CEUX DONT LE POUVOIR OCCULTE NE VEUT PAS
Ils en provoquaient même de plusieurs sortes, parmi lesquelles il pouvait s'en trouver, dès le début, de directement utiles au but final.
Par Taffirmation de l'esprit de fraternelle solidarité, d'égalité chrétienne, accompagnée de l'interdiction de toute discussion en matière politique ou religieuse, ils s'assuraient le concours d'un certain nombre de bonnes âmes. Ce contingent, qui eût été absolument réfractaire si ceux qui le composaient eussent pu deviner à quoi tendait en définitive l'association, n'en avait pas moins, surtout dans les premières périodes, une grande utilité. Sa présence servait à fortifier la confiance et à augmenter l'aveuglement des gouvernants. Qui donc pouvait concevoir un sentiment de défiance quelconque contre la Franc-Maçonnerie, alors que faisaient partie de cette association des hommes connus pour l'aménité de leur caractère, la douceur de leurs mœurs, la tranquillité de leurs habitudes, l'honorabilité de leur vie et aussi l'importance de leur situation? Le seul fait de la présence de tels adhérents ne constituait-il pas une garantie suffisante?
Par les aspirations u philosophiques et progressives )) d'ailleurs contenues, semblait-il, dans les bornes imposées par le respect de toute foi religieuse, ils sollicitaient l'attention de ceux des catholiques qui se piquaient d'être les plus intelligents et les plus éclairés. Dans cette catégorie, les fondateurs de l'as-
sociation espéraient bien rencontrer de ces vaniteux qu'il serait plus ou moins facile de décatholiciser en procédant avec la prudence et la lenteur d'évolution nécessaires. Il y avait donc chance pour eux de trouver là, dès le début de la Maçonnerie, quelques éléments susceptibles de servir plus tard le but vrai d'une manière plus positive que ne devaient le faire ceux dont nous avons précédemment parlé.
Enfin, par l'apparence de mystère dont ils entouraient leur société naissante, les créateurs de la Franc- Maçonnerie étaient sûrs d'attirer — outre les imbéciles destinés à constituer la claque, — ces intrigants et ces besogneux dont parlait Piccolo-Tigre : les esprits inquiets, turbulents et subversifs ; les âmes ténébreuses que toute apparence de mystère, que toute louche obscurité attire ; ceux qui, en fin de compte, devaient être un jour les vrais ouvriers des révolutions et des destructions qu'il s'agissait de préparer tandis que les catholiques progressifs chercheraient le progrès et que les âmes fraternelles composeraient des hymnes à la fraternité !
Il n'est pas jusqu'aux fameuses et grotesques épreuves physiques qui n'aient été réglées en connaissance de cause par les fondateurs de la Maçonnerie.
On s'imagine généralement qu'elles sont inutiles et même nuisibles à cette institution. C'est là une grave erreur. Et la preuve, c'est qu'on les maintient depuis deux siècles bientôt, malgré, nous l'avons déjà dit, les objurgations souvent renouvelées de certains francs-maçons même haut gradés, qui n'en comprennent pas l'utilité. En réalité, elles servent à deux fins,
elles aussi. Elles entretiennent les illusions des gouvernants, parce qu'elles leur donnent une raison de plus pour être convaincus de l'innocente stupidité de l'association maçonnique. En outre et surtout elles constituent un obstacle à l'entrée dans les loges de certains éléments qui sont considérés par le Pouvoir occulte comme dangereux pour lui.
Les vieux maçons nous disent qu'elles représentent simplement une tradition. Mais nous savons à quel point nous devons nous méfier lorsqu'un franc-maçon ouvre la bouche pour nous parler de ce qui concerne la Franc-Maçonnerie. Traditions venues d'où et par où? Les vieux maçons en question ne le savent même pas. Et puis, que signifierait ce respect des traditions chez des gens qui se déclarent libres de tout préjugé et qui, à ce titre, ne cessent d'attenter chez nous aux traditions nationales?
La vérité, c'est que, grotesques comme elles sont, les épreuves qui précèdent l'initiation forment une excellente barrière placée à l'entrée des logea pour les défendre contre l'envahissement de certains esprits sceptiques ou curieux de découvertes extraordinaires, auxquels il serait difficile d'en imposer, parce qu'ils sont à la fois dépourvus d'imagination et d'ambition.
Parmi ceux-là quelques-uns pourraient être extrêmement dangereux dans une association dont tous les moyens d'action sont basés sur la feinte. Ils pourraient en effëFentrevoir Tésproportfohs gigantesques du colossal mensonge maçonnique, être intéressés par là, chercher à se rendre compte, opposer la ruse à la ruse et finir, avec le temps, par approcher des réduits où le
Pouvoir occulte garde son vrai secret. Non seulement ils seraient dangereux parce qu'ils pourraient voir ; ils le seraient aussi et surtout parce qu'après avoir vu, ils ne se feraient pas faute de parler. Ils ne garderaient pas le secret. Ils n'auraient aucun scrupule à cela. Ils se rendraient compte que le serment du silence leur a été subtilisé, qu'on les a trompés avant de le leur faire prêter et que, par conséquent, il est sans valeur. Contre les sceptiques qui n'éprouvent d'autre tentation que celle de se moquer de tout, ou contre les esprits curieux qui sont dévorés du désir de tout savoir et de tout comprendre, le Pouvoir occulte ne pouvait rien trouver de plus efficace pour sa défense que les jongleries ineptes qui accompagnent la cérémonie de l'initiation. A peine les profanes appartenant à l'une ou à l'autre de ces deux catégories ont-ils contemplé les stupides grimaces que les oblige à faire la Veuve le jour où elle les reçoit pour la première fois chez elle, qu'ils se sentent humiliés et lui tournent le dos avec mépris. Et jamais plus on ne les voit franchir le seuil d'une loge. Ils s'en vont, sans se douter qu'ils ont passé à côté du problème le plus profond, le plus passionnant a étudier et aussi le plus redoutable qu'ils puissent jamais rencontrer.
(1 Quels sont ceux qui affrontent les ridicules épreuves de l'initiation? Ceux-là dont le Pouvoir occulte a précisément besoin. lisse classent dans les catégories suivantes :
1° Les ambitieux et les passionnés, prêts à tout en échange d'un profit ou de la satisfaction de leur ambition ou de leurs passions.
2^ Les Imaginatifs idéalistes, prompts au dévouement, incapables de se mettre en garde contre la fraude qu'ils ne soupçonnent pas, et de qui par conséquent la raison peut être plus ou moins facilement endormie.
3*^ Ceux que recommande leur ignorance bonasse et leur crédule imbécillité.
C'est parmi les ambitieux que le Pouvoir occulte recrute ses politiciens. Plus leur ambition est cynique, plus il les apprécie. A une condition toutefois : c'est qu'au cynisme se mêle l'aptitude à l'hypocrisie qui est indispensable pour que les apparences soient sauvegardées.
C'est parmi les imaginatifs idéalistes que le Pouvoir occulte choisit ses prédicateurs. C'est surtout pour ceux-là qu'il proclame les vertus et les sublimités de la Franc-Maçonnerie. Ils le croient d'autant plus facilement qu'ils sont eux-mêmes plus sincères, et ils chantent à leur tour ces vertus et ces sublimités maçonniques avec une conviction enthousiaste et communicative. Ils soufflent bien quelque peu du voisinage des francs-maçons ambitieux, pour les appétits desquels ils n'éprouvent que du mépris. Mais ils n'en marchent pas moins avec eux, par dévouement à la mère commune, à la « Sainte Maçonnerie », qu'ils croient aussi dévouée qu'ils peuvent l'être eux-mêmes aux principes sous lesquels elle s'abrite et dont elle a soin de leur parler sans cesse. Il faut qu'arrivent des heures comme celle où nous sommes pour que, ne sachant plus que penser, ils se retirent sous leur tente, comme fit M. de Mahy et comme ont fait tant d'autres.
Ces prédicateurs illusionnés constituent la véritable défense, la vraie sauvegarde de la Maçonnerie. Idéalistes, ils font croire à son idéalisme ; loyaux, à sa loyauté ; bons, à sa bonté. Ils sont destinés à faire figure dans ce qu'on appelle les hauts grades. Quelques-uns mêmes sont attirés dans certains des groupements de la Maçonnerie supérieure et invisible. Ceux de ces groupements auxquels on leur donne accès leur sont présentés, une fois qu'ils y sont, comme le tabernacle, le saint des saints, l'endroit où palpite l'âme véritable de la Maçonnerie. Il est important, en effet, que ces prédicateurs, ces apôtres, se croient au sommet de l'édifice maçonnique. Il faut qu'ils se supposent au-dessus des ambitieux qu'ils méprisent. Il est indispensable qu'ils considèrent ces derniers comme de simples mercenaires, indignes, mais indispensables, de la religion sublime dont eux-mêmes sont les pontifes. Grâce à l'illusion où on les entretient sur ce point, ils consentent à couvrir ces ambitieux. Ils ne se doutent pas que ceux-ci peuvent être introduits par le Pouvoir occulte dans d'autres groupes de la Maçonnerie supérieure ; groupes ou l'on entrevoit, sinon ce qu'est vraiment la Veuve, du moins l'organisation formidable dont elle dispose et la puissance qui en est la conséquence ; où par conséquent on se donne d'autant plus complètement à elle qu'on a plus de passions et de vices, parce qu'on sent la possibilité qu'on aura de satisfaire les uns et de nourrir les autres, pourvu que l'abandon qu'on aura fait de sa conscience soit absolu.
Quant aux imbéciles qui sont admis en si grand
nombre dans la Franc-Maçonnerie, et parmi lesquels les « intellectuels » figurent au premier rang, ils constituent la flaque, une claque de premier ordre parce qu'elle aussi, elle est fanatisée. Dans cette dernière catégorie entrent plus de quatre-vingt-dix pour cent des francs-maçons français.
Tous ceux dont nous venons de parler acceptent de se soumettre aux épreuves physiques ; les ambitieux, par ambition, malgré leurs répugnances, et les imbéciles en raison de leur imbécillité. Il arrive bien que les idéalistes protestent. J'en ai vu beaucoup dans ce cas. Mais on les calme en leur disant que Voltaire lui-même a consenti à subir ces épreuves, héritage traditionnel et d'ailleurs purement symbolique. Cela suffît pour qu'ils consentent, eux aussi, entraînés ou tout au moins réduits au silence par l'exemple de
Voltaire Quant à ceux qui n'acceptent pas — car
il y en a bien un certain nombre — le Pouvoir occulte se prive sans regret de leurs services.
Tout est donc prévu, et rien n'est inutile. Tout est fait à dessein, même ce qui apparaît comme incompréhensiblement ridicule aux yeux de l'observateur inaverti. Et c'est pourquoi nous disons : non seulement tout cela ne saurait être attribué au hasard ; mais encore ceux qui ont combiné un pareil ensemble de mesures, si puériles, semble-t-il, mais si bien coordonnées dans leur apparente puérilité pour résoudre à longue échéance les difficultés qui semblaient les plus insolubles, ceux-là n'en étaient certainement pas à leur coup d'essai lorsqu'ils fondaient la Franc- Maçonnerie. Ils avaient une expérience, certainement
très longue, de la société secrète ; expérience qu'ils devaient, soit à leur origine, soit aux conditions particulières de leur existence, soit à ces deux raisons à la fois.
C'est là un point très important que nous devons retenir, pour étudier plus tard d'une façon rationnelle la réponse à faire à cette question : Qui a imaginé la création maçonnique?