ET SE DÉVELOPPER LES SOCIETES SECRÈTES
La naissance et la gestation d'une société secrète sont des phénomènes soumis, comme tous les autres, à des lois. Ces lois n'ont jamais été étudiées jusqu'ici. Il faut voir là une des raisons, la principale peut-être, pour lesquelles la question maçonnique, malgré son importance, repousse les esprits plutôt qu'elle ne les attire. Elle rebuterait moins si l'on possédait les quelques connaissances préalables dont le défaut seul la rend incompréhensible.
A défaut de la théorie complète qu'il conviendrait d'établir en cette matière, nous soumettons aux lecteurs les observations et les réflexions que nous avons été amené à faire sur ce sujet malheureusement trop dédaigné, bien que les destinées de notre pays y soient attachées.
C'est aussi en raison de l'ignorance générale en ce qui concerne les sociétés secrètes, qu'on entend depuis quelques années un si grand nombre de nos compatriotes se livrer couramment à des réflexions de ce genre : « Pourquoi donc ne fonde-t-on pas une
société secrète pour lutter contre la Franc-Maçonnerie? On ne pourra vaincre celle-ci qu'à cette condition. Alors qu'est-ce qu'on attend? »
Plusieurs se sont mis à l'œuvre. Ils ont inventé des signes de reconnaissance, des procédés de correspondance et bien d'autres petits moyens, se figurant que l'organisation d'une société secrète reposait là-dessus, et là-dessus seulement. Demandez-leur à quoi ils ont abouti. Je suis sûr à l'avance de leurs réponses.
Rien n'est plus difficile à constituer dans les milieux occidentaux qu'une société secrète.
Il suffit d'ailleurs de réfléchir un tant soit peu pour se rendre compte qu'en principe, et dans n'importe quel pays, une société secrète politique ou religieuse n'est pas un fait spontané ou qui dépend uniquement d'une ou de quelques volontés. Pour que naisse une telle société, il faut absolument que la nécessité s'en impose plus ou moins impérieusement à certains hommes, et pour qu'elle s'établisse et qu'elle dure, il faut que ces hommes soient doués de certaines aptitudes spéciales et qu'ils aient le temps à leur disposition. Ces deux dernières conditions sont en rapport inverse l'une de l'autre. Plus il y aura d'aptitudes, moins il faudra de temps. Au contraire, moins il y aura d'aptitudes, plus il faudra de temps.
Donc trois conditions indispensables : nécessité, aptitudes, temps ; mais nécessité avant tout.
Cette nécessité se produit lorsqu'un grand sentiment d'ordre religieux ou politique se trouve comprimé ou violenté, ou lorsque la sécurité générale est en question.
On se représentera par les deux exemples suivants les conditions dans lesquelles les sociétés secrètes ont le plus généralement occasion de naître et de se développer.
Un certain nombre d'êtres humains se trouvent jetés par un hasard quelconque dans une contrée dont la population manifeste contre ces nouveaux venus des intentions hostiles, ne serait-ce qu'en raison de ce qu'elle considère comme son droit de premier occupant. Ces personnes seront tout naturellement amenées à se concerter pour prendre des mesures de défense. Tout naturellement aussi elles se garderont bien d'inviter leurs adversaires à assister à leurs délibérations. Elles s'appliqueront au contraire autant qu'elles le pourront à leur en cacher le résultat. Elles constitueront ainsi à l'égard de ceux-ci une société secrète. Société secrète à l'état embryonnaire, sans doute ; mais société secrète tout de même, qui se développera et se modifiera plus ou moins selon que l'exigera la nécessité qui lui a donné naissance : celle de la défense commune, de la lutte pour la vie ; selon aussi le plus ou moins de tendances naturelles, le plus ou moins d'aptitudes des intéressés.
Au lieu de cet exemple, supposez celui d'un peuple vaincu et envahi qui ne veut pas se soumettre à son vainqueur. Que reste-t-il à ce peuple pour lutter? Ce n'est pas la force, puisqu'il a trouvé plus fort que lui. Il est réduit à conspirer, c'est-à-dire à créer des sociétés secrètes qui auront pour but la libération de la patrie. Ces sociétés prendront différentes formes, elles adopteront divers modes d'action selon ce que com-
manderont les circonstances et elles auront chance de durer tant que l'oppression ne sera pas détruite, pourvu toutefois que ceux qui en auront pris l'initiative aient les aptitudes voulues ou l'expérience nécessaire.
La naissance, le développement et la mort de ces sociétés secrètes dépendront de la coexistence ou de la disparition des causes que nous avons signalées : la nécessité, — créée dans le premier cas par le besoin de la défense, dans le second par l'outrage fait au sentiment national, — et l'aptitude des fondateurs. Et il en sera toujours ainsi. En efîet, on ne fonde pas une société secrète pour rien ; et, d'autre part, ne la fonde pas qui veut : voilà les grands principes desquels il faut partir dans l'étude qui nous occupe.
Ainsi en est-il tout au moins dans les pays où il n'existe pas encore de sociétés secrètes.
Les conditions ne sont pas du tout les mêmes là où il s'en est déjà implanté ; et cela, par une raison bien simple qu'une comparaison vulgaire fera immédiatement comprendre. 11 est extrêmement facile de faire naître un lapin, un pigeon ou un chien, si l'olipossède déjà des lapins, des pigeons ou des chiens; la difficulté ne commence que si l'on ne possède pas les couples reproducteurs. 11 en va de même pour les sociétés secrètes. Rien de plus facile pour celles qui existent que d'en procréer d'autres, à condition qu'elles recrutent ces filiales dans les milieux où elles se recrutent elles-mêmes. C'est ainsi que les sociétés secrètes pullulent littéralement dans certains pays d'Extrême- Orient. Il a suffi pour cela que quelques-unes y aient
pu prendre racine. Le milieu et les aptitudes s'y trouvant, le temps a fait le reste. Dans ces contrées la société secrète est devenue un fait pour ainsi dire naturel.
Au commencement du xviii^ siècle, la société secrète était au contraire chez nous un fait exceptionnel, presque contre nature, en raison des circonstances. C'est pour cela que l'étude des conditions dans lesquelles il se produit domine celle de la Franc-Maçonnerie.
L'urgence de la condition de nécessité s'explique sans qu'il soit besoin de longs développements. Elle résulte tout simplement de ce que l'action cachée, l'action qui se dérobe, est une action qui semble avoir peur. Or une telle apparence est chose humiliante pour notre amour-propre non seulement vis-à-vis des autres, mais vis-à-vis de nous-mêmes. Des raisons d'un ordre plus élevé peuvent encore s'ajouter à cellelà pour augmenter la répulsion qu'inspire naturellement la société secrète chez nous ; mais, à elle seule, celle que nous venons de dire suffît, parce qu'elle est tirée du fond même de notre nature. Pour que nous passions par dessus, ce n'est pas trop qu'un grand sentiment nous commande. Et encore convient-il d'ajouter que ce grand sentiment ne doit pas être simplement négatif. La société secrète à laquelle il donnerait naissance ne durerait pas, s'il n'était susceptible d'enfanter un idéal positif qui allume dans les âmes des adeptes un commun enthousiasme à la flamme duquel seront brûlées et anéanties les hostilités ou les divergences pouvant exister entre les adeptes sur des points de moindre importance. Les fondateurs de la
Franc-Maçonnerie ne s'y sont pas trompés. Et c'est pourquoi, comprenant que la haine du catholicisme, sentiment tout négatif, ne pouvait suffire pour faire durer la société secrète qu'ils fondaient, ils ont créé pour elle une nouvelle et fausse religion, celle de la soi-disant Raison, du soi-disant Progrès, de la soidisant Vérité.
Les aspirants fondateurs de sociétés secrètes antimaçonniques ne se doutent pas que l'un des obstacles qui s'opposent à la réalisation de leurs désirs, c'est l'absence de l'idéal positif dont nous parlons. Ils rencontrent bien des adhérents chez lesquels existe un idéal négatif : la haine contre la néfaste association maçonnique. Mais ceux chez qui vit cette haine n'ont pas d'idéal positif commun et il semble presque impossible d'en rallumer un en eux. C'est que l'invisible travail des suggestions maçonniques a produit ses résultats, depuis cent cinquante ans qu'il est poursuivi ; et ces résultats ont eu leur répercussion jusque dans le cœur et l'intelligence de ceux d'entre nous qu'on s'imagine et qui s'imaginent eux-mêmes y avoir été le plus complètement soustraits. C'est en raison de ce travail que l'idéal positif qui constituait jadis la famille française et qui reposait sur la tradition politique et la tradition religieuse se trouve morcelé en une foule de fragments. Tout le monde était catholique autrefois. Tout le monde, même parmi les conservateurs, ne l'est plus. D'un autre ^ôté, parmi ceux qui ont conservé la foi traditionnelle, certains sont monarchistes, d'autres sont républicains... Et le reste à l'avenant. C'est là, je le répète, qu'il faut trouver une
des principales raisons qui s'opposent, au milieu de beaucoup d'autres, à la création d'une société secrète contre la Franc-Maçonnerie. On n'a pas à proposer aux adhérents un idéal positif qu'ils acceptent tous. Or, sans un idéal positif, pas d'âme pour la société secrète ; donc pas de société secrète.
Mais, ne l'oublions pas, la nécessité parlerait-elle très haut et l'idéal positif commun existerait-il, ce ne serait pas encore assez pour que puisse se développer une telle société, si les initiateurs de celle-ci ne possédaient les aptitudes voulues. Non seulement les initiateurs, mais encore certains des adhérents. Or ces aptitudes ne se rencontrent pas fréquemment dans les natures qui n'ont pas été déformées par des circonstances quelconques ; et cela, par la raison que peu d'hommes naissent conspirateurs et que la société secrète, en raison de la nécessité qui la crée, n'est jamais qu'une conspiration contre quelque chose ou contre quelqu'un.
SOCIÉTÉS SECRÈTES ENFANTÉES PAR UNE SOCIÉTÉ DE MÊME NATURE PRÉEXISTANTE.
Mais si on ne naît pas conspirateur, on peut le devenir ; et c'est ce qui doit nous faire comprendre pourquoi une société secrète se développe si facilement lorsqu'elle procède d'une autre société semblable. La facilité résulte en ce cas de ce que l'une des conséquences du fonctionnement d'une société secrète, c'est précisément de faire naître et de développer chez les adhérents les aptitudes spéciales en l'absence des-
•quelles ils fussent demeurés inaptes à de telles créations.
La société secrète accoutume ses adeptes à écouter, à observer silencieusement, à surveiller, à espionner, à pratiquer des sélections ; elle développe en eux l'esprit de ruse et de mensonge ; elle leur fait une conscience spéciale dans laquelle elle introduit une sorte de religion fanatique du secret, sans compter une diminution de l'indépendance de caractère et, par contre, un tel sentiment de solidarité qu'une œuvre proposée par les inspirateurs qu'on a l'habitude de suivre est acceptée d'avance. Elle sera servie avec passion par les adhérents que les dits chefs ont d'ailleurs eu soin de choisir avant de la leur proposer.
Il arrive constamment que les directeurs d'une société secrète sentent la nécessité d'en créer une autre, en vue d'un but partiel et préparatoire dont l'obtention préalable est indispensable pour que puisse être réalisé un jour leur but final et général. Une fois leur plan mûri, ils opèrent au sein de leur société une sélection spéciale à l'objet qu'ils ont en vue. Ils connaissent les aptitudes de chacun des adeptes. Ils savent ce qu'on peut attendre ou craindre de l'un ou de l'autre. Ils travaillent donc à coup sûr et c'est là leur immense supériorité. Ceux qu'ils solliciteront de concourir à la formation de telle ou telle filiale dont le but concorde d'ailleurs avec celui de l'association secrète déjà existante marcheront comme un seul homme, précisément parce qu'ils auront été choisis en conséquence, et ils porteront dans
la nouvelle organisation les aptitudes qui ont été développées en eux dans l'ancienne.
Il en va tout autrement dans les milieux profanes. Une société secrète qui naît dans ces milieux y est généralement frappée d'impuissance dès ses débuts, à cause de la difficulté des premiers choix. C'est toujours par une maladie d'enfance qu'elle est tuée. Cette période mortellement dangereuse en raison des tâtonnements et des erreurs qu'elle entraine, est épargnée à la société secrète qui naît au sein d'une autre, parce qu'il en est d'elle comme d'un œuf couvé par une poule qui sait son métier de couveuse et qui réussit toutes ses couvées ; tandis que l'autre est comme un œuf que des écureuils devraient mener à éclosion.
Telle est la raison de la facilité avec laquelle ont été créées et organisées les sous-maçonneries dont nous avons parlé dans notre chapitre viii. Il a sufTi aux chefs de la maçonnerie de donner ou de faire donner les mots d'ordre nécessaires dans les loges, en usant des « influences individuelles soigneusement couvertes )) qu'ils y avaient à leur disposition.
Il est vrai qu'il ne s'agissait pas là de sociétés vraiment secrètes, mais seulement de sociétés dont l'origine maçonnique devait seule rester secrète. Mais nous avons d'autres exemples.
Dans la partie du Pouvoir occulte contre la France qui traite de l'organisation de la Franc-Maçonnerie, nous avons fait mention des grades qui ont existé autrefois et qui ont été supprimés ensuite. Qu'était-ce en réalité que ces grades? Nous l'avons montré : des
sociétés secrètes au sein de la Franc-Maçonnerie. A quel moment les avait-on créés? Lorsque les chefs invisibles en eurent besoin. A quelle heure les a-t-on détruits? Lorsque les mêmes chefs les jugèrent inutiles. Leur création et leur disparition furent chose facile, parce qu'on opéra comme nous l'avons expliqué il y a un instant. Il serait tout aussi facile de les réorganiser ou d'en organiser d'autres demain. Et pourquoi? Parce que, grâce à l'existence de la société maçonnique, les chefs ont sous la main l'outillage et les ouvriers indispensables. C'est ainsi également que s'expliquent la formation des Ventes de Carbonari et celle de la Haute- Vente qui leur fut superposée. Comment tout cela fut-il constitué? Par sélection. Et comment la sélection put-elles'opérersifacilement? Parce que la Franc-Maçonnerie était là avec ses sélections antérieures qui permettaient de trouver instantanément tous les cadres dont on avait besoin.
Par cela seul qu'elle existe, la Franc-Maçonnerie effectue des déformations de caractères dont nous pouvons maintenant juger. C'est en effet des êtres chevaleresques qu'étaient les Français, qu'elle a pu faire ces êtres menteurs, lâches, soupçonneux, espionneurs, hypocrites et fanatiques que nous voyons dans les sphères politiques et jusque dans notre armée; des êtres tels qu'en y mettant le temps voulu, elle finit par trouver parmi eux ce qu'il faut pour constituer toute espèce de sociétés secrètes, y compris les groupes satanistes et assassins dont nous avons dit un mot dans l'ouvrage que nous rappelions tout à l'heure.
Ces déformations du caractère français sont si accusées que dans notre pays de loyauté, de bravoure d'action au grand jour, on voit tout un parti, celui qui se dit républicain, accepter une politique dont la déloyauté, l'hypocrisie et la bassesse eussent jadis soulevé d'indignation ceux-là même qui ont la responsabilité des infamies commises.
Par opposition, et pour que la leçon sur ce point soit complète, regardez de l'autre côté, du côté conservateur et catholique. L'action maçonnique s'y est aussi exercée sans doute ; elle y a opéré quelques-unes des déformations qui sont sa conséquence ; mais c'est d'une façon beaucoup moins directe, partant beau- -coup moins complète. Les caractères et les sentiments ataviques n'y ont pas complètement disparu. En revanche, l'aptitude à l'organisation secrète n'y a pas été acquise ; et c'est pourquoi, bien que beaucoup la souhaiteraient parce qu'ils sont convaincus de son opportunité en raison des circonstances et des nécessités, cette organisation demeure à l'état de rêve. Ceux qui, à tort ou à raison, s'imaginent que là serait le remède, se sentent en même temps dans l'impossibilité de l'employer. Ils ne se doutent même pas de ce qu'il est, ni des conditions de sa fabrication. Il y a là toute une science, d'ailleurs terriblement dangereuse, dont ils ignorent l'a, &, c. Ne l'ignoreraientils pas que ce serait peut-être la même chose, parce qu'ils ne se décideraient probablement pas à en faire usage. On voit bien la plupart d'entre eux s'enthousiasmer le jour où se produit au grand jour une manifestation éclatante comme celle de la Ligue de la
Patrie française naissante. On ne les voit pas s'embrigadant pour une œuvre occulte. « Nous ne voulons pas le mal, disent les êtres loyaux que sont restés ceux d'entre nous qui ont le mieux gardé le type français ; pourquoi nous cacherions-nous? »
Rien n'est plus révélateur que cette opposition de caractère qui existe actuellement entre les deux portions de la race française : celle qui est restée ellemême sur les points principaux, et celle qui, ayant été directement soumise à l'action corrosive des suggestions maçonniques, se trouve maintenant si complètement modifiée. Rien ne saurait mieux nous montrer la terrible puissance de destruction de l'organisme que nous avons étudié.