment religieux sincère, que ce que nous attaquions, c'était seulement l'intrusion de la religion dans la politique?
C'est du moins ainsi que nous commencions; et nous étions sincères. Seulement nous nous laissions fanatiser peu à peu.
En nous inspirant ce langage, le Pouvoir occulte nous faisait, sans que nous nous en doutions, travailler à la confection d'une sorte de bouc émissaire, le cléricalisme, sur le dos duquel nous accumulions tous les reproches qu'on pouvait adresser à l'esprit d'intolérance, de fanatisme, d'obscurantisme et de despotisme. A ce jeu, nous pouvions tous nous en donner à cœur joie et innocemment, nous semblait-il, puisqu'en nous bornant à attaquer le cléricalisme, nous observions les statuts maçonniques, nous respections la foi religieuse, le culte, la religion. Mais nous ne savions pas que le Pouvoir occulte se réservait de faire glisser un jour la peau du bouc émissaire sur le dos du catholicisme, et qu'ainsi ce serait celui-ci qui se trouverait chargé de toutes les haines que nofis avions amassées sur l'autre...
J'ai donc travaillé, de bonne foi, comme tant d'autres, à la création du bouc émissaire clérical. Mais en même temps, et sous l'empire de la suggestion qui m'était seringuéetous les jours, comme les autres aussi, je voyais des cléricaux partout dans le monde catholique ; et je ne réfléchissais pas, car on ne réfléchit plus lorsqu'on est suggestionné, que cela tenait à ce que
chaque catholique sentant sa religion menacée, il était naturel qu'il essayât de la défondre. Ce côté de la question m'échappait. Les suggestions émanant du Pouvoir occulte le laissaient soigneusement dans l'ombre. Elles expliquaient les choses à la façon dont le loup de la fable les explique à l'agneau qu'il veut dévorer. Et, toujours comme les autres, j'acceptais aveuglément ces suggestions. Je contribuais ainsi, sans le savoir, à la déchéance de mon pays et, par conséquent, à la mienne propre.
J'acceptais ces suggestions, grâce à ce que la Maçonnerie me flattait en me persuadant que j'étais un des champions de la vérité, de la lumière, de la civilisation. Je les acceptais surtout grâce à l'ascendant qu'elle avait commencé par prendre sur moi en me persuadant faussement de son dévouement à l'idéal. N'était-elle pas l'apôtre de toutes les grandes causes, l'instigatrice de tous les progrès, VAlma Mater de l'Humanité? Pouvait-elle se tromper?
« Sainte Maçonnerie ! » s'écriait avec une émotion sacrée le F.-, Dequaire dans son discours de clôture du Convent, il y a quelques années.
Et moi aussi, je murmurais au fond de moi-même : Sainte-Maçonnerie ! Et j'avançais, la main dans l'invisible main du Pouvoir occulte, les yeux fermés, combattant une religion qui ne faisait que se défendre, et servant avec une aveugle ferveur un cléricalisme infiniment redoutable, car c'est lui qui sans se montrer, ne cesse d'attaquer depuis deux cents ans ; et ce qu'il attaque, c'est l'existence même du pays !...
MARCHE PROGRESSIVE. l'aVEU DU MENSONGE. EFFET DE l'ÉLIMINATION AUTOMATIQUE.
On n'abordait d'ailleurs que successivement l'étude des nombreuses destructions qu'il était nécessaire d'accomplir pour permettre au Pouvoir occulte d'édifier un jour « le Temple d'Hiram ».
Les congrégations furent les premières à subir l'assaut. Un mot d'ordre circula : c'était les congrégations qui entretenaient l'esprit de cléricalisme.
Nous n'en savions rien, bien entendu. Nous ne l'avions pas vu par nous-mêmes et nous n'en possédions aucune preuve. Mais nous avions la foi en la Maçonnerie. Quand on a la foi, on croit. La Maçonnerie parlait, nous acceptions sa parole comme parole d'évangile. Ce fut donc les congrégations qui commencèrent par être revêtues de la peau du bouc émissaire. On les avait tout d'abord respectées, elles aussi ; je veux dire qu'on avait affirmé les respecter. Certaines déclarations faites par Brisson en 1872 sont là pour le prouver. On cessa de le faire. Mais on n'en afficha que plus bruyamment le respect du catholicisme. L'idée congrégation fut ainsi isolée de l'idée catholicisme. On commença même par faire un triage parmi les congrégations. On en vit de bonnes et de mauvaises.
Isoler un corps d'armée pour le réduire, c'est une tactique connue des hommes de guerre.
« Les biens de mainmorte, disait-on, ne constituent-ils pas un danger tous les jours grandissant? Et puis, n'est-ce pas là, dans la congrégation, qu'est
le foyer de l'obscurantisme et du fanatisme? Des prêtres séculiers, certes! il en faut pour que puisse vivre une religion Or, nous voulons que la religion vive. Ce n'est pas à la religion que nous nous attaquerons jamais. Donc nous ne nous attaquerons pas non plus aux prêtres. Nous combattons seulement la congrégation, qui est absolument en dehors de la religion, qui lui est inutile, qui lui est même, nuisible. Ah ! Non ! Certes ! Ce n'est pas aux pauvres prêtres de campagne que nous nous en prendrons jamais. C'est au contraire eux que nous défendons lorsque nous prenons parti contre les congrégations. »
Un jour vint pourtant où l'on s'en prit à eux. C'est lorsque le travail de suggestion fut plus avancé. Quelques maçons portant en eux le véritable esprit du Pouvoir occulte s'avisèrent alors d'une chose à laquelle ils donnèrent à entendre qu'on avait omis de penser. « Après tout, dirent-ils, les prêtres ne portentils pas une robe noire, eux aussi? Ne font-ils pas partie de « la Calotte » comme les congréganistes? N'ontils pas le même esprit? Si cet esprit est mauvais ici, il est mauvais là. Il faut pourtant bien avoir le courage d'aller jusqu'au bout de ses opinions ! Un vrai maçon ne reste pas en chemin. Dès qu'on crie : à bas la calotte ! il faut savoir achever la libération de son esprit et crier : à bas toutes les calottes ! »
— A bas les vieilles calottes seulement ! proposaient certains francs-maçons chez lesquels la suggestion n'avait pas encore opéré complètement. L'ancien clergé ne vaut rien ; c'est entendu ; alors créons en un autre. Car pour une religion, il en faut une.
Et des discussions s'engageaient sur ce sujet, sous la suggestion du Pouvoir occulte.
Soit ! était-il répondu par les initiés plus avancés qui comprenaient que quelques passes magnétiques étaient encore nécessaires pour produire chez certains sujets l'état profond d'hypnose. Encore une fois, ce n'est pas à la religion, au culte, à la foi que nous nous attaquerons jamais. Nous avons le plus profond respect pour les consciences et nous ne songeons, comme vous, qu'à des réformes dans le clergé ! Nos femmes vont à la messe... (Plusieurs auraient pu ajouter : nous mangeons de la morue le Vendredi-Saint) et nous tenons à ce que cela continue.
Et peut-être bon nombre de francs-maçons, pris isolément, y tiennent-ils, en effet. Mais le Pouvoir occulte lui, n'y tient pas.
Lorsque l'heure lui sembla venue, sans se laisser attarder par ceux des initiés qui ne « suivaient pas le train », sans se préoccuper des articles inscrits dans les statuts maçonniques pour prescrire la tolérance, il fit hurler ceux de ses dogues dont la voix était la plus retentissante, ceux dont les aboiements étaient les plus redoutés. Il créa des journaux plus avancés que ceux qui existaient. Il les subventionna pour que leurs rédacteurs mêlassent leurs hurlements à ceux des dogues maçonniques. Et bientôt les mêmes cris de haine qui ne s'adressaient d'abord qu'aux congréganistes, ensuite qu'aux congréganistes et aux prêtres, furent enfin poussés contre tous les catholiques, grands ou petits, riches ou pauvres, contre les pratiques traditionnelles, contre cette foi religieuse dont
on réclama soudain avec fureur la destruction, après qu'on avait si longtemps affirmé le respect qu'on avait pour elle.
La substitution rêvée par le Pouvoir occulte était alors réalisée : le bouc émissaire clérical était devenu le bouc émissaire catholique.
Et ce fut avoué en loge ; mais seulement lorsque le Pouvoir occulte sentit qu'il pouvait se permettre impunément un tel aveu parce qu'enfin ses adeptes étaient « au point », c'est-à-dire complètement aveuglés et fanatisés.
J'ai entendu de mes oreilles l'un de ceux qui n'étaient que les échos inconscients du Pouvoir occulte, le F.-. Courdavaux, professeur à la Faculté des lettres de Douai, dont on a souvent cité la parole que je vais rappeler. Ce F.-, promenait, en 1888 et 1889, une certaine conférence dans les loges de province et dans celles de Paris, conférence dans laquelle se trouvait ce passage :
« La distinction entre le catholicisme et le cléricalisme est purement officielle, subtile, pour les besoins de la tribune. Mais ici, en loge, disons le hautement, pour la vérité, le catholicisme et le cléricalisme ne font qu'un. »
Nous voyons apparaître à la lueur de cette dernière phrase le véritable état mental du franc-maçon. La façon vraie de s'exprimer eût été celle-ci : « Mes frères, nous sommes obligés de dire au public que ce n'est pas au catholicisme que nous faisons la guerre, que c'est seulement au cléricalisme. C'est comme cela qu'il nous faut procéder, si nous voulons que la na-
tion nous suive. Nous devons la tromper. Mais ici, entre nous, pendant qu'on ne nous entend pas, disons tout bas que nous savons à quoi nous en tenir et que nous sommes des menteurs. »
Au lieu de cela, admirez la formule : « Ici, en loge, disons-le hautement^ pour la vérité... »
Hautement ! pour la vérité ! Alors que l'aveu est fait entre complices, le temple étant bien « à couvert » et le pauvre public berné, trop loin pour entendre ! Et ceux auxquels s'adressait le F.-. Courdavaux applaudissaient ! Ils ne s'apercevaient nullement qu'ils auraient dû se trouver bafoués par les expressions dont s'était servi l'orateur. Celui-ci avait baptisé leur hypocrisie franchise, et ils battaient des mains. S'il eût appelé les choses par leur nom, ils l'auraient sifflé.
La parole prononcée par le F,-. Courdavaux et l'accueil qui lui fut fait en loge constituent dans leur ensemble un document qui est vraiment à retenir, parce qu'il nous montre non seulement le cynisme des inspirateurs invisibles, mais en même temps la stupide ingénuité maçonnique et l'incroyable aveuglement dont le Pouvoir occulte parvient à frapper les intelligences, après qu'il les a triturées pendant quelques années.
11 nous fournit aussi une occasion de constater l'effet de cette élimination automatique que j'ai signalée comme étant un des principaux moyens par lesquels le Pouvoir occulte opère ses sélections.
En effet, la conférence du F.-. Courdavaux fut l'une des circonstances qui contribuèrent à me soustraire
à l'empire de la suggestion par laquelle j'avais été si complètement dominé. Lorsque je me mis à réfléchir sur le sens exact des paroles que je viens de citer, la vérité, qu'on m'avait rendu incapable d'apercevoir pendant si longtemps, m'apparut un instant. Une contradiction si flagrante entre le langage de la veille et celui du lendemain élargit la déchirure qui commençait dès lors à se faire dans les voiles dont on avait enveloppé mon intelligence. Le F.-. Courdavaux secoua sans le savoir ma raison endormie. Lorsqu'à l'effet de cette première secousse se joignirent ceux d'un certain nombre d'autres, je devins tout à fait impropre au service du Pouvoir occulte, par cela seul que je cessais d'être aveuglé. Mais en même temps, qu'arrivait-il comme conséquence? Que je songeais à quitter la Franc-Maçonnerie. Je m'éliminais donc de moi-même. Et à quelle heure? A celle où je devenais tout au moins inutile, sinon nuisible à la bonne marche des affaires du Pouvoir occulte. Tandis qu'autour de moi, ceux-là restaient au contraire qui gardaient sur les yeux le bandeau symbolique de l'initiation et qui demeuraient, par là même, de bons soldats de la Puissance de mensonge.
Ainsi s'explique la force de rendement des suggestions du Pouvoir occulte. Si ces suggestions sont à peu près irrésistibles, c'est qu'elles ne s'adressent qu'à des êtres constitués tout exprès pour n'y pas pouvoir résister, par la raison que ceux qui sont constitués autrement n'entrent pas dans la Franc-Maçonnerie. Ou bien, s'ils y entrent, ils en sortent tous, les uns après les autres, comme je fis moi-même.
Ceux qui restent ont tout ce qu'il faut pour se laisser mener en aveugles ; d'autant plus que la suggestion leur arrive de partout dans le milieu artificiel créé par le Pouvoir occulte au lieu des loges, qu'ils en sont imbibés, pénétrés incessamment et de toutes manières, comme l'est une plante par l'atmosphère de la serre dans laquelle elle est enfermée.
11 faut ajouter à cela qu'une émulation s'établit entre tous ces « apôtres » et « aspirants apôtres ». C'est à qui d'entre eux se montrera le plus « affranchi », comme disait le F.-. Lafferre dans le discours que nous avons cité, le plus digne d'être « maître » après avoir été simple « apprenti ». Et comme la suggestion venue d'en haut veut que le plus affranchi soit celui qui se montre le plus anticatholique, on comprend que les francs-maçons, excités par l'aiguillon du Pouvoir occulte et s'entraînant ainsi les uns les autres, puissent en arriver à une sorte de folie furieuse qu'ils considèrent comme une sainte passion de justice, de lumière, de progrès et de fraternité. On comprend d'autre part que les modérés soient toujours vaincus par les violents, puisque le Pouvoir occulte travaille toujours pour ces derniers, sauf dans les heures où, après les crises provoquées par lui, il sent les réactions irrésistibles. Il se met alors à leur tête pour les maîtriser. Et cela se fait, le lecteur peut s'en rendre compte maintenant, sans que le Pouvoir occulte qui mène tout, ait jamais besoin de se manifester.
LA MARCHE PROGRESSIVE EN POLITIQUE : CONSÉQUENCE DE l'aCTION EXERCEE PAR