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LE POINT DE DÉPART

Avant de dire au lecteur les raisons qui nous ont conduit à la thèse qu'il nous reste à lui présenter sur la personnalité du Pouvoir occulte, et par là même sur l'origine et le but de la Franc-Maçonnerie, il est utile de lui faire connaître pourquoi nous avons écarté toutes les autres opinions et pourquoi nous avons passé par chacune d'elles avant d'aboutir à celle qui nous parait définitivement la seule acceptable au point de vue positif, sans d'ailleurs aucun préjudice de la thèse catholique, de la thèse supranaturelle qui peut s'y superposer, j'oserai le dire, de la manière la plus naturelle.

Ainsi que nous l'avons écrit plusieurs fois, les auteurs de la Franc-Maçonnerie ont tendu autour de cette association une foule de fausses apparences qu'il faut crever successivement avant d'arriver à la vérité, et après qu'on a été égaré plus ou moins longtemps par chacune d'elles. C'est ce qui m'est arrivé comme cela arrive à tout le monde.

Il y a d'abord celles que j'appellerai les plus extérieures. Elles sont aussi les plus anciennes. Ce sont celles par lesquelles l'opinion a été trompée aux débuts de la Franc-Maçonnerie, et c'est à elles qu'on se heurte toujours lorsqu'on envisage pour la première fois la question maçonnique.

Lorsque apparut la Franc-Maçonnerie, comme elle n'avait encore eu le temps de rien faire, les fausses apparences n'ont pu être créées que par les rituels et par la déclaration de principes contenue dans les statuts qu'elle présentait.

On y lut que la Franc-Maçonnerie était une société philosophique et progressive, une société de tolérance, de bienfaisance, de solidarité, une société secrète aussi, d'un caractère assez bizarre qui traitait de profanes ceux qui lui étaient étrangers, qui usait d'un vocabulaire spécial, qui ne recevait d'adeptes qu'après leur avoir fait subir des épreuves, et ne procédait à ce qu'elle appelait « ses travaux » qu'en se livrant à certains exercices de piété maçonnique.

Il résulte de là que trois appréciations ont été dès le début formulées sur elle : celle des amis, celle des indifférents plus ou moins étonnés et celle des adversaires. Les premiers s'en allaient disant : association de tolérance et de progrès ; association fraternelle ; les seconds : rassemblement de jocrisses amusants à contempler et qui ne se cachent que pour nous priver du plaisir que nous prendrions à les regarder ; tandis que les derniers, s'étonnant du secret, soupçonnaient qu'il devait cacher quelque chose et se trouvaient induits à penser, d'après certains articles de la décla-

ration, que ce quelque chose était contraire à la religion.

Voilà les trois idées qui ont couru primitivement sur la Franc-Maçonnerie ; c'est à l'une ou à l'autre d'elles que se sont ralliés les premiers profanes qui connurent l'existence de cette association. Elles ont continué d'être acceptées depuis ; et c'est à l'une ou à l'autre que se rallient encore à notre époque un grand nombre de profanes.

A l'une ou à l'autre, disons-nous, ou à la combinaison de deux d'entre elles, ou même des trois. Pour ma part, je commençai par hésiter entre les trois avant de rien savoir d'une façon positive. Ce caractère soidisant philosophique et progressif existe peut-être, me disais-je, mais il doit bien dissimuler quelque sentiment anticatholique. Quant aux simagrées, elles cachent probablement quelque pauvreté intellectuelle.

Je demeurais toutefois incertain. Je n'affirmais rien, ni vis-à-vis de moi-même, ni vis-à-vis des autres, jusqu'à l'heure où je fis partie de l'association.

COMMENT SONT NÉS LES ÉTATS d'eSPRIT SUCCESSIFS RELATIVEMENT A LA QUESTION MAÇONNIQUE ET COMMENT ONT ÉTÉ DÉTRUITES LES UNES APRÈS LES AUTRES LES FAUSSES APPARENCES.

La Franc-Maçonnerie ayant été fondée en vue d'un but, il fallait bien que, dès le début, elle travaillât d'une manière ou de l'autre à la réalisation de ce but. Nous avons vu quelles précautions étaient prises pour que fût entretenue l'illusion sur son compte ; mais il

était inévitable que, malgré cela, son véritable esprit se trahit, au moins partiellement, ici ou là. Bientôt les Papes recueillent des informations précises sur elle. Ils la dénoncent comme ayant des tendances anticatholiques, antigouvernementales, antisociales.

Une opinion certaine aurait dû, semble-t-il, s'établir alors définitivement sur elle. Il en fut autrement par suite des précautions prises et des méthodes employées, et aussi parce que les Papes en raison de ces précautions et de ces méthodes furent amenés à ne pas rechercher ou à ne pas distinguer les puissances humaines responsables d'une pareille création. Croyant faire assez pour mettre en garde les fidèles, ils ne leur signalèrent que « les inspirations de l'Esprit mauvais » qui circulaient dans la nouvelle association, sans leur parler des intermédiaires humains qui étaient les initiateurs et les metteurs en œuvre de sa redoutable organisation. Et, par là même, ils contribuèrent dans une certaine mesure à maintenir autour de la Franc-Maçonnerie l'atmosphère de mystère que ses fondateurs humains ont précisément cherché à créer pour se mieux dissimuler.

Naturellement les dits fondateurs combattent la version des Pontifes ; et ils le font comme il convient pour que soit augmentée l'incertitude protectrice dont ils bénéficient. Des francs-maçons disent, écrivent et font imprimer ce que nous savons : « l'homme craignant Dieu, fidèle à son prince, voilà le maçon ! » (( Celui qui ne respecte pas les lois de la religion n'est pas maçon, il en usurpe le nom... » Non seulement ils le disent, l'écrivent et le font imprimer, mais

encore comme certains d'entre eux sont bien tels, comme ils croient vraiment que ceux des maçons qui « ne respectent pas les lois de la religion ne sont pas maçons, qu'ils en usurpent le nom » ; comme les profanes qui les connaissent les tiennent pour de braves gens, comme en effet, s'ils sont les transmetteurs du mensonge, ils en sont les transmetteurs sincères, on les croit, du moins dans certains milieux. Leur version est propagée. Et de là va résulter, d'une part, une diminution d'autorité pour la parole des Pontifes et, d'autre part, une accentuation de l'opposition des opinions, dans des conditions telles qu'une incertitude plus grande existera dans l'ensemble des esprits.

La Franc-Maçonnerie bénéficie de cette incertitude, grâce à laquelle elle peut travailler en sécurité, à la réalisation progressive de son œuvre.

Quelques hardiesses qu'elle inspire à certains de ses adeptes, on en attribuera la responsabilité à ceux d'entre eux qui « ne sont pas maçons », qui « en usurpent le nom ». Si bien que les modérés qu'elle a attirés par nécessité, ainsi que nous l'avons expliqué, resteront malgré tout dans ses loges, trompés eux-mêmes. Ils s'efforceront de ramener ceux de leurs frères qu'ils jugent « trop avancés » à ce qu'ils croient être le véritable esprit maçonnique. Ce sera inutilement, parce que le Pouvoir occulte travaillera invisiblement contre eux. Mais par cela seul qu'on les saura francs-maçons, ils contribueront à entretenir l'erreur sur le compte de l'association. C'est le second état d'esprit par lequel j'ai passé lorsque j'eus échappé aux sug-

gestions fanatiques. J'ai expliqué comment j'attribuais à certains francs-maçons la responsabilité du sectarisme qui n'était en réalité que celui auquel les fondateurs de la Franc-Maçonnerie conduisaient peu à peu toute l'association en France.

Voici maintenant la troisième erreur à laquelle on fut naturellement conduit par la marche des événements et par laquelle on passe également lorsqu'on avance dans l'étude de la question. Elle résulte de la même fausse apparence qui sert à couvrir l'action politique maçonnique.

Une heure vient en effet où la marche vers le but nécessite la création de groupes spéciaux. On en voit naître un peu partout dans le dernier quart du xviii^ siècle. En Bavière, c'est la secte des Illuminés de Weishaupt. Ailleurs c'est autre chose. Un Congrès international a lieu à Wilhelmsbad en vue de l'organisation d'un chambardement qui sera la suite naturelle de la longue période de préparation à laquelle tant d'efforts ont été consacrés. Le comte de Virieu, adepte trompé jusqu'alors, revient de ce congrès en annonçant à ceux de ses amis qui le raillent sur son voyage qu'une Révolution est préparée par les sociétés secrètes, et si bien ourdie qu'il serait surprenant que les religions et les Etats pussent y échapper. Et, en effet, la Révolution française éclate. Quelques années après en 1797, Barruel écrit ses Mémoires pour servir à l'histoire du Jacobinisme. Il s'appuie sur des témoignages comme celui de Virieu et, sur les pièces du procès fait en Bavière à rilluminisme. Les présomptions s'ajoutent aux présomptions ; les preuves aux preuves. Ce sont des

francs-maçons qui ont fait la Révolution ; aucun doute pour ceux qui lisent Barruel.

Aucun doute pour moi, lorsque je le lus, sur le fait en lui-même ; mais doute sur la cause de ce fait, toujours grâce aux précautions prises. Ce sont les Jacobins, pensai-je, c'est-à-dire les plus exaltés, les plus violents parmi les francs-maçons qui firent la Révolution, ce n'est pas la Franc-Maçonnerie. La preuve, c'est que certains francs-maçons résistèrent, plus ou moins tôt ou plus ou moins tard. Nous avons en effet des preuves de cela. Mounier fut de ces modérés et il a écrit un ouvrage tendant à montrer que la Franc- Maçonnerie n'est pour rien dans la Révolution. Or, il participa, lui, franc-maçon, au drame révolutionnaire. Il y joua son rôle. Il doit savoir. Pour lui, ce sont « les violents » qui sont responsables de tout. L'association ne doit pas être confondue avec ces violents. Et ce qui fortifie l'opinion de Mounier, c'est que les loges furent fermées pendant la tourmente...

Après l'exposé fait dans les chapitres précédents, nous savons comment cela s'explique ; mais lorsque je lus Barruel et Mounier, je ne le savais pas. Je considérai donc la Franc-Maçonnerie comme ayant été pour quelque chose dans la Révolution, mais seulement par suite d'exagérations dans l'application des principes qu'elle avait propagés ; exagérations causées par ces violents qui se rencontrent dans tous les milieux et des actes desquels il ne convient pas de rendre responsables les groupes auxquels ils appartiennent.

Mais les années passent. D'autres révolutions suc-

cèdent à la première : celles de 1830, de 1848, de 1870- 1871 ; puis celle, plus redoutable que toutes les autres, qui se produit dans le domaine des idées morales, familiales et nationales les plus solidement assises, à laquelle nous assistons actuellement. Des écrivains comme Eckert, Deschamps et Claudio Janet ont succédé à Barruel. Ils ont montré le lien existant entre toutes ces révolutions. Ce lien, il est dans la Franc- Maçonnerie. Crétineau-Joly a apporté son contingent de documents qui corrobore les exposés tracés par les auteurs précités. Cette fois, il n'y a plus de précautions qui tiennent. Et même celles par lesquelles nous avons été trompés si longtemps se retournent contre leurs auteurs. Car cette Franc-Maçonnerie qui prend des figures si diverses, marche en somme toujours dans la même voie. Elle y entraine les modérés comme les violents. Elle fait donc jouer un rôle aux uns comme aux autres. Elle fait jouer, disons-nous : qui, elle?... Quelque chose qui est audessus des francs-maçons, évidemment. Ceux-ci passent ; leurs générations se succèdent, chacune faisant la grimace qui lui est certainement suggérée, puisque chacune de ces grimaces n'est qu'une partie du tableau donné par l'ensemble. Suggérée par qui? Par quelque chose qui dure alors que se succèdent les générations mises en branle. Alors ce quelque chose ne peut être qu'une race, qu'un peuple ou qu'une religion, car il n'y a que cela qui soit capable de durer ainsi. Mais alors, ces batailles, que nous entreprenons, dans lesquelles nous nous engageons. Français, les uns contre les autres, pour ce que nous croyons être des

idées, ne seraient que la manifestation d'une guerre qui nous serait faite chez nous par une puissance étrangère? Ces idées elles-mêmes, que nous nous figurons nôtres, que nous considérons comme constituant des principes directeurs, elles seraient des principes de mort glissés sournoisement et perfidement dans nos âmes par une race ennemie?...Il n'est pas possible qu'il n'en soit pas ainsi, puisqu'il n'y a que ce moyen d'expliquer la persistance de la société maçonnique et l'unité de vues qui se révèle à quiconque sait regarder les ensembles des choses.

la question est enfin posée comme elle doit

l'Être, argumentation de m. max doumic.

C'est sous la domination de cette idée que j'écrivis ma brochure : Le Pouvoir occulte^ en 1900, et que M. Max Doumic nous donna son Secret de la Franc- Maçonnerie^ en 1905.

Cet auteur pose enfin le problème comme il doit l'être. La Puissance qui fait mouvoir la Franc-Maçonnerie, dit-il, ce ne peut être qu'un peuple.

C'est aussi ce qui m'apparaît. Mais je me sépare de M. Max Doumic en ce que parmi les peuples, il en désigne un, tandis que j'en désigne un autre. L'un de nous deux serait-il encore victime d'une fausse apparence?...

L'argument sur lequel M. Max Doumic appuie sa théorie est celui-ci : La politique maçonnique a toujours été favorable à la politique anglaise ; donc

la Franc-Maçonnerie est un instrument que l'Angleterre a forgé pour assurer sa suprématie dans le monde, en jetant dans les autres nations des idées perturbatrices et destructrices, en suscitant au dedans d'elles des troubles intellectuels, religieux, politiques et sociaux, en les dissociant, en les désagrégeant, bref en les tuant, non par le fer, mais par le poison.

La thèse a de la valeur, car il est avéré que l'Angleterre a singulièrement bénéficié de l'action maçonnique. Est-ce pourtant là un motif suffisant pour déterminer notre conviction? Non. Car si un autre peuple avait, lui aussi, bénéficié dans une mesure considérable de l'action maçonnique, l'argument qui, dans le livre de M. Max Doumic, milite pour l'attribution de la création maçonnique au seul peuple anglais devrait militer aussi pour l'attribution à cet autre peuple.

Or c'est précisément ce qui existe.

La Prusse a bénéficié considérablement, elle aussi, de l'action maçonnique. Tandis que la propagande faite par la Franc-Maçonnerie en France et dans les nations catholiques en général y a été destructrice, celle faite en Prusse par cette même Franc-Maçonnerie n'y a pas été plus dissolvante que ne l'a été celle faite en Angleterre. C'est une circonstance qui a sa signification et dont il faut tenir compte, si nous voulons nous faire sur la question une opinion rigoureusement motivée.

Ce n'est pas tout. Il existe encore un autre peuple qui a tiré un bénéfice considérable de l'action maçonnique. Mais c'est un peuple dont on ne parle guère

parce que, précisément, — et c'est là une particularité curieuse — la Franc-Maçonnerie n'aime pas qu'on en parle ; elle traite volontiers de fanatiques ceux qui se permettent de le regarder en face. Ce peuple qui semblait n'être presque rien lorsque la Franc-Maçonnerie a paru et qui est presque tout maintenant, c'est le peuple sur lequel Edouard Drumont est parvenu à attirer l'attention d'un certain nombre de Français : le peuple juif.

Dès lors, auquel des trois peuples, anglais, prussien ou juif, revient l'honneur ou plutôt le déshonneur de la création de la Franc-Maçonnerie?

C'est au peuple anglais répond M. Max Doumic :

1° Parce que le peuple juif était sans puissance au moment de l'apparition de la Franc-Maçonnerie;

2° Parce que le chancelier Bacon a été l'inventeur de l'idée ; qu'il l'a développée tout au long dans celui de ses ouvrages qui est intitulé : La Nouvelle Atlantide ;

3° Parce que ce sont des Anglais qui ont fondé partout les premières loges ;

4° Parce que, pendant longtemps, les Juifs ne furent même pas admis dans les ateliers maçonniques.

Ainsi rapprochées les unes des autres, ces raisons semblent péremptoires. Mais lorsqu'on les examine avec soin, on s'aperçoit qu'elles n'ont en réalité aucune valeur probante.

D'abord si les Juifs étaient dénués de certains genres de puissance au moment de l'apparition de la Franc-Maçonnerie — comme ils le sont encore maintenant d'ailleurs, puisqu'ils n'ont, par exemple, ni

armée, ni marine à eiix — en revanche ils avaient fait preuve d'une force étrange, mystérieuse, inexpliquée humainement, en gardant leur idéal religieux et national, malgré seize siècles de dispersion à travers les autres peuples. C'est là un fait unique dans l'histoire, qui dénote non le manque de puissance, mais bien une puissance d'une espèce spéciale, qui est précisément en parfait rapport — et c'est là une circonstance significative — avec celle en vertu de laquelle la Franc-Maçonnerie persiste, sans qu'on comprenne pourquoi, à travers les générations. Ce fait et ce rapport au moins curieux demanderaient qu'on les étudiât d'un peu près avant de se prononcer sur ce que pouvait ou ce que ne pouvait pas le peuple juif lors de l'apparition de la Franc-Maçonnerie. Ce peuple n'était pas capable de remporter des victoires sur les champs de bataille, c'est certain, puisqu'il ne possédait pas d'armées. Mais peut-être avait-il porté ses facultés d'un autre côté et se trouvait-il mieux outillé qu'aucun autre pour procéder à une création comme celle qui nous occupe. Or M. Max Doumic ne s'est nullement inquiété de cela.

Ce n'est pas tout.

Etant donné que les fondateurs de la Franc-Maçonnerie avaient surtout besoin de demeurer invisibles — cela est prouvé par l'organisation si spéciale qu'ils ont donnée à la Franc-Maçonnerie — il serait indispensable d'examiner si les circonstances que signale l'auteur du Secret de la Franc- Maçonnerie n'auraient pas pu exister même dans le cas où d'autrès que les Anglais, et en particulier les Juifs, eus-

sent été les vrais initiateurs de la Franc-Maçonnerie. Si par hasard cela était possible, la conclusion de M. Max Doumic dans le sens de l'origine anglaise se trouverait privée de soutien.

Or il va de soi que si les Juifs étaient les auteurs de la Franc-Maçonnerie, ils auraient pu, dans le seul but de se mieux dissimuler, créer les apparences dont il s'agit.

Il leur eût été extrêmement facile en effet de suggérer directement ou indirectement au chancelier Bacon — ou à tout autre à son défaut — l'idée exposée dans la Nouvelle Atlantide. C'est là un procédé courant dans la Franc-Maçonnerie. Nous l'avons vu résumé dans les lignes de la Revue Maçonnique que nous avons rapportées : « faire agir des influences individuelles soigneusement couvertes ».

Il leur eût été non moins facile de faire marcher les Anglais tout comme le chancelier Bacon, sans plus se découvrir dans un cas que dans l'autre. Il leur eût suffi pour cela d'user encore des « influences individuelles soigneusement couvertes » pour faire circuler dans les milieux appropriés l'idée des avantages religieux que créerait au protestantisme et des avantages politiques qu'assurerait à l'Angleterre l'existence d'une association organisée dans telles et telles conditions. C'était assez pour entraîner les hommes d'Etat anglais.

î*ïl Quant à l'exclusion dont les Juifs étaient, nous dit-

on, l'objet dans les premières loges, il faudrait tout

d'abord être assuré que cette exclusion s'étendait

partout, dans tous les pays, et surtout qu'elle était

pratiquée dans tous les groupes maçonniques, les supérieurs, les inconnus comme les autres. Or une telle preuve est loin d'être faite. Le fût-elle qu'il resterait à savoir si les Juifh, ayant avant tout besoin que leur action restât inaperçue, n'auraient pas pu suggérer eux-mêmes cette exclusion momentanée, tout en se ménageant d'autres moyens d'intervention, de contrôle et même de direction dans les affaires maçonniques.

Enfin, il y aurait encore à chercher si les Juifs n'au' raient pas eu intérêt, pour la réalisation de leur but caché, à favoriser constamment ou presque constamment la politique anglaise.

Ces interrogations une fois posées devant l'esprit, on se rend compte qu'il est plus qu'imprudent de conclure avant qu'elles n'aient reçu leur réponse.

M. Max Doumic n'y a pas pensé ; et c'est pourquoi sa thèse laisse place à de grandes incertitudes. C'est pourquoi par conséquent, la solution qu'il donne doit — a priori — être accueillie sous réserve d'un examen général de la question beaucoup plus minutieux que celui auquel il s'est livré.

Dans une question où tant d'embûches ont été dressées sous les pas des chercheurs, il se pourrait encore que l'auteur du Secret de la Franc- Maçonnerie^ au lieu de découvrir le vrai secret, n'en ait aperçu qu'un faux, ou qu'il n'ait vu qu'une partie du vrai ; qu'il ait été trompé par une dernière apparence savamment tendue pour sauvegarder un Pouvoir qui, nous en avons certes assez de preuves, considère comme indispensable pour lui de demeurer toujours inconnu.

M. Max Doumic a pu se laisser tromper d'autant plus facilement que les motifs sur lesquels il appuie sa conclusion sont uniquement d'ordre historique. Si un tel élément d'appréciation ne doit pas être négligé, il n'est pas le seul auquel il convienne d'avoir recours. Il en existe d'autres qui sont d'une importance considérable. Nous voulons parler de ceux que font valoir les savants en histoire naturelle lorsqu'il il y a discussion au sujet de la classification de certains sujets.

Nous nous trouvons ici dans un cas semblable : nous avons un sujet d'autant plus difficile à classer qu'il ne veut absolument pas qu'on y parvienne. Qu'avons-nous à faire si nous voulons porter jugement raisonné sur son compte? Nous devons étudier, non pas seulement un de ses caractères, mais tous ceux par lesquels il se distingue. Si nous ne le faisons pas, nous manquons aux principes scientifiques les plus élémentaires.

Un crâne est proposé à notre examen. On veut nous persuader que c'est le crâne d'un mouton, et on s'appuie pour cela sur ce que la mâchoire est celle d'un herbivore. Mais la dimension dudit crâne nous fait hésiter à accepter la classification qu'on nous propose. Comment nous fixerons-nous? En examinant les autres parties du squelette.

Ou encore : on nous montre un enfant dont on nous invite à déterminer l'ascendance. On nous indique trois couples humains : le premier blanc, le second jaune et le troisième noir, qui se disputent l'enfant en question. Pour entraîner notre choix, on nous fait remarquer que cet enfant témoigne beaucoup d'affec-

tion au couple de race blanche. Seulement on omet de tenir compte qu'il en témoigne aussi aux deux autres. C'est déjà assez pour nous exposer à conclure faussement. Mais ce qui est beaucoup plus grave, c'est qu'on ne se donne pas la peine d'examiner si le sujet est blanc, jaune ou noir. C'est pourtant par là qu'il eût fallu commencer.

Il est ainsi un certain nombre d'observations qui s'imposent de la façon la plus pressante à l'attention avant qu'on se prononce sur l'origine de l'association maçonnique. Elles sont relatives à la conformation .et aux caractères intrinsèques de l'être si particulier dont il s'agit. Commençons donc par là.

Si, après l'étude que nous avons faite de l'étrange agglomération de sociétés secrètes qui constitue la Franc-Maçonnerie, nous nous appliquons à rassembler dans notre pensée les conditions nécessaires au fondateur et à l'inspirateur d'une telle organisation, nous aboutissons à ce qui suit.

Tout d'abord ce n'est pas d'un homme qu'il s'agit. C'est d'une société. L'œuvre serait morte avec l'homme Nous sommes d'accord là-dessus avec M. Max Doumic.

En second lieu, les membres de ladite société ont nécessairement des intérêts communs et une pensée commune. Ces intérêts sont certainement permanents puisque la création est permanente ; c'est-à-dire qu'ils sont d'ordre ethnique ou religieux, ou, encore mieux, les deux à la fois. En l'absence de cette condition, l'organisme maçonnique se serait rapidement désagrégé. C'est donc un peuple qui est le créateur de la Franc- Maçonnerie. Nous raisonnons encore sur ce point

comme M. Max Doiimic et nous concluons toujours comme lui.

En troisième lieu, puisque cette Franc-Maçonnerie a été universelle dès le début, il a fallu que le peuple dont il s'agit disposât dès le commencement du xyiii^ siècle de moyens de communication et d'action universels et que partout il fût un ennemi acharné du catholicisme sinon du christianisme tout entier ; condition qui se trouverait remplie si ce peuple avait pour idéal une religion anticatholique, sinon antichrétienne.

Il fallait encore qu'il possédât des aptitudes et des habitudes par lesquelles il fût poussé à agir secrètement plutôt qu'ouvertement, par la ruse plutôt que par la force, par la trahison plutôt que par les armes ; car ces caractères, qui ne se rencontrent pas fréquemment, marquent sans conteste l'action maçonnique. Ils appartiennent par conséquent au peuple fondateur que nous cherchons.

^ Nous avons eu aussi occasion de noter à différentes reprises, on se le rappelle, ce caractère, ce signe très particulier du peuple en question : qu'il avait déjà l'expérience de la société secrète lorsqu'il fondait la Franc-Maçonnerie.

Il fallait enfin qu'il eût reçu en partage une prodigieuse ténacité, ou qu'il fût parvenu à se la donner en raison des difficultés de son existence ; et que, par suite, il fût particulièrement capable d'entreprendre des œuvres dont la durée eût rebuté tous les autres. Car c'est encore là une des marques les plus étonnantes de l'action maçonnique : qu'elle est prodigieusement patiente.

L'Angleterre possède jusqu'à un certain degré quelques-uns des caractères que nous venons de signaler, mais quelques-uns seulement, et seulement jusqu'à un certain point.

Elle entretenait des relations commerciales et maritimes étendues qui lui assuraient des moyens d'action dans bien des pays. Elle soutenait ces moyens par les intrigues diplomatiques qu'elle savait nouer partout et, en outre, elle pouvait les fortifier de l'appui qu'elle avait chance de trouver près des colonies protestantes qui avaient essaimé de France après la Révocation de l'Edit de Nantes et dont fait justement état M. Max Doumic pour le soutien de sa thèse. "

Elle haïssait forcément le catholicisme. Elle avait pour cela deux raisons : elle était protestante et elle voulait l'abaissement de la France. Elle devait donc vouloir l'affaiblissement et même la destruction de la tradition religieuse qui était une des racines de vie de notre pays. M. Max Doumic attribue une influence prépondérante à cette dernière considération. La Franc-Maçonnerie lui parait n'être anticatholique que parce qu'elle est anglaise. Il considère qu'à ce titre elle devait forcément s'en prendre à notre tradition religieuse quelle que fût celle-ci; qu'on aurait vu la Maçonnerie antimahométane ou même antipatriotestante chez nous, si la France avait été mahométane, ou protestante... On pourrait discuter longuement sur ce point, mais ce serait sans utilité eu égard à ce sur quoi nous devons en ce moment concentrer toute notre attention. Que ce fût pour telle ou telle raison, l'Angleterre était logiquement poussée, si elle était la vé-

ritable créatrice de la Franc-Maçonnerie, à jeter la suggestion anticatholique dans les loges françaises. Nous le reconnaissons très volontiers.

Mais, nous l'avons dit, il fallait à l'initiateur de la création maçonnique d'autres aptitudes, d'autres dispositions d'esprit et avec cela certaines compétences qui étaient absolument indispensables pour que la dite création pût être non seulement réalisée, mais même seulement conçue. Or ces aptitudes, ces dispositions d'esprit et ces compétences, le peuple juif les possédait certainement. Il ne pouvait pas ne pas les posséder au commencement du dix-huitième siècle ; et cela, ainsi que nous le verrons tout à l'heure, parce qu'elles étaient pour ainsi dire une conséquence naturelle des circonstances si spéciales de son existence antérieure; tandis qu'au contraire on est réduit à se demander où l'Angleterre aurait pris les unes etles autres.

En étudiant la question à ce point de vue, on en arrive à comprendre que la préméditation et l'organisation de la Franc-Maçonnerie par le peuple juif sont des faits absolument conformes aux lois naturelles, nous pourrions presque dire des faits voulus par ces lois, tandis qu'au contraire, cette préméditation et cette organisation par le peuple anglais n'auraient pu se faire que contradictoirement à ces mêmes lois.

Nous nous en rendrons compte en examinant rapidement les conditions qui sont nécessaires pour que naissent les sociétés secrètes. C'est cette étude, à laquelle on n'a pas pensé jusqu'ici, qui peut seule éclairer les parties encore obscures do la question maçonnique.

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