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DÉCLARATIONS CONTRADICTOIRES

Nous voici désormais éclairés sur ce qu'on peut appeler les origines morales de la Franc-Maçonnerie. Nous n'avons eu, pour arriver à cela, qu'à nous représenter les conditions dans lesquelles étaient placés ceux qui ont créé cette association. A défaut du nom de ses auteurs, nous avons découvert les mobiles qui les ont fait agir et comment ils ont abouti à une pareille conception.

Nous avons même fait un peu plus.

Nous avons été amenés à exprimer l'opinion que les fondateurs de la Franc-Maçonnerie n'en étaient peut-être pas, lorsqu'ils créèrent cette association, à leur coup d'essai comme organisateurs de sociétés secrètes. Ce qui doit nous confirmer dans cette opinion c'est l'étonnante sûreté avec laquelle ils ont résolu les difficultés contradictoires et, à cause de cela, presque insurmontables, auxquelles ils eurent tout d'abord à faire face. Cela vaut qu'on s'y arrête.

Lorsqu'on crée une société, ce n'est généralement pas pour grouper les individus qui, logiquement, doivent être hostiles au but de cette société ; c'est, au contraire, pour rassembler ceux qui, soit par intérêt, soit par sentiment, sont portés à désirer la réalisation de ce but. A cet égard, les obstacles que les fondateurs de la Franc-Maçonnerie devaient rencontrer dès leurs premiers pas étaient considérables.

En effet, dès lors qu'il s'agissait pour eux de détruire un état d'opinion, leur but était subversif. C'est donc des mécontents et des esprits subversifs qu'ils avaient besoin.

Rien de plus facile que d'attirer ceux-ci. Les fondateurs de la Maçonnerie n'avaient pour cela qu'à dire leur but. Mais s'ils le faisaient, l'opinion qu'ils déclaraient vouloir détruire se soulevait contre eux et elle ne leur permettait pas de constituer leur société. Pour que celle-ci fût tolérée, ils étaient donc obligés, non seulement de déclarer un but autre que le véritable, mais de le choisir tel qu'il ne heurtât en rien cette opinion qu'ils voulaient détruire.

Ou faire le nécessaire pour être acceptés, mais alors ne pouvoir compter que sur des adhérents inutilisables ; ou attirer à eux ceux dont ils avaient absolument besoin, mais en ce cas n'avoir pas la permission d'exister : voilà, semble-t-il la perspective qui s'offrait tout d'abord aux fondateurs de la Franc-Maçonnerie.

Ils se trouvaient donc là dans une véritable impasse.

Ils en sortirent, grâce à un ensemble de moyens

si admirablement coordonnés au point de vue de la réalisation lointaine du but, qu'une telle sûreté dans des dispositions susceptibles de ne produire leur effet qu'à longue échéance suffirait à révéler la ténacité la plus rare unie à une très longue expérience dans l'art de faire rendre aux sociétés secrètes ce qu'elles peuvent donner.

Leur plan, le seul qui s'offrait à eux, ainsi que nous l'avons montré dans le chapitre précédent, dénotait déjà chez ceux qui entreprenaient de le réaliser un extraordinaire esprit de patience. Car substituer une opinion à une autre, en faisant prévaloir peu à peu la nouvelle à force de falsifications successives et progressives de l'ancienne, cela ne saurait être accompli que grâce à de bien longues périodes d'années.

C'est aussi sur le temps qu'ils comptèrent pour se tirer de la difficulté que nous venons de signaler.

Ils commencèrent par faire face à la nécessité immédiate qui était que leur association fût tolérée.

Ils acceptèrent donc l'inconvénient d'un mauvais recrutement initial. Mais en même temps, ils combinèrent un certain nombre de procédés qui devaient leur permettre de modifier peu à peu ce premier recrutement. A cet égard, la déclaration de principes qu'ils firent pour présenter leur société fut, sans en avoir l'air, un véritable chef-d'œuvre.

Il fallait, nous l'avons dit, qu'elle ne heurtât pas les idées régnantes, c'est-à-dire qu'elle dissimulât complètement le but en vue duquel la société était fondée ; mais aussi, il était nécessaire que, tout en dissimulant ce but, elle pût servir à le préparer.

La déclaration qu'ils produisirent correspondait merveilleusement à cette double nécessité. Elle dissimulait complètement le but subversif, et, par là, elle assurait la tolérance des Pouvoirs publics ainsi que les adhésions de nombre d'honnêtes gens et même de croyants qui étaient fatalement destinés à s'y laisser prendre. Même, elle affirmait les principes qu'elle se proposait de battre en brèche. Mais, en même temps, elle ménageait la possibilité de déformation et de falsification des dits principes, grâce à certaines contradictions que la plupart des profanes ne devaient pas remarquer, et par dessus lesquelles les autres devaient passer d'autant plus facilement qu'ils n'avaient aucune raison de soupçonner la perfidie des auteurs.

D'un côté le premier article des statuts disait : La Franc-Maçonnerie proclame « l'existence de Dieu et l'immortalité de l'âme. Elle respecte la foi religieuse de tous ses adhérents. Elle leur interdit toute discussion en matière religieuse. »

Mais de l'autre, ce même article déclarait que la Franc-Maçonnerie était « philosophique et progressive, qu'elle avait pour objet « la recherche de la vérité » et pour principe la liberté absolue de conscience. »

En fait, ces déclarations étaient contradictoires.

Si, en effet, un franc-maçon était obligé de proclamer l'existence de Dieu et l'immortalité de l'âme, sa liberté de conscience n'était pas absolue. De même, dès lors qu'on s'engageait à respecter la foi religieuse de tous les adhérents, c'est-à-dire la conception que chacun d'eux se fait de la vérité, que signifiait la re-

cherche de cette même vérité? On ne cherche pas ce qu'on croit avoir.

Un tel programme était pourtant de nature à tromper bien des esprits, car avec lui, la Franc-Maçonnerie pouvait être tout ce que voudraient ses fondateurs, selon les lieux, les époques et les circonstances. Sans doute quelques profanes pouvaient concevoir des inquiétudes. Ils demandaient jusqu'où allaient « l'esprit philosophique », la « recherche de la vérité «, la « liberté absolue de conscience ». Mais n'était-il pas bien facile de déplacer les limites selon les cas? La liberté absolue de conscience, répondait-on, cela signifiait simplement que protestants et catholiques devaient se rencontrer dans la Franc-Maçonnerie, sans se haïr ! L'esprit philosophique et progressif? La recherche de la vérité? Tout cela était subordonné au respect dû à la foi religieuse, qui dominait tout, avec la croyance en l'existence de Dieu et en l'immortalité de l'âme. Dès lors rien n'était à craindre...

On pouvait présenter les choses ainsi, mais on pouvait aussi les présenter autrement. Question d'opportunité.

La manœuvre était d'autant plus facile à exécuter qu'on avait pris soin de ne pas placer les articles contradictoires les uns en face des autres. On les avait en outre disséminés parmi des déclarations portant sur le développement des sciences et des arts, la tolérance, la solidarité, la morale, la civilisation, la liberté, l'égalité, la fraternité, etc., etc. Lorsque tant de choses sont mises les unes auprès des autres, une

confusion se trouve créée qui rend faciles les manœuvres de la duplicité.

En somme, l'impression générale qui devait se dégager à l'apparition de la nouvelle institution, c'est qu'on avait affaire à une société chrétienne et tolérante, constituée pour travailler à l'établissement de la paix entre tous ceux qui se recommandaient du Christ, protestants ou catholiques, et même entre tous les hommes. C'est ce que les promoteurs ne manquaient pas de faire ressortir. Liberté, égalité, fraternité, pouvaient-ils ajouter, n'était-ce pas précisément ce que Jésus-Christ était venu prêcher sur la terre? Si un tel idéal était dangereux, le christianisme tout entier l'était aussi.

On pouvait, nous le répétons, comprendre les choses ainsi ; mais on pouvait aussi les comprendre autrement. Nous en possédons maintenant la preuve, puisque nous avons vu nos francs-maçons de 1789 à

1791 trouver dans le principe de liberté de quoi briser l'organisme social, politique et religieux que la Franc-Maçonnerie déclarait respecter ; ceux de

1792 mettre, au nom de l'égalité, tout un peuple en insurrection contre les lois de la nature, c'est-à-dire contre les lois de la vie ; et enfin ceux de 1793 faire de la sainte fraternité un prétexte aux dénonciations, aux persécutions, aux proscriptions et aux innombrables assassinats de la Terreur.

Comment un tel renversement des choses put-il avoir lieu? Ce fut grâce aux principes contradictoires contenus dans la déclaration. Lorsque les chefs invisibles sentirent l'heure venue, il leur suffit de donner

— sole pas à certains de ces principes sur certains autres, puis de les déformer progressivement ; de prétendre ensuite que tel d'entre eux excluait tel autre; que sans doute les fondateurs de la Maçonnerie ne s'en étaient pas rendu compte et qu'il y avait lieu de perfectionner leur œuvre; que, par exemple, le principe de tolérance était en opposition avec le respect de certaines religions qu'ils avaient soin de montrer essentiellement intolérantes ; que la recherche de la vérité exigeait la destruction préalable de tous dogmes, en raison de leur précision et de leur immuabilité, par lesquelles toute recherche de la vérité était contrecarrée ; que la liberté ne se pouvait concevoir sous un gouvernement autre que celui du peuple... etc., etc. Ajoutons à cela qu'il est d'habitude en Maçonnerie de modifier tel ou tel paragraphe des statuts pour un oui ou pour un non, Aforce de faire des trous et des reprises dans une étoffe, il arrive forcément un temps où il ne reste rien de celle-ci. C'est ce qui devait advenir pour certains des principes contenus dans la déclaration maçonnique.

Les meneurs secrets se ménageaient donc toutes les commodités pour l'avenir, ainsi qu'on peut s'en rendre compte. Grâce à ses contradictions, leur déclaration pouvait s'adapter à toutes les circonstances. Elle ne dissimulait pas seulement le vrai but ; elle contenait aussi tout ce qu'il fallait pour le préparer. Et il était fatal qu'on s'y laissât prendre d'autant plus facilement que se dérobait mieux la Puissance ennemie qui organisait tout. On ne pouvait être en défiance contre ses mauvaises intentions, puisqu'on ignorait

jusqu'à son existence. Dans de telles conditions quiconque eût soupçonné les personnages qualifiés qui se présentaient comme fondateurs de la Franc-Maçonnerie eût donné la plus mauvaise idée de son caractère et de ses intentions. C'est ce qui arriva aux Souverains Pontifes lorsque, mieux éclairés que ne l'étaieiit les peuples et les rois, ils crurent devoir mettre les uns et les autres en garde, par leurs encycliques antimaçonniques. On les accusa d'intolérance. On les considéra comme des provocateurs, alors qu'ils ne faisaient que répondre à une offensive masquée.

La difficulté qui pouvait sembler insurmontable tout d'abord se résolvait donc en une simple question de tactique dans l'enseignement, d'adresse et d'opportunité dans la manière de passer de la première interprétation de la déclaration : celle qui était nécessaire pour assurer l'existence de la société, à la seconde : celle qui était indispensable pour la réalisation du but final.

Une telle conception était aussi habile que perfide. Elle ne pouvait, nous le répétons, venir à l'esprit de novices. Elle supposait une connaissance profonde de ce qui est possible dans une société secrète et des moyens par lesquels on obtient ce possible ; moyens que nous étudierons dans les chapitres suivants.

Quant à la réalisation, elle fut conduite avec la même maîtrise, puisque, ainsi que nous l'avons vu, ce plan a été mené deux fois à exécution en France sans que la masse de la nation ait pu seulement soupçonner la machination.

On objectera peut-être ici que ces deux interprétations successives n'ont pas été prévues parles fondateurs de la Maçonnerie ; que la seconde a été imaginée plus tard par les politiciens et les perturbateurs qui ont envahi cette association et qui l'ont mise au service de leur ambition, ou par les défenseurs de la liberté en face de l'intransigeance de l'absolutisme clérical.

Nous répondons en demandant pourquoi on eût introduit des principes contradictoires dans la déclaration, si on n'avait eu l'intention de s'en servir? Pourquoi on eût constitué une société secrète qui n'était rien autre chose, nous l'avons vu, qu'une société de mensonge, si on n'était pas résolu à mentir? Pourquoi on eût imaginé cette disposition si singulière de sociétés superposées les unes aux autres, de manière à ce que les supérieures pussent faire passer dans les inférieures des inspirations élaborées on ne sait où, si on n'eût eu aucune arrière-pensée de substituer un enseignement à un autre selon qu'on en sentirait la possibilité? Pourquoi enfin tant d'autres précautions, tant d'autres roueries qu'il nous reste à montrer et qui, toutes, tendent à un seul et même but : réaliser autre chose que ce qu'on annonce? Il serait pourtant par trop ridicule de prétendre que tout cela a été produit par le hasard ou combiné par des gens qui ne savaient ce qu'ils faisaient.

UNE SOCIÉTÉ SECRÈTE QUI A l'AIR DE

n'en pas Être une.

L'expérience des fondateurs de la Franc-Maçonnerie en matière de sociétés secrètes se révèle surtout à un trait particulièrement caractéristique : c'est qu'ils ont fait de cette association une société qui était secrète sans en avoir l'air.

Qu'on veuille bien y réfléchir et l'on comprendra que c'était là une condition absolue de leur succès.

Nous avons déjà fait remarquer que l'idée de la société secrète est antipathique à l'esprit chrétien. Pour l'accepter, cette idée, il faut qu'un chrétien soit dominé par la plus impérieuse des raisons: par exemple la nécessité patriotique ou la nécessité religieuse ; l'envahissement ou la persécution.

Cette antipathie s'explique très facilement. Elle résulte de l'éducation chrétienne qui repose sur la double idée que Dieu voit tout, si bien caché qu'on soit, et que notre vie actuelle n'est pour nous qu'un moyen de parvenir à une vie supérieure qu'on conquiert, non pas en fomentant des intrigues, mais en s'imposant des sacrifices. Nulle doctrine n'est plus capable que celle-là d'engendrer le sentiment de la responsabilité. Nulle par conséquent ne doit repousser davantage la conception de . la société secrète qui tend, au contraire, à annihiler les responsabilités.

En principe, le chrétien considère comme une faute d'adhérer à une telle société. Pour qu'il y consente, en dehors des cas exceptionnels dont nous parlions

plus haut, il faut qu'il soit déjà plus ou moins déchristianisé. Il était donc nécessaire que les fondateurs de la Franc-Maçonnerie inventassent une société secrète qui eût l'air de n'en pas être une, et qui, en" même temps, pût opérer chez chacun des adhérents la déchristianisation progressive nécessaire pour qu'il devînt plus tard un véritable adepte. Encore une fois, qu'on veuille bien y réfléchir et l'on se rendra compte de l'importance de cette observation. De plus, on constatera, en se rappelant l'organisation des grades telle que nous l'avons montrée, que l'enchevêtrement des sociétés secrètes maçonniques réalise exactement cette condition.

Des profanes comme nous tous ayant l'idée de constituer une société secrète eussent commencé par essayer de cacher l'existence de leur création. Les fondateurs de la Franc-Maçonnerie étaient-ils tombés antérieurement dans cette erreur si naturelle? Avaient-ils essayé de constituer des sociétés secrètes invisibles? C'est possible ; car, généralement, on ne devient expérimenté qu'en expérimentant. Dans tous les cas, au moment où ils constituaient la société qui nous occupe, ils avaient appris, d'une ou d'autre manière — nous en avons la preuve par ce qu'ils ont fait — que si la société secrète est chose courante et admise dans les pays orientaux, il n'en allait pas de même dans le monde chrétien. Ils savaient aussi que s'il est possible de cacher l'existence d'une société très peu nombreuse, cela devient très difficile dès lors que le cercle des adhérents s'élargit un tant soit peu. Pour qu'ils possédassent la connaissance de

ces faits, il fallait qu'ils eussent été instruits par une pratique antérieure de la société secrète.

La science des fondateurs de la Maçonnerie était plus grande encore. Non seulement ils n'ont pas perdu leur temps à essayer de réaliser l'irréalisable, non seulement ils ont su discerner immédiatement ce qui était pratiquement possible de ce qui ne l'était pas ; mais encore ils ont apporté dans l'exécution un luxe de précautions que peuvent se payer ceux-là seuls qui sont très riches en expérience.

C'est ainsi que s'ils n'ont pas tenté de créer une société dont l'existence fût cachée, ils n'ont pas non plus présenté comme une société ordinaire cette Franc-Maçonnerie qui, en fait, devait tendre à \\n autre but qu'à celui qu'elle annonçait. Ils savaient que, s'ils l'avaient fait, ils n'auraient assuré le présent qu'en se barrant la route pour l'avenir. Prévoyant tout, ils ont donné la Franc-Maçonnerie comme une association qui affichait la ridicule prétention de jouer à la société secrète, et qui avait pour cela recours à des procédés grotesques. En cela, ils faisaient preuve d'une habileté vraiment supérieure, car ils paraient ainsi à plusieurs nécessités à la fois.

D'abord, si enfantines que fussent certaines pratiques, elles n'en permettaient pas moins l'introduction dans la Franc-Maçonnerie, des procédés grâce auxquels les complots peuvent être fomentés. Et, en même temps, précisément parce qu'elles semblaient puériles, ces pratiques fortifiaient excellemment la naïve confiance des gouvernants.

Les gouvernants ! N'oublions pas que c'était là

ceux qu'il fallait aveugler les premiers, puisque c'était eux qui pouvaient donner ou refuser à l'association l'autorisation d'exister. Sans cette autorisation, pas de Franc-Maçonnerie fonctionnant librement, telle que nous la voyons maintenant. A sa place, des sociétés secrètes comme celles dont on trouve la trace dans les siècles antérieurs ; sociétés qui étaient obligées de cacher leur existence et qui, par suite, vivaient difficilement, on ne sait comment, qui duraient ce qu'elles pouvaient, qui se renouvelaient, mais sans pouvoir jamais prendre solidement racine dans le monde chrétien, ni y exercer une influence considérable. Or, sans la Maçonnerie ouvertement constituée, bien que cachant son but, sans la Maçonnerie travaillant librement à la déchristianisation des chrétiens, pas de fonctionnement possible pour le Pouvoir occulte ; ou du moins un fonctionnement entravé de mille manières. C'était pour lui la condamnation à l'impuissance.

Nous pouvons nous rendre compte à quel point cela est vrai par ce qui se passe actuellement en Russie.

Dans ce pays, la Franc-Maçonnerie est interdite. Depuis un siècle, il n'y a pas eu en Russie de ces réunions de loges qui nous semblent n'être que grotesques, mais qui en réalité sont indispensables à la marche du Pouvoir occulte. L'exemple de notre Révolution ne fut pas perdu à cet égard pour nos amis. N'allons pas croire que le Pouvoir occulte se soit abstenu d'agir en Russie, malgré cette interdiction. Il a fondé en ce pays des sociétés secrètes. Mais ce sont des sociétés secrètes dans le genre de celles qui ont

existé dans toute l'Europe chrétienne avant Tavènement de la Franc-Maçonnerie. Elles sont obligées de cacher leur existence ; elles ne fonctionnent pas librement. La conséquence de cette absence de Franc- Maçonnerie russe, c'est que le Pouvoir occulte n'a pu réussir dans l'Empire du Czar la Révolution qu'il y a pourtant entreprise dans des conditions si particulièrement favorables. C'est là un fait d'une portée singulièrement significative, et qui tend à nous prouver que sans une Maçonnerie pouvant multiplier ses groupements au grand jour, comme chez nous, il n'y a pas de triomphe durable pour les Révolutions. Nous verrons bientôt pourquoi.

Les créateurs de la Maçonnerie ne pouvaient donc prendre trop de précautions pour assurer à celle-ci la tolérance des gouvernants. S'ils voulaient arriver à constituer au-dessus du monde chrétien la dictature invisible qu'ils rêvaient à leur profit, il fallait absolument que la Franc-Maçonnerie existât à l'état visible, tout en étant secrète quant à son but, qu'elle ne restât pas dans cette situation précaire où étaient les sociétés secrètes du moyen âge, situation où il convient que demeurent toujours les malfaiteurs, pour la sécurité des honnêtes gens.

Les gouvernants se seraient certainement opposés à la constitution de cette association, s'ils s'étaient douté du but véritable pour lequel elle était créée. Mais avant d'être instruits par les cataclysmes révolutionnaires, quel ombrage pouvaient-ils prendre du rassemblement de ces soi-disant initiés qui, tout en manifestant leurs prétentions « philosophiques et

progressives », avaient, par contre, l'outrecuidance de se présenter comme rattachés aux sociétés secrètes des premières périodes de l'humanité ; qui, pour faire croire à cette origine fabuleuse, se soumettaient à des pratiques dont le ridicule dépassait toutes limites ; qui enfin parlaient de ces cérémonies stupides comme d'un héritage sacré qui leur venait de si loin qu'ils ignoraient d'où et qui leur avait été transmis ils ne savaient par qui... De pareilles bouffonneries pouvaient-elles paraître dangereuses aux gouvernants ?

Les fondateurs de la Franc-Maçonnerie mettaient ainsi les chefs d'Etat dans la plus trompeuse sécurité en leur donnant à penser que si les adeptes parlaient de leurs « secrets », c'était tout simplement pour allécher le public ; à moins qu'ils ne fussent vraiment convaincus de la sublimité de leurs singeries philosophiques et de la sainteté de leurs prétendus mystères grecs et égyptiens, auquel cas ils pouvaient être utilisés pour entretenir la gaieté des peuples.

Quels fumistes, ou quels jobards que ces francsmaçons ! devaient penser les plus fins politiques, sans se douter qu'en réalité tout le monde était trompé, francs-maçons comme profanes et gouvernants, et que le seul trompeur c'était celui qui n'apparaissait pas, celui que par conséquent l'on ne pouvait soupçonner : le Pouvoir occulte.

SENTIMENTS DIVERS DANS LE PUBLIC A l'apparition DE LA FRANC-MAÇONNERIE. PERVERSITÉ DES FONDATEURS.

Sur le public, l'effet était tout autre, mais non moins utile.

Le secret, quel qu'il soit, captive toujours les hommes. Beaucoup devaient donc être attirés vers une Franc-Maçonnerie qui prenait des airs de société secrète sans pourtant en avoir certaines apparences plutôt effrayantes.

Quelques objections étaient bien à prévoir; celle-ci par exemple.

— Vous n'êtes pas une société secrète, puisque vous faites savoir à tout le monde que votre association existe.

— Sans doute, était-il répondu, on sait que notre association existe. Il le faut bien. Nous n'en sommes pourtant pas moins une société secrète, en ce que nos réunions sont rigoureusement fermées, sauf quelquesunes auxquelles il nous plaît de convoquer le public et où, en conséquence, nous ne nous livrons pas à nos travaux ordinaires. Ces réunions comportent des formes, des pratiques, des cérémonies, des traditions qui ne sont révélées qu'à la suite d'une initiation donnée dans certaines conditions et qui oblige ceux qui l'ont reçue à s'aider et se secourir en toutes circonstances. C'est par là que nous nous rattachons aux sociétés secrètes du moyen âge et à celles des premiers âges de l'humanité. Là est notre secret. Là sont nos mystères que seuls connaissent ceux qui en

ont été jugés dignes en raison de la manière dont ils ont subi les épreuves qui précèdent l'initiation.

Dès lors qu'il s'agissait d'entrer dans une association où on ne recevait pas tout le monde, où il existait des secrets et des mystères se rattachant aux secrets et aux mystères des sociétés fabuleuses de l'antiquité ; une association dans laquelle on ne pouvait pénétrer qu'en passant par des épreuves, et qui promettait à l'initié l'appui de tous les autres, cela devenait tout à fait alléchant. On sourit bien un peu de ces mystères et de ces épreuves ; mais on se demande tout de même ce que cela peut bien être ; on est travaillé par le désir de savoir ; on est aussi tenté par l'appât des bénéfices de tout genre que l'on croit devoir résulter de la promesse de solidarité et l'on finit par se laisser aller, en dépit des inquiétudes, peut-être même des protestations d'ailleurs forcément imprécises de la conscience.

Rappelons-nous ce qu'écrivait en 1822 l'Israélite Piccolo-Tigre, ce membre de la Haute-Vente, dont nous avons parlé dans notre précédent volume, et les réflexions suggestives qu'il exprimait dans la lettre que nous avons citée, relativement à l'influence qu'on peut prendre sur les hommes, rien qu'en s'enveloppant de mystère et de secret.

« Il a été jugé bon et utile de donner le branle à « tout ce qui aspire à remuer... L'essentiel est d'isoler « l'homme de sa famille ; de lui en faire perdre les «. mœurs. Il est disposé par la pente de son caractère « à fuir les soins du ménage, à courir après de faciles « plaisirs et des joies défendues. Il aime les grandes

« causeries du café, l'oisiveté des spectacles. En- <( trainez-le, soutirez-le, donnez-lui une importance « quelconque ; apprenez-lui discrètement à s'en- « nuyer de ses travaux journaliers, et, par ce ma- « nège, après l'avoir séparé de sa femme et de ses en- « fants, et lui avoir montré combien sont pénibles « tous les devoirs, vous lui inculquerez le désir d'une « autre existence... Quand vous aurez insinué dans « quelques âmes le dégoût de la famille et de la religion « — l'un va presque toujours à la suite de l'autre, — « laissez tomber certains mots qui provoqueront « le désir d'être affilié à la loge la plus voisine. Cette '< vanité du citadin ou du bourgeois de s'inféoder à « la Franc-Maçonnerie a quelque chose de si univer- « sel que je suis toujours en admiration devant la stu- « pidité humaine. Je m'étonne de ne pas voir le « monde entier frapper à la porte de tous les Véné- « râbles, et demander à ces messieurs l'honneur d'être « l'un des ouvriers choisis pour la reconstruction du « Temple de Salomon. Le prestige de l'inconnu « exerce sur les hommes une telle puissance, que l'on « se prépare avec tremblement aux fantasmagori- « ques épreuves de l'initiation et du banquet frater- '■( nel. Se trouver membre d'une loge, se sentir en « dehors de sa femme et de ses enfants, appelé à « garder un secret qu'on ne Vous confie jamais, « est pour certaines natures une volupté, une ambi- « tion. »

Pourtant ce secret qui attire, peut éveider aussi certaines inquiétudes :

— Vous vous cachez, pourquoi? Ne serait-ce pas

pour mal faire, pour combattre le gouvernement existant ou la religion du pays?

On avait de quoi calmer ces sortes de craintes.

— N'ayez aucune appréhension, aucun scrupule à cet égard, était-il répondu. Voici le premier article de nos statuts. 11 contient les déclarations suivantes qui sont assez claires: « La Franc-Maçonnerie a pour principe la tolérance... Elle n'exclut personne pour ses croyances... Elle respecte la foi religieuse de chacun de ses membres... Elle interdit dans ses réunions toute discussion en matière politique ou religieuse. Donc ni politique ni religion. C'est formel.

— En ce cas, ce n'est guère la peine de vous cacher.

-— Détrompez-vous. Il est plus facile d'entraîner les hommes, même au bien, en se cachant qu'en se montrant. Souvenez-vous de ce qui est écrit : « La main gauche doit ignorer le bien que fait la main droite. »

— Alors rien à craindre du gouvernement, des ministres, du monarque? ...

— Que dites-vous là ! Nous avons des princes, des ministres et des monarques parmi nous.

Et, en effet, il en est ainsi. Et il en fut ainsi dès le début. Pourquoi? Rappelons-nous ce que Piccolo- Tigre écrivait à ce sujet :

« La Haute- Vente désire que, sous un prétexte « ou sous un autre, on introduise dans les loges ma- « çonniques le plus de princes et de riches que l'on « pourra. Les princes de maisons souveraines qui « n'ont pas l'espérance légitime d'être rois par la

« grâce de Dieu, veulent tous l'être par la grâce d'une « Révolution... Il n'en manque pas en Italie et aille leurs qui aspirent aux honneurs assez modestes de « la truelle et du tablier symboliques. Flattez tous « ces ambitieux de popularité, accaparez-les pour « la Franc-Maçonnerie. La Haute-Vente verra après « ce qu'elle pourra en faire d'utile à la cause du pro- "« grès... En attendant, ils serviront de glu aux imbé- « ciles^ aux intrigants^ aux citadins et aux besogneux. « Ces pauvres princes feront notre affaire en croyant « ne travailler qu'à la leur. C'est une magnifique « enseigne, et il y aura toujours des sots disposés à se « compromettre au service d'une conspiration dont « un prince quelconque semble être l'arc-boutant. » En parlant ainsi, Piccolo-Tigre, membre de la Haute- Vente, c'est-à-dire d'un groupe maçonnique supérieur auquel avait été confié une certaine mission, mais qui n'occupait pourtant pas le sommet de l'édifice maçonnique, ne faisait qu'indiquer les méthodes qui avaient été transmises à ce groupe supérieur par le Pouvoir occulte.

C'est ainsi que, par leur déclaration ouvrant la porte à toutes les interprétations selon les besoins, et par l'apparente niaiserie de l'affectation des allures secrètes, les fondateurs de la Maçonnerie écartaient tous les soupçons du pouvoir, détruisaient toute défiance dans l'esprit du public, sollicitaient les curiosités et provoquaient les adhésions.

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