‹ Le drame maçonniqueChapitre 2 sur 78 · QUESTIONS A RESOUDRE · texte numérisé non relu

QUESTIONS A RESOUDRE

Dans un précédent ouvrage : Le Pouvoir occulte contre la France^ nous avons démontré l'existence d'un Pouvoir occulte, c'est-à-dire d'une puissance humaine qui, grâce à l'association secrète dite Franc- Maçonnerie, intervient dans les affaires du monde, et particulièrement dans celles de la France, tout en demeurant invisible. Nous avons ainsi présenté la question maçonnique sous son véritable aspect.

Pendant trop longtemps on a refusé d'admettre que la Franc-Maçonnerie exerçât une influence quelconque sur notre politique. Il faut maintenant re- 'onnaître que cette influence existe et qu'elle est

actuellement souveraine ; que non seulement elle est souveraine, mais qu'elle l'a déjà été une première fois pendant la Terreur, et que la Franc-Maçonnerie ayant été obligée par ses excès de lâcher sa proie, c'est-à-dire le gouvernement de la France, elle n'a cessé Vipuis lors de travailler à la ressaisir.

Nous' avons montré que toutes les révolutions qui nous ont .igitës depuis un siècle, si incompréhensibles en apparence, s'expliquaient de la façon la plus naturelle par cet effort invisible. C'est pour arriver à nous faire accepter sans révolte la domination de la Franc-Maçonnerie qu'on s'est acharné à nous inoculer la haine de nos antiques et si solides traditions politiques et religieuses ; et c'est pour détruire ces traditions, racines de notre vie, qu'ont été accomplies nos révolutions.

Mais qui a fait cela? autrement dit : Qu'est-ce que la Franc-Maçonnerie?

En réponse à cette question, nous avons prouvé que ce n'était pas assez de reconnaître que l'action maçonnique s'exerce incessamment sous l'action politique française, mais qu'il fallait encore nous accoutumer à l'idée que sous l'action maçonnique elle-même il y avait quelque chose.

La Franc-Maçonnerie, association mondiale, est diverse en apparence à bien des points de vue ; mais elle n'en est pas moins une partout, nous l'avons montré, par cette mystérieuse organisation des grades qui permet la transmission de certaines volontés invisibles et qui ne saurait tendre à rien autre chose qu'à cela.

Ces tronçons épars sont comme les vertèbres d'un squelette. L'unité de construction que leur examen révèle suffît à dénoncer un seul et même créateur.

(D'autre part l'existence de l'organe ne s'explique que par l'existence de la fonction); et celle-ci à son tour ne s'explique que par l'existence de l'être au profit duquel s'accomplit cette fonction. C'est cet être mystérieux, demeuré jusqu'ici invisible, grâce. précisément à l'organisme qu'il a créé tout exprès dans ce but, que nous appelons le Pouvoir occulte.

Il faut ou accepter notre démonstration ou continuer à ne rien comprendre, d'une part, aux étranges et contradictoires phénomènes de l'existence maçonnique, et, d'autre part, aux causes profondes des faits historiques si extraordinaires par lesquels a été bouleversée la France depuis la Révolution. Bien mieux ! ceux qui reculeront devant cette démonstration seront exposés, dans l'ignorance où ils seront, à collaborer inconsciemment à l'œuvre de destruction de la Patrie.

Voilà ce que nous avons établi dans la première partie de notre étude.

Nous devons maintenant aller plus loin.

La gigantesque entreprise de démolition de la France que nous avons exposée et l'organisation qui a été créée en conséquence sont choses si extraordinaires, si en dehors de notre caractère français, qu'un grand nombre de nos concitoyens ne comprennent pas, n'admettent pas que l'idée d'un pareil plan ait pu naître dans un cerveau. Il faut leur montrer comment les fondateurs de la Maçonnerie n'ont pas eu

le choix, comment ils étaient dans l'impossibilité matérielle d'entamer une lutte ouverte contre ce qu'ils voulaient détruire, et comment à cause de cela, ils ont abouti, d'une façon pour ainsi dire naturelle, à la conception qui cause notre étonnement.

Ajoutons que, si nous avons démonté pièce à pièce l'organisme maçonnique, nous n'avons pas exposé lesjp "océdés, les méthodes d'action grâce auxquelles on peut faire produire par cet organisme les résultats dont nous avons vu l'immense déroulement.

Enfin, nous avons à chercher quel peut bien être le Pouvoir occulte et vers quel but il nous entraine.

Tant que nous n'aurons pas montré tout cela, notre étude demeurera incomplète, et par suite inféconde.

N'oublions pas que l'association que nous étudions est demeurée absolument incompréhensible jusqu'à notre époque. En dépit de ses deux siècles d'existence certaine, et bien qu'on ait beaucoup écrit à son sujet, elle est toujours une inconnue pour presque tous. Cela tient pour beaucoup plus qu'on ne croit à ce qu'aucun des exposés qui nous en ont été faits n'a envisagé tous les côtés de la question, à ce qu'aucun n'a complètement répondu aux si nombrenux points d'interrogation que provoque la vue d'une création si extraordinaire et si extraordinairement dissimulée. Il en est résulté qu'on s'est accoutumé à considérer la Maçonnerie comme un phénomène étrange, peutêtre même inquiétant, mais un phénomène qui ne pouvait être expliqué. Dès lors, a-t-on conclu, à quoi bon s'en occuper?

Il est même à remarquer que ce sont souvent les esprits les plus sérieux qui ont refusé et qui refusent encore le plus obstinément d'y prêter attention. Certains raisonnements a priori^ qui leur paraissent péremptoires, les détournent de l'étude à laquelle il suffirait qu'ils voulussent bien consacrer quelques heures pour constater par eux-mêmes que ces raisonnements sont sans valeur. Par exemple, ils n'admettent pas qu'une association universelle, composée d'hommes dont ils connaissent un certain nombre pour d'honnêtes gens, pour des patriotes, soit accusée de tendre à la subversion de tous principes et à la destruction de la France. Ils ne peuvent deviner qu'une pareille contradiction s'explique dès qu'on étudie l'organisme imaginé par la perfidie des fondateurs de la Franc-Maçonnerie, et plus encore lorsqu'on se rend compte des méthodes que ceux-ci emploient. Brunetière était dans cet état d'esprit. Il s'était montré disposé à publier dans la Revue des Deux- Mondes quelques-uns des chapitres de la présente étude dont j'avais eu occasion de lui parler. Mais il me disait :

— Je connais beaucoup de francs-maçons qui sont de très braves gens. Je ne suis donc guère porté à admettre que la Franc-Maçonnerie soit si redoutable que vous le dites. Lorsque vous m'aurez expliqué cela clairement, je ne dis pas que je résisterai à vos explications. Mais il faut me les fournir.

D'autres connaissent certains francs-maçons qui sont intelligents ; et ils se basent là-dessus pour refuser de croire à la réalité des cérémonies grotesques

auxquelles on se livre dans les loges. Quand on leur en parle, ils s'imaginent qu'on exagère et ils sont, à cause de cela, peu disposés à prendre les antimaçons et la question maçonnique elle-même au sérieux

Par ces raisons, et par bien d'autres, les hommes les plus réfléchis ont écouté jusqu'ici ceux qui ont essayé d'appeler leur attention sur la Franc-Maçonnerie avec le même dédain qu'ils eussent témoigné à ceux qui seraient venus leur parler de Croquemitaine ou du Loup-Garou.

Et pourtant, si le mystère de l'existence de la Franc-Maçonnerie n'a guère encore été mieux expliqué que ne l'ont été, et pour cause, Croquemitaine et le Loup-Garou, cette existence est certaine, et les extraordinaires œuvres maçonniques le sont aussi.

La Franc-Maçonnerie est une société enfantine en apparence ; c'est vrai. Mais il n'est pas moins vrai qu'elle est une société de destruction. La malf aisance de son but, vis-à-vis des nations catholiques en particulier, coexiste avec les intentions honnêtes, disons même avec les aspirations idéalistes de certains de ses membres. Elle coexiste également avec les grimaces ridicules que « la Veuve » fait à ses nouveaux adhérents, le jour de leur initiation. De même, ces grimaces ridicules par lesquelles la Maçonnerie semble vouloir se rendre indigne de toute attention n'empêchent pas que cette association ait en elle les prodigieux éléments de force qui la font durer depuis deux siècles à l'état universel. Les faits sont là, bien que contradictoires. Il n'y a pas à les nier. Et c'est pourquoi, au lieu de leur tourner puérilement le dos,

il faut les expliquer, mais les expliquer complètement et les expliquer tous; de telle sorte qu'enfin, si extraordinaire, si inadmissible, si fantasmagorique qu'ait paru jusqu'ici le fait maçonnique, il soit avéré que toute la logique est indiscutablement du côté de ceux qui lui reconnaissent une importance primordiale ; et qu'au contraire, tout l'illogisme, toute la déraison, toute la faiblesse d'esprit sont du côté de ceux qui se refusent à le regarder.

C'est donc le comment et le pourquoi de tant de particularités bizarres, incohérentes en apparence, et inexpliquées jusqu'ici, que nous allons exposer dans la première partie du présent volume. Après la vue d'ensemble que nous avons commencé par prendre dans celui qui l'a précédé, après l'examen des caractères généraux et des causes invisibles, mais certaines, que ces caractères révèlent, nous allons maintenant nous occuper des manières de faire et des raisons pour lesquelles on les a choisies

Si le lecteur veut bien avoir la patience de nous suivre, il constatera que parmi tant de détails étranges qui semblent des superfétations dans l'organisation maçonnique, parmi tant de pratiques déraisonnables et grotesques en apparence, il n'en est pas qui n'aient leur raison d'être, soit parce que les fondateurs de la Maçonnerie ont été obligés d'y avoir recours en raison des conditions dans lesquels ils se sont trouvés placés, soit parce qu'elles concourent à la réalisation du but qu'ils veulent atteindre.

Ce n'est qu'après cet exposé des méthodes maçonniques que nous serons amenés logiquement à recher-

— lécher quel est l'auteur de la Franc-Maçonnerie et le but à la réalisation duquel cet auteur se montre si obstinément attaché.

Cette partie de notre étude sera d'une utilité pratique incontestable parce qu'en nous montrant notre ennemi tel qu'il est, elle nous découvrira qu'il a besoin de temps et de silence pour arriver à ses fins. C'est parce qu'on lui a laissé jusqu'ici l'un et l'autre qu'il est parvenu au point où nous le voyons. Il suffirait du grand jour jeté sur lui pour qu'il soit mis dans l'impossibilité de pousser plus avant. Notre cause est donc bien loin d'être désespérée. Il nous faut seulement savoir d'abord et vouloir ensuite.

Nous nous attacherons plus que jamais, est-il besoin de le dire, à la méthode que nous avons adoptée jusqu'ici, parce que c'est la seule qui soit rationnelle en une pareille étude ; nous avons dit pourquoi.

Un des grands avantages de cette méthode, c'est qu'elle doit donner toute sécurité aux lecteurs en un sujet sur lequel le public a été si souvent trompé. Jusqu'ici ils en étaient réduits à se demander ce qu'il fallait croire sur cette Franc-Maçonnerie à propos de laquelle tant de versions différentes circulent. Nous avons résolument fait appel à leur raisonnement, au lieu d'essayer de leur imposer tels récits plutôt que tels autres parmi tous ceux qui se contredisent de par la volonté du Pouvoir occulte. Ils n'ont plus maintenant qu'à se demander si les arguments que nous leur avons proposés sont ou ne sont pas conformes à ce qu'exige leur raison.

En outre, notre étude contient une sorte de vérification d'elle-même.

En eiïet, nous avons dit qu'il y avait plusieurs secrets maçonniques à pénétrer, plusieurs inconnues à dégager : Qui a créé la Franc-Maçonnerie? Pourquoi l'a-t-on créée? Quelle est la vraie nature de l'organisme maçonnique? Quelles sont les méthodes employées? Quel est le caractère de l'œuvre déjà accomplie?

Or, de par les lois mêmes de la raison, il faut nécessairement que les solutions que nous donnons à chacune de ces questions soient en parfaite coordination entre elles. Sans cela, elles devraient être condamnées. Ceux qui veulent bien nous suivre ont donc à leur disposition un moyen de vérifier la thèse que nous leur proposons : c'est la constatation de l'harmonie ou du manque d'harmonie des réponses que fournit cette thèse sur chacune des questions à résoudre.

Si en effet, tel est l'auteur de la Franc-Maçonnerie, tel doit être son but. Ou inversement, si tel est le but, tel est l'auteur. Si tel est le but et tel l'auteur, tel doit être l'organisme plutôt que tel autre. Ou inversement encore, si tel est l'organisme, le créateur de cet organisme ne peut être que tel, et tel son but. Les cinq termes de l'équation maçonnique peuvent ainsi se trouver vérifiés l'un par l'autre. Donc sécurité intellectuelle complète pour nos lecteurs, que nous constituons juges de la théorie que nous exposons.

MOTIFS POUR LESQUELS LE POUVOIR OCCULTE A IMAGINÉ LA CRÉATION MAÇONNIQUE.

Nous devons tout d'abord montrer comment il se fait que les fondateurs de la Maçonnerie aient abouti à l'organisation si extraordinaire que nous avons étudiée. Nous allons voir qu'ils ne pouvaient faire autrement.

Pour nous en rendre compte, nous devons, par un effort de raisonnement, nous représenter les conditions dans lesquelles ils agissaient.

Tout d'abord, il est bien entendu qu'en créant la Franc-Maçonnerie, ils avaient un but. Sans cela, ils ne se seraient pas astreints à l'eiîort que nécessitait une si colossale entreprise. C'est là une affirmation indiscutable.

De plus, il est évident que leur but était tel qu'ils redoutaient, en l'avouant, de soulever l'opinion. Sans cela ils ne se seraient pas condamnés à l'hypocrisie et au mensonge que nous avons trouvés à la base de l'association qu'ils ont fondée. Ce n'est que par nécessité qu'on se résout à de tels moyens, lorsque l'aveu de la vérité serait dangereux ou déshonorant. Il n'y a que les fdous, disait Camille Desmoulins, qui aient peur des réverbères. Cette seconde affirmation ne saurait, elle non plus, provoquer de contestation sérieuse.

Enfin, ils n'avaient pas la force à leur disposition pour imposer leur but. Sans cela, ils l'eussent employée. Quand on est fort, on ne ment pas ; on ordonne.

Mais alors, ces trois points de départ étant admis, une conséquence en découle nécessairement. Puisque c'était l'opinion existante qui faisait obstacle à la réalisation de leur but et puisqu'ils n'avaient pas la force à leur disposition, ceux dont nous parlons étaient dans la nécessité ou de travailler à la destruction de l'opinion existante ou de renoncer à leur but. Pas de milieu pour eux.

Tel était donc le premier objectif qu'ils devaient avoir en vue : la destruction de l'opinion régnante. Faute de quoi, la réalisation de leurs projets était chose impossible.

Or, au commencement du xviii^ siècle, la caractéristique du monde européen, c'est qu'il avait encore une conscience nettement chrétienne. C'était donc avec cela que le Pouvoir occulte créateur de la Maçonnerie avait à compter.

Toutefois cette conscience chrétienne n'était plus une. La Réforme l'avait divisée. Il y avait la conscience catholique et la conscience protestante. Etaitce aux deux consciences chrétiennes que le Pouvoir occulte devait s'en prendre? Ou bien, si ce n'était qu'à l'une des deux, à. laquelle?

Les faits se chargent de répondre à cette question.

Puisque, ainsi que nous l'avons déjà fait observer, il est constant que la Franc-Maçonnerie ne se montre révolutionnaire et destructrice que dans les pays catholiques, tandis qu'elle est traditionaliste et conservatrice dans les pays protestants, c'était évidemment la conscience catholique que le Pouvoir oc-

culte avait besoin de détruire. C'est tout au moins par là qu'il sentait la nécessité de commencer.

Donc au début du dix-huitième siècle, la Puissance qui créa la Franc-Maçonnerie avait à détruire, à corrompre, à altérer d'une façon quelconque la conscience du monde catholique. C'était une condition qu'elle jugeait indispensable à la réalisation de ses secrets desseins. Nous devons le croire puisque c'est ce à quoi elle s'est attachée.

• Nous prions le lecteur de vouloir bien fixer son attention d'une manière spéciale sur cette observation dont l'importance est capitale, car c'est en la prenant pour point de départ que l'on peut enfin comprendre l'extraordinaire question maçonnique.

C'est parce que l'obstacle qui barrait la route au Pouvoir occulte était celui que nous venons de dire : l'état de conscience catholique, et c'est parce qu'il fallait renverser cet obstacle coûte que coûte et sans qu'on pût l'avouer, c'est à cause de cela que la Franc-Maçonnerie a été constituée telle que nous la voyons.

Détruire un état de conscience mondial et le remplacer par un autre, est-ce que cela se peut?

Les fondateurs de la Franc-Maçonnerie n'avaient qu'à ouvrir l'histoire pour y trouver la preuve que si cela est singulièrement difficile, ce fut pourtant possible, même aux époques où les rénovateurs n'avaient pas à leur service les moyens si efficaces pour la diffusion des idées qui devaient résulter plus tard de la découverte de l'imprimerie.

Le plus magnifique exemple leur était fourni par

le christianisme à sanaissance.Ce n'était pas seulement une modification de l'opinion et de l'esprit public que les premiers chrétiens avaient eu à opérer ; c'était bien un renversement complet. Il leur avait fallu tout détruire : les croyances, les mœurs, la conception sociale et l'organisation politique existante qui comportait l'acceptation du dogme de la divinité impériale romaine. Et ils y avaient réussi ! Puisque cela avait été fait jadis dans le monde romain pourtant si solidement construit, pourquoi n'eût-ce pas été possible dans le monde catholique en général et dans le monde français en particulier?

Il est vrai qu'en ce qui regarde ce dernier, les différentes tentatives de ce genre essayées jusqu'alors n'avaient guère réussi. La dernière s'appelait la Réforme.

Comme toutes les hérésies qui l'ont précédée, la Réforme ne fut qu'un effort tendant à la modification de l'état de conscience du monde chrétien.

On l'a considérée jusqu'ici comme un fait spontané. En cela, on a probablement commis une grave erreur.

Il est bien difficile d'admettre qu'au xvi^ siècle un ébranlement de ce genre ait pu se produire dans le monde européen sans préparation et sans organisation.

A mesure que les peuples avancent en âge, un ordre de plus en plus rigoureux préside en effet aux changements qui modifient la face et l'âme de l'humanité. A l'origine de cette humanité, dans les toutes premières périodes, c'est par convulsions en quelque

sorte cahotiques que s'opéraient les changements. Pas d'organisations alors ; pas de préparations aux grands bouleversements ; des sortes de soulèvements instinctifs, comparables aux agitations violentes par lesquelles se manifeste la vie de toute enfance. Mais à ces spontanéités primitives succédèrent des mouvements de plus en plus réfléchis, c'est-à-dire de plus en plus médités, préparés, organisés. En raison de l'heure à laquelle il s'est produit, le protestantisme n'a certainement guère été plus spontané que ne l'ont été la création de la Franc-Maçonnerie, l'anarchie de 1789, la Terreur de 1793 et ce que nous vô^yôns se passer actuellement sous nos yeux. Il a dû être médité, préparé et organisé, lui aussi. Par qui? Il se peut que nous l'ignorions. Mais il ne se peut pas que la préparation n'ait pas existé et que le protestantisme ait ainsi échappé aux lois générales qui règlent la marche de ce monde. Et d'ailleurs, il suffît d'étudier les phases du mouvement anticatholique que fut la Réforme, pour constater qu'il ressemble singulièrement à la lutte actuellement voulue, préméditée et engagée contre le catholicisme, par la mystérieuse puissance que nous savons maintenant être cachée derrière la Franc-Maçonnerie. Nous commençons seulement à nous rendre compte que cette puissance agit depuis deux siècles. Qui nous dit qu'elle n'agissait pas dans le monde chrétien depuis beaucoup plus longtemps, et même bien avant le protestantisme ?

Quoi qu'il en soit, l'issue de la tentative du xvi^ siècle avait prouvé une chose : c'est que toute entreprise de modification de l'état de conscience religieuse

des races latines, et de la France en particulier, n'était pas sans comporter de sérieuses difficultés, même et surtout lorsqu'on prétendait employer la force. Alors que l'Angleterre, l'Allemagne, la Suède et une partie de la Suisse s'étaient abandonnées aux prédications nouvelles, la France avait résisté à l'envahissement. Elle avait combattu. Au fer et au feu, elle avait résisté victorieusement par le fer et par le feu. Il était même arrivé que ses chefs politiques, dominés par leurs intérêts, avaient hésité à donner les directions nécessaires. La race française avait alors agi d'ellemême. Elle avait obligé ses princes à marcher. Pour cela, elle avait fait la Ligue. Bien mieux ! Alors que la couronne était échue par héritage à un prince protesta^nt, la France n'avait laissé ce prince monter sur le trône qu'après qu'elle l'eut vu abjurer le protestantisme et incliner ainsi sa conscience royale devant la conscience nationale. On savait donc, par le souvenir des guerres religieuses du seizième siècle, ce qu'il en pouvait coûter de s'attaquer à l'état de conscience de notre race pour essayer de le modifier par la force.

Or le Pouvoir occulte entendait imposer ses vues à la France comme à toutes les autres nations chrétiennes, et même peut-être plus qu'à toutes les autres. Cela est prouvé par tout ce qui s'est passé depuis que la Franc-Maçonnerie existe. La question se posait dès lors pour lui de savoir s'il allait affronter le danger, soit en renouvelant la tentative violente qui avait échoué au seizième siècle, soit en prêchant pacifiquement, mais ouvertement, les doctrines qii'il entendait

substituer à celles auxquelles le monde catholique, ayant la France à sa tête, était demeuré attaché.

Des dangers peuvent-ils arrêter ceux qui, par conviction pure et désintéressée, veulent créer de nouvelles opinions, de nouveaux états de conscience? A cette question la réponse est fournie par l'établissement du christianisme. Ses fondateurs prouvèrent que le d-anger ne compte pas pour quiconque a dans l'âme un grand idéal. Ceux qui prétendaient changer l'état de conscience au dix-huitième siècle n'avaient donc qu'à faire comme les premiers chr-étiens.

Ils n'avaient que cela à faire, en vérité. Mais ce n'est pas à la portée de tout le monde.

Les fondateurs du christianisme avaient pu prêcher leur idéal à la face du ciel, puisqu'ils le firent. Les fondateurs de la Maçonnerie ne le pouvaient évidemment pas, puisqu'ils ne le firent pas.

C'est que les premiers avaient un idéal tout de sacrifice. Ils croyaient fermement que la doctrine qu'ils apportaient à l'humanité contenait le progrès et le salut de celle-ci. Pourquoi ne l'eussent-ils pas affirmé bien haut? Ils ne risquaient qu'une chose : qu'on s'opposât à leur évangélisation ; qu'on les en punît et même peut-être qu'on les fit périr. Mais la mort était chose dont ils n'avaient point peur, précisément parce que leur ambition avait son terme, non dans ce monde, mais dans un autre en l'existence duquel ils avaient foi et dont la mort leur ouvrait les portes.

Et c'est pour cela que, malgré les haines et en dépit des obstacles, ils parvinrent à substituer à l'idéal romain qui était celui de la force, l'idéal chrétien qui

était celui du dévouement, c'est-à-dire exactement le contraire.

La Puissance mystérieuse qui fonda la Maçonnerie était évidemment dominée par d'autres pensées, puisqu'elle procéda autrement. Si elle avait eu pour but le seul idéal, elle eût proposé à la face du ciel, elle aussi, cet idéal au monde. Ses représentants eussent agi comme les premiers chrétiens. Dans le cas où ils eussent été empêchés dans leur prédication, ils se fussent dit : « Si notre idéal déplaît à nos contemporains, c'est que ceux-ci ne sont pas assez élevés, assez dévoués, assez purs pour le comprendre. Nous allons nous sacrifier afin de leur apprendre à l'aimer. » S'ils procédèrent autrement,, c'est qu'évidemment leur royaume était de ce monde ; c'est que leur but, au lieu d'être moral, était matériel ; c'est qu'ils étaient dominés, non par un idéal, mais par une ambition, par un appétit. Et nous le savons trop maintenant ! Ils voulaient vivre pour jouir et dominer. Et comme on ne se fait généralement pas tuer par amour de la vie, comme on ne s'immole pas par désir de jouissance, comme on ne se dévoue pas par soif de domination, ils étaient bien obligés de trouver un autre moyen que l'exemple du sacrifice volontaire pour modifier cette opinion catholique du commencement du xviii^ siècle qui faisait obstacle à la réalisation de leurs vues intéressées.

Ce n'était pas facile. En effet une opinion qu'on se propose de modifier est, en soi, chose capable de résistance. C'est une sorte d'être ; un être immatériel, mais un être tout de même. Cet être, comme

tous les autres, est attaché à la vie. Or, comment créer une nouvelle opinion sans que meure l'ancienne? Et comment faire mourir celle-ci sans qu'elle collabore à sa propre destruction? On peut l'entraîner à cela, en consentant à mourir soi-même, comme firent les martyrs chrétiens ; en créant par la contagion de l'exemple, « la sainte folie du sacrifice ». Mais, dès lors qu'on renonce à ce moyen et que d'autre part on n'a pas le pouvoir, c'est-à-dire la force à sa disposition, qu'est-ce qui reste? Cherchez, et vous verrez qu'à défaut de la force ou de la prédication au grand jour faite dans un esprit d'abnégation et de sacrifice, il n'y a qu'un moyen pour modifier ou détruire unétatjde conscience : la fraude.

Il faut alors amadouer, capter, séduire l'opinion qu'on veut détruire, lui faire absorber certains principes destructeurs en les lui présentant comme des idées nourricières ; il faut ruser et mentir, comme rusent et mentent les toréadors qui abattent les taureaux dans les arènes. Lorsque ceux-ci tombent frappés par la spada, ils ont collaboré, eux aussi, à leur destruction, malgré leur désir^dej/iyre.Comment le toréador les y a-t-il incités? En les trompant, en agitant devant leurs yeux le lambeau d'étoffe rouge que l'animal surexcité charge furieusement, sans se douter que derrière ce morceau de soie brillante et inoffensive est une main qui, le moment venu, tendra l'arme sur la pointe de laquelle il se précipitera dans un élan mortel.

On peut procéder à l'égard d'un peuple dont on veut détruire l'âme, comme procède le toréador vis-

à-vis du taureau. Que faut-il pour cela? Des idées séduisantes agitées par des rhéteurs habiles, comme est agitée la cappa par ceux qui précèdent le toréador dans l'arène, pour exciter peu à peu la bête, pour étudier ses moyens de défense et d'attaque, pour l'épuiser progressivement, pour créer des conditions telles que lorsque arrivera l'heure de la lutte finale, le triomphe de la spada traîtresse soit à peu près assuré.

Des idées habilement choisies, séduisantes mais corruptrices et perturbatrices, des cappadores agiles pour agiter et faire miroiter ces idées, voilà donc ce dont devait se préoccuper ce matadore masqué, le Pouvoir occulte, qui, ne pouvant réaliser ses plans tant que régnerait l'opinion existant au commencement du xviii^ siècle, se trouvait dans la nécessité de la détruire alors qu'il n'avait ni la force ni le désir de se sacrifier.

Ainsi envisagée, la difficulté pouvait être surmontée.

A une condition pourtant, c'est que, comme l'être moral qu'il s'agissait d'attaquer était organisé socialement et comme les chefs de l'état de choses existant devaient être plus ou moins conscients et prévoyants, on cachât soigneusement certains travaux préparatoires qui eussent pu éveiller les soupçons. D'où la nécessité du secret en même temps que celle du mensonge.

Voici donc qui nous apparaît clairement :

La Puissance mystérieuse qui créa la Franc-Maçonnerie avait évidemment un but en procédant à cette création ; ce but, elle ne voulait pas le dévoiler.

puisqu'après deux siècles elle nous le dissimule encore. Elle ne voulait pas le faire accepter en se sacrifiant et elle ne pouvait l'imposer par la force, puisqu'elle ne fit ni l'un ni l'autre. Elle avait d'ailleurs évidemment l'opinion contre elle ; sans cela, elle n'aurait eu ni à se sacrifier, ni à employer la force. En outre elle prétendait cacher ce qu'elle était elle-même, puisqu'elle s'est dérobée depuis lors à toutes les investigations. Dans ces conditions, si elle voulait vraiment arriver à la réalisation de son but, elle n'avait à sa disposition qu'un moyen, celui auquel elle finit par aboutir : la création d'une sorte de collège où devaient être choisis et réunis des adeptes que par fraude et par mensonge elle ferait dresser secrètement et lentement en vue de ce but : la substitution à l'opinion régnante d'une autre opinion qui serait patiemment fabriquée, à force de falsifications successives et progressives de l'ancienne.

Cela ou la renonciation à son but. Il n'y avait pas de milieu.

LA FABRICATION DE L OPIMON. ETRANGETE DU PLAN. INDICATION QUI EN RÉSULTE.

« Fabriquer une opinion 1 » L'expression est de M. Maurice Talmeyr qui l'a employée dans une brochure documentée, d'une pénétrante puissance d'analyse ; brochure qu'il faut lire, parce qu'elle nous montre les méthodes maçonniques en action, parce qu'elle ouvre des vues comme celle qui vient d'être développée. En exposant comment on fabrique

l'opinion, M. Maurice Talmeyr nous a fait toucher du doigt les procédés qui ont été employés plusieurs fois en France pour réaliser une telle fabrication depuis un siècle et demi, c'est-à-dire précisément depuis que la Franc-Maçonnerie s'est installée parmi nous(l); et ces procédés, essentiellement frauduleux, sont précisément ceux reconnus maintenant comme étant les moyens employés à l'intérieur de la Maçonnerie.

Quelques lecteurs pourront trouver étrange et de réalisation bien difficile le plan que nous venons d'esquisser.

Etrange et difficile, soit! Mais, encore une fois, il n'y en avait point d'autre. Qu'il l'eût délibérément choisi ou qu'il y eût été amené par tâtonnements successifs, après des tentatives plus ou moins infructueuses, le Pouvoir occulte devait aboutir à ce plan, ou renoncer à son but.

En tout cas, si une telle réalisation était difficile, elle n'était nullement impossible. Nous en avons la preuve, puisqu'elle est maintenant un fait accompli, puisque la création existe, puisque, si extraordinaire et incompréhensible que cela puisse nous paraître, l'organisme fonctionne depuis deux siècles dans les conditions que nous venons précisément d'indiquer et qu'il nous reste à exposer plus amplement.

Ajoutons que ce plan devait offrir plus ou moins de difficultés, selon que la Puissance qui se proposait d'en poursuivre la réalisation possédait des aptitudes

(1) Comment on fabrique Vopinion, par Maurice Talmeyr, Librairie Perrin, quai des Grands-Augustins, Paris.

l'y prédisposant plus ou moins; selon que, peut-être même aussi, son passé lui fournissait plus ou moins d'expérience acquise en ce genre.

Si une telle conception peut paraître étrange, c'est surtout à des Français et, peut-on dire, à tous les occidentaux. Mais il n'y a pas que des Français et des occidentaux dans le monde. Or, ne l'oublions pas, la Puissance qui imagina la Franc-Maçonnerie n'est pas française puisque dès le début du dix-huitième siècle, elle nous l'a prouvé, ses- moyens d'action .étaient- internationaux, puisque, aussi bien, une telle création n'est pas de celles qui soient naturelles au génie français. Nous ignorons encore, au point où nous sommes de notre étude, si, en raison de son passé, cette Puissance n'était pas portée tout naturellement par ses instincts, ses besoins, sa situation et ses antécédents, à imaginer et à réaliser une pareille entreprise. Supposons, par exemple qu'elle fût d'origine orientale. En ce cas, qu'on veuille bien y réfléchir, elle n'aurait eu qu'à regarder dans son histoire, ou dans celle des races voisines de la sienne, pour trouver l'exemple des sociétés secrètes religieuses antiques. Ces sociétés étaient précisément constituées pour créer et entretenir un sentiment religieux, c'est-à-dire un état d'esprit. Il s'agissait maintenant de créer un sentimenr âhTiiireligieux, c'est-à-dire un autre état d'esprit. Les mêmes procédés ne pouvaient-ils pas servir?

A ce sujet, il n'est pas hors de propos de remarquer ici que, précisément, les fondateurs de la Franc-Maçonnerie ont jeté dans l'esprit de leurs initiés l'idée que cette association se rattacherait aux anciennes

sociétés secrètes religieuses orientales, par l'intermédiaire de certaines autres, qui se seraient perpétuées dans le monde chrétien à travers le Moyen Age.

Or, il est exact qu'on rencontre dans tous les pays chrétiens la trace de ces sociétés. Et pourtant, l'association secrète est tout ce qu'il y a de plus contraire au génie du christianisme. Comment donc ce germe, auquel le terrain chrétien ne convenait en aucune manière, s'est-il trouvé promené partout en Europe, même dans les siècles de foi ardente? Devonsnous voir là des tentatives plus ou moins avortées, précédant celle qui a fini par réussir si complètement? Faut-il croire qu'une puissance qui venait des pays orientaux où avaient fleuri les sociétés secrètes antiques, qui avait des raisons de s'attacher à ces conceptions, qui n'était pas chrétienne mais qui vivait au milieu des populations chrétiennes, s'acharnait à inoculer à celles-ci ce virus de la société secrète presque inassimilable pour elles, et que, n'aboutissant qu'à des greffages plus ou moins éphémères, elle ne se lassait pas de les renouveler jusqu'au jour où se rencontrèrent enfin avec une foi moins vive, des circonstances plus favorables ?

Ce serait une explication de ces étranges végétations historiques qui, sans cela, n'en ont pas. C'en serait une aussi de l'esprit si extraordinairement mensonger qu'on trouve à la base de l'institution maçonnique. Les fondateurs de cette institution n'auraient abouti à un tel concept qu'après qu'ils auraient constaté la complète impossibilité d'implanter autrement la société secrète dans le monde chrétien.

A y bien réfléchir, ce qui devrait nous paraître le plus étrange dans la création maçonnique, ce n'est d'ailleurs peut-être pas tant cette création elle-même que la haine acharnée par laquelle il fallait que ses auteurs fussent aiguillonnés contre le catholicisme. L'esprit humain est inventif. Il finit presque toujours par réaliser ce qu'il veut fortement. Mais vouloir assez pour ne pas reculer devant les moyens auxquels ont eu recours les créateurs de la Franc-Maçonnerie, voilà ce qui est vraiment extraordinaire. Et c'est encore un des caractères qui doivent nous aider à les découvrir.

Des aptitudes très particulières et des moyens d'action très spéciaux étaient évidemment nécessaires à ceux qui imaginèrent une telle création ; et c'est pour cela qu'en dépit des multiples précautions prises par eux, les recherches qui tendent à les démasquer sont dès maintenant concentrées dans un rayon assez rétréci.

C'est pour arriver à nous donner une certitude sur ce point essentiel que nous devons continuer l'étude raisonnée des caractères si particuliers que présente l'association maçonnique. Ces caractères ont évidemment leurs correspondants chez les auteurs de celle-ci. Nous remonterons ainsi des uns aux autres, selon la méthode par laquelle en histoire naturelle, les savants établissent la filiation des organismes.

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