CHAPITRE X
Le mensonge de la version maçonnique
sur la question religieuse nous permet d'entrevoir
le but du Pouvoir occulte.
COMMENT LA QUESTION RELIGIEUSE DOIT ETRE POSÉE POUR ÊTRE RÉSOLUE d'uNE FAÇON RATIONNELLE.
Les hallucinés du Pouvoir occulte sont convaincus qu'il est impossible à quiconque examine la question religieuse en se plaçant au point de vue purement rationnel de conclure en faveur du catholicisme. C'est donc au point de vue purement rationnel que nous nous placerons. Puisque ce terrain est celui sur lequel nos adversaires s'imaginent être imbattables, c'est là que nous devons les aller chercher.
Il est, disions-nous tout à l'heure, impossible de rester indifférent en face de la question religieuse, c'est-à-dire en face des religions.
Certains déclarent pourtant qu'ils ne s'occupent pas de cette question ; ce en quoi faisant ils s'imaginent se donner une supériorité.
C'est le contraire qui est vrai : ils s'infériorisent.
En considérant les choses au point de vue positif, on constate que nous ne pouvons rester indifférents devant la question religieuse parce que nous ne pouvons rester indifférents en face du mystère de la vie universelle qui lui donne naissance, et que
nous ne pouvons rester indifférents devant ce mystère par une raison d'une extrême simplicité : c'est qu'une telle indifférence n'est pas notre apanage; elle est l'apanage des brutes. Voilà le fait positif qui peut servir de point de départ dans un examen rationnel de la question religieuse.
Les bœufs, les ânes, les perroquets, les dindons sont parfaitement indifférents à tout ce qui touche à la religion ; mais c'est parce qu'ils sont bœufs, ânes, perroquets et dindons. C'est la loi de leur existence inférieure qui le veut ainsi. Professer, l'indifférence sur les questions religieuses, c'est donc se mettre à leur degré. Libre à chaque individu de s'y appliquer ; mais il faut qu'il ne se méprenne pas et qu'il se rende compte du niveau auquel il tend à se ravaler. C'est le sous-homme et non pas l'homme qui est indifférent au problème de l'au-delà, c'est-à-dire à la question religieuse. Sans doute quelques-uns peuvent arriver à se faire sur cette question une indifférence aussi complète et aussi morne que l'est celle des bêtes, mais c'est parce que ceux-là ont déjà rétrogradé de l'humanité à l'animalité. Il est à croire que cette rétrogradation, l'immense majorité des hommes ne pourra jamais l'accomplir. Et voilà tout simplement ce qui explique, légitime et nécessite l'existence des religions. Cette existence est un fait absolument conforme aux lois naturelles, quoi qu'en pensent les pseudo-savants des loges, parce qu'elle correspond à celui des besoins de notre nature qui nous différencie des bêtes.
Cela est si vrai que la prétendue neutralité de l'é-
cole est chose impossible. Les suggestionnés du Pouvoir occulte ne peuvent s'empêcher de dogmatiser. Ils formulent une nouvelle explication du problème de la vie. A la place des solutions idéalistes qu'ils repoussent, ils imposent la solution matérialiste, nettement exprimée ou hypocritement sous-entendue. Ce en quoi on peut dire qu'en même temps qu'ils veulent imposer silence aux anciennes religions, ils en font, en un certain sens, parler une autre : la religion matérialiste. Une religion n'est autre chose, en effet, qu'une manière d'envisager le mystère de l'existence du monde et une codification des devoirs qui en résultent. Or ils expliquent et ils codifient. En dehors de tout bon sens, c'est vrai, mais ils expliquent et ils codifient tout de même.
L'indifférence en matière religieuse nous est impossible parce que nous sommes des hommes. Elle ne nous serait naturelle qui si, grâce au progrès conçu à la manière du Pouvoir occulte, nous devenions des animaux.
Les catholiques ont vraiment trop laissé dire qu'ils n'étaient croyants que parce qu'ils étaient inférieurs au point de vue intellectuel. La foi religieuse est une supériorité par rapport à l'indifférence ; une supériorité au point de vue intellectuel aussi bien qu'au point de vue moral.
Lorsque les adversaires des religions invitent cellesci à se taire, ils commettent une absurdité semblable à celle qu'ils commettraient s'ils ordonnaient à leurs propres oreilles de ne pas entendre.
Les religions ne peuvent pas ne pas exister ; elles ne peuvent pas se taire, parce que l'instinct, le besoin
auxquels elles correspondent ne se sont jamais tus depuis que l'homme est homme et ne se tairont jamais tant qu'il sera tel.
C'est de là qu'il faut partir si l'on veut raisonner sainement.
Les religions devraient tout au moins, objecte- t-on, ne pas dogmatiser, n'être pas codifiées, se contenter de jeter, elles aussi, des suggestions dans les esprits comme fait le Pouvoir occulte. Nous allons voir qu'au point de vue logique, c'est là une grossière erreur.
Il existe en effet une seconde raison pour laquelle l'indifférence en face de la question religieuse nous est impossible. Elle résulte du fait que nous vivons en l'état de société.
Si nous étions des sauvages, isolés, sans rapports les uns avec les autres, le problème religieux ne se présenterait pas de la même manière à notre pensée. Sa solution dans un sens ou dans un autre ne s'imposerait pas à nous comme une nécessité pour ainsi dire matérielle. La force serait alors la seule loi de notre existence, comme elle est celle de l'existence des lions, des tigres et des loups. De même que ceuxci, nous aurions journellement recours à la violence pour trouver la satisfaction de nos besoins. Chacun pourrait en ce cas suivre son rêve relativement à l'au-delà de la vie, ou n'en former aucun, selon la portée de son intelhgence. Mais une solution dans un sens ou dans un autre ne serait pas nécessaire.
Il en va tout autrement dès lors que nous vivons en société.
Par cela seul, un problème se pose impérieusement,
inévitablement à nous. Ce problème, c'est celui de la loi des rapports qui doivent exister entre les êtres associés. Et c'est la nécessité impérieuse, inévitable, de résoudre ce problème qui nécessite à son tour la solution du problème religieux d'une ou d'autre manière.
Car, à moins qu'on ne suppose un homme asservissant par la force ses semblables, toute société comporte forcément des conventions. Elle repose sur un pacte. Cela signifié que l'existence du groupe humain ainsi constitué n'a plus pour unique loi celle qui règle les rapports des bêtes, c'est-à-dire la force, mais qu'à côté de celle-ci intervient, dans une mesure plus ou moins large, un principe qui servira de base à l'observation du pacte. Ce principe, c'est celui qui réglera la part de sacrifice de soi-même que l'individu doit à la collectivité.
Il est impossible qu'un pacte social existe et qu'il soit observé sans qu'en des circonstances multiples et de mille manières ceux qui sont liés par lui aient à sacrifier telle ou telle convenance personnelle, telle ou telle satisfaction, tel ou tel assouvissement de désirs, de passions ou de besoins.
Dès lors une question se pose : Au nom de quoi les individus qui n'étaient pas nés à l'origine du pacte se condamneront-ils aux sacrifices qui leur sont imposés? On répond : au nom de l'ordre général luimême ; au nom de la promesse faite ou sous-entendue.
— Mais si, en raison des circonstances, l'ordre général m'est trop lourd? La promesse dont on me parle, on l'a faite sans me consulter. Si on me la demandait,
ce serait évidemment en faisant valoir la possibilité de satisfaction d'une partie de mes désirs et de mes besoins, ainsi que la sécurité de cette satisfaction. Si par hasard il arrive qu'on ne me donne ni l'une ni l'autre, quel intérêt ai-je à respecter le pacte?
Ce à quoi les philosophes en chambre ripostent : — Quel intérêt? Votre intérêt bien compris.
Ce n'est pas répondre. Car d'abord, il faudrait « bien comprendre » ; et cela n'est pas donné à tout le monde. En second lieu, qu'est-ce que « l'intérêt bien compris? » Qui sera chargé d'en décider? Si je suis ravagé par un désir qui s'est introduit en moi, je ne sais comment, mais qui ne me laisse pas de repos, un désir dont l'assouvissement m'est interdit par le pacte social et dont cependant l'inassouvissement suffît à faire de moi un être malheureux, comment admettrai-je que mon intérêt bien compris exige mon malheur? Si tout mon être insatisfait me crie ma souffrance, il sera pourtant difficile de me persuader que je suis heureux et que mon intérêt est « bien compris ».
On essayera de m'endormir en me parlant de mon bonheur futur. Mais mon bonheur futur est chose incertaine, puisque je ne sais combien de temps je vivrai. Mon malheur actuel est au contraire chose certaine. M'apparaitra-t-il comme étant de mon intérêt bien compris que je doive renoncer à un bonheur actuel certain pour un bonheur futur incertain? C'est sur un pareil sujet que chacun réclamera, et avec raison, le droit de libre examen ! Pas de société possible sur une pareille base.
Alors, on finira, à bout d'arguments, par me parler non plus de mon bonheur à venir, mais du bonheur des générations qui succéderont à la nôtre, bonheur auquel, me dit-on, je dois sacrifier mon propre bonheur. Soit ! Mais alors, sans qu'on y ait pris garde, on aura précisément posé le problème religieux.
Il s'agit de savoir en effet, dans quelle mesure je dois sacrifier mon bonheur à celui des générations futures. Or il est bien certain que je me préoccuperai plus ou moins du bonheur des sociétés présentes ou futures, selon que je me serai fait telle ou telle conception sur l'origine et la fm du monde, c'est-à-dire selon que j'admettrai telle ou telle explication de cette origine et de cette fin, c'est-à-dire encore selon que j'aurai telle ou telle religion, et que j'en déduirai tels ou tels devoirs. Cela est de la dernière évidence ; et par suite, il est de la dernière évidence également que le problème religieux s'impose, comme nous le disions tout à l'heure, par cela seul que nous vivons en société. Sa solution ne fait pour ainsi dire qu'un avec la solution du problème social, à moins que nous ne voulions tout résoudre par la force. Mais en ce dernier cas, ne soyons pas hypocrites et ne parlons pas de justice, de vérité, de lumière. Parlons biceps, sabre, guerre et servitude.
Il est vrai que certains rêveurs pensent le plus sérieusement du monde à l'établissement d'une société collectiviste dans laquelle chaque homme trouverait, tant les choses y seraient bien ordonnées, la satisfaction de tous ses besoins et de tous ses désirs.
Supposons une telle société constituée. Il faudra
pourtant bien que cette société soit administrée. Pour que se créent les objets donnant satisfaction aux besoins, il faudra toujours que cette création avant d'être exécutée, soit prévue et organisée. Donc, il faudra toujours des hommes qui conçoivent et décident les mesures nécessaires et d'autres qui les exécutent, selon un certain ordre réglé et accepté. En d'autres termes, il faudra toujours des administrateurs et des administrés. Pas de chefs, bien entendu. Les visionnaires qui nous montrent les cités futures ne veulent pas y voir de chefs. A la place des chefs, il y aura seulement des hommes qui donneront les ordres nécessaires à la marche des choses et d'autres qui exécuteront ces ordres. Pas de chefs, mais des fonctionnaires qui seront au-dessus, et d'autres qui seront en dessous. Même sous le régime collectiviste le plus pur, il y aura toujours une poêle sociale, une queue à cette poêle et un petit nombre de personnes qui tiendront la dite queue, tandis que des multitudes d'autres ne la tiendront pas. Qui pourra empêcher que les premiers ne fassent, comme par mégarde, tomber l'omelette de leur côté? Il y aura toujours aussi des désirs inassouvis, quand ce ne serait que ceux qui, existant chez des individus différents, se porteront sur le même objet. Vous pourrez changer les conditions dans lesquelles vivra l'homme ; mais il y a une chose que vous ne changerez pas : ce sera l'homme lui-même qui pourra se trouver malheureux dans quelque situation que vous le placiez. Vous n'extirperez pas de son cœur ses passions ; vous ne lui arracherez pas les nerfs qui lui permettent de jouir et
de souffrir, et qui font que jouissances et souffrances sont pour lui choses absolument personnelles ; les unes si désirées ; les autres, si redoutées. Cela, vous ne pourrez jamais le détruire en nous, puisque c'est cela même qui nous constitue. i.r^j
Le problème est donc toujours le même. Dès lors que vous aurez une société, collectiviste ou non collectiviste, vous aurez un ordre établi. Cet ordre devra être respecté. Autrement dit : les passions individuelles, les désirs de jouissance et les craintes de souffrance qui sont en nous devront toujours se contraindre et se sacrifier au bien général d'une certaine manière et dans une certaine mesure. Au nom de quoi ? C'est l'éternelle question. Et l'éternelle réponse sera toujours : au nom de la conception qu'on se fera de la fraternité ou de la non-fraternité humaine, laquelle est liée à l'acceptation de telle ou telle explication de l'existence du monde, c'est-à-dire à l'acceptation de telle ou telle religion. Tout ce que nous ne saurons pas accepter au nom de cette religion, il faudra que la force nous l'impose. L'emploi de celle-ci sera toujours en raison inverse de la puissance de celle-là. Ou bien il n'y aura aucune espèce de société, collectiviste ou non.
De quelque façon que nous envisagions la question, nous sommes donc toujours ramenés à la même constatation, à savoir : que la solution du problème religieux s'impose, par cela seul que nous vivons en société, et que cette solution ne fait pour ainsi dire qu'un avec la solution du problème social.
Précisément parce que tout homme, fort ou faible,
est un composé de désirs, de passions et de besoins de toute nature dont certains sont sans limites, on peut affirmer qu'en l'absence d'une solution religieuse quelconque ayant pour conséquence le respect du pacte social, la vie en société serait pire pour les faibles que l'isolement. Dans ce dernier cas, en effet, leurs désirs, leurs passions et leurs besoins ne se heurteraient qu'aux obstacles matériels; tandis que, dans l'état de société, ils sont en outre contrariés par les désirs, les passions et les besoins des forts.
Les sociétés se trouvent donc dans cette étrange nécessité : que n'ayant aucun moyen de certitude scientifique sur l'au-delà de la vie, elles doivent cependant se prononcer, affirmer d'une ou d'autre manière, c'est-à-dire adhérer à telle ou telle religion.
C'est ce qui explique l'anomalie que nous notions tout à l'heure au sujet de ce qui se passe dans les écoles où l'on s'imaginait pouvoir établir la neutralité. Au fond, qu'y fait-on ? On y habitue les enfants et les adolescents à « croire » que le monde a été fait comme ceci plutôt que comme cela. Nous disons qu'on les habitue à « croire » ; et c'est le vrai mot, puisqu'il n'y a pas plus de démonstration scientifique possible du côté matérialiste que de l'autre.
Quoi que nous fassions, il est impossible que nous échappions à cette nécessité sociale : croire — puisqu'on ne peut savoir scientifiquement — que la création et la fin de notre monde sont telles ou telles, et en déduire que les hommes ont tels et tels devoirs les uns vis-à-vis des autres.
Ou cela, ou le règne de la force établi dans les sociétés, ou l'absence de sociétés : il faut choisir.
Ainsi se présente la question religieuse envisagée d'une manière positive et ainsi peuvent se comprendre le rôle et la nécessité des religions au point de vue social, ainsi que de leurs affirmations.
Si le Pouvoir occulte nous présente autrement les choses, s'il cherche à nous faire croire que la guerre entreprise par lui et par la Franc-Maçonnerie contre l'Eglise a pour but le remplacement d'une croyance qu'il nous peint faussement comme inepte par quelque chose qu'il nous peint non moins faussement comme une certitude scientifique, s'il nous dissimule la « religion matérialiste » dont il est en train de créer la liturgie et au nom de laquelle il a canonisé Zola, c'est parce qu'il a besoin de nous tromper pour réaliser des vues qu'il cache d'autant plus soigneusement qu'il sait combien ceux qui se laissent circonvenir par lui les haïraient s'ils les connaissaient.