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LES SOCIETES SECRETES ANTIQUES

Lorsqu'on s'est familiarisé avec les réflexions que comporte un pareil sujet, lorsqu'on a constaté que les difficultés qui s'opposent à la création et à l'organisation d'une société secrète se trouvent considérablement diminuées par le seul fait delà préexistence d'une autre société de même nature, on arrive à renouer par la pensée la chaîne des sociétés secrètes qui ont existé aux différentes époques et on cherche à se représenter les causes delà création des premières d'entre elles : les sociétés secrètes religieuses dont il est parlé dans les annales de la primitive humanité. Ce n'est pas là une occupation si vaine qu'il semble en une époque où il est avéré que nous sommes dévorés par un de ces étranges organismes. Puisque la

création d'une société secrète par des profanes est chose si difficile, et puisqu'au contraire c'est chose si simple pour des professionnels, il est naturel qu'on cherche les auteurs des sociétés secrètes européennes actuelles parmi les héritiers directs ou indirects des sociétés secrètes antiques. On y est d'autant plus porté que les rituels de celles-là évoquent tous, ainsi que nous avons eu occasion de le dire, le souvenir de celles-

Logiquement les lois de ces sortes de formation ont dû toujours être les mêmes. Si nous ne nous sommes pas trompé quant aux conditions que nous avons reconnues comme étant celles dans lesquelles naissent les sociétés secrètes, nous devons donc les retrouver à l'origine de celles dont nous parlons.

Il suffit en effet de se représenter les milieux et les circonstances dans ces époques primitives pour y rencontrer les conditions que nous avons indiquées.

C'était la force qui régnait alors partout. C'est en vertu de ses lois que s'établissaient les rapports entre les hommes, comme entre les animaux. Ce fut elle qui amena la formation des premières sociétés, soit parce que de plus forts obligèrent de plus faibles à les servir, soit parce que ceux-ci trouvèrent bon de se rassembler pour résister à des entreprises ennemies. Après avoir établi son empire sur les individus, la force retendit sur les groupes ainsi formés.

Mais au milieu de ces groupes parurent des êtres supérieurs à leur milieu, soit parce que la nature les avait produits tels, soit parce qu'ils étaient illuminés des inspirations d'en haut. Que pouvaient ces pré-

curseurs contre les forts? Rien ou presque rien. Ils n'avaient point de prise sur eux, parce que les êtres doués de force physique sont aussi généralement doués de brutalité. Aussi n'est-ce pas à eux que les inspirés devaient être tentés de s'adresser. Ils s'en cachaient plutôt. Mais précisément parce que leur force était immatérielle, ils étaient patients. Ils regardaient, ils observaient et ils constataient que parmi les races humaines domestiquées, quelques fronts se levaient au-dessus du troupeau. Ils furent naturellement amenés à faire un choix parmi ceux de leurs semblables qu'ils jugeaient les plus susceptibles de les comprendre. Ils les initièrent à la pensée d'un au-delà, de quelque chose de supérieur et d'immatériel à quoi devait tendre chacun des hommes et l'humanité tout entière. Ainsi se trouva jeté dans cette humanité le germe des sociétés constituées non plus par la force, mais par la sélection.

Il va de soi qu'un tel enseignement ne pouvait se donner publiquement. Il n'eût pas été compris ; et par conséquent il eût été combattu. Les sociétés de choisis, d'initiés furent donc obligées de se cacher. Or qui se cache est presque nécessairement amené à ruser... Et c'était le mauvais élément introduit dans l'association qui avait pour point de départ une idée élevée. Car la ruse devient vite le mensonge, et le mensonge devient plus vite encore la fourberie.

Que, d'autre part, des sociétés secrètes aient pu avoir pour initiateurs dès la plus haute antiquité des êtres vicieux, au lieu d'êtres supérieurs, c'est encore (liose naturelle et certaine, le vice étant obligé de se

cacher (1). Ces associations étaient corrompues dès le début tandis que celles dont nous venons de parler ne le devinrent que plus tard et sous l'influence du principe du secret qui, appliqué d'une certaine manière dans les sociétés humaines, est aussi pernicieux au point de vue moral que l'est pour la fleur l'obscurité.

On nous demandera sans doute sur quoi nous nous appuyons pour exposer de cette manière plutôt que d'une autre la formation des premières sociétés secrètes.

Nous répondons qu'à défaut d'autre chose nous nous appuyons sur l'observation des lois naturelles. Ces lois agissent constamment. Elles agissaient donc aux débuts de l'humanité comme elles agissent maintenant. C'est en raison de l'action des lois naturelles que les forts ont toujours écrasé les faibles et qu'ils ont obligé ceux de ces faibles qui leur tombaient sous la main à suivre leur fortune ; tandis qu'en raison de l'action de ces mêmes lois, par cette réaction des choses qui rétablit les équilibres et qui semble comme une manifestation de la justice immatérielle jusque dans l'ordre matériel, d'autres faibles se groupaient d'eux-mêmes pour que de l'union de leurs faiblesses fût constituée une force. C'est toujours en raison de l'action des lois naturelles qu'au sein des premières sociétés ainsi constituées et parmi ceux qu'oppri-

(1) M. Louis Dasté a écrit sur ce sujet un curieux et savant ouvrage : Les Sociétés secrètes, leurs crimes, dans lequel il a creusé ce côté de la question.

niaient partout les forts, il dut se trouver des êtres plus intelligents que les autres qui se reconnurent et se rassemblèrent pour opposer à la force brutale la force intellectuelle et morale. C'est donc en raison de l'action de ces mêmes lois naturelles que furent constituées des sociétés sélectionnées et secrètes au milieu des masses dominées par la force. De même, c'est en raison des lois naturelles que le vice se cache, et qu'en conséquence, des sociétés secrètes corruptrices purent exister dès les premiers âges de l'histoire. Les annales anciennes nous parlent d'ailleurs partout, ou presque partout, de sociétés secrètes, les unes pures, les autres corrompues.

Elles nous parlent aussi des initiateurs, des précurseurs. Elles ont conservé les noms de certains d'entre eux. Elles nous ont même donné l'idée, par la mort d'Orphée, des dangers que couraient ces êtres supérieurs lorsqu'ils ne cachaient pas suffisamment leur supériorité. Ces ordres de faits étant ainsi relatés dans bien des pays, il faut bien qu'ils aient existé. S'ils ont existé, ils ont leur cause et leur explication, et cette cause et cette explication sont évidemment celles qui résultent de la libre action des lois générales selon lesquelles le Créateur a voulu qu'évoluent les mondes. Nous disons que les choses ont dû se passer ainsi parce que pour qu'elles se fussent passées autrement, il eût fallu qu'existassent d'autres lois naturelles que celles qui existent, ce qui est en dehors de toute discussion.

l'inaptitude

DU MONDE OCCIDENTAL A l'oRGANISATION SECRETE.

IMPORTANCE CONSIDERABLE DE CE FAIT AU POINT DE VUE DE LA RECHERCHE DE l'oRIGINE DE LA FRANC-MAÇONNERIE.

Ainsi s'explique, et de la façon la plus logique, qu'aient été conçues deux manières de gouverner les sociétés humaines: l'une ayant pour principe la force, l'autre s'appuyant sur la sélection ; la première agissant au grand jour, précisément parce que ceux qui la pratiquaient, se sentant forts, n'avaient point peur ; la seconde ayant recours à une organisation plus ou moins secrète, plus ou moins compliquée ; ayant pour principe tantôt l'intelligence ou la vertu, tantôt le vice ; usant dans le premier cas d'habileté, d'adresse, de méthode, et, dans le second, de ruse, de mensonge, de fourberie.

En regardant ce qui s'est passé dans les temps postérieurs à ceux dont nous venons de parler, on constate que l'Occident a fini par voir prédominer le premier type de gouvernement, celui qui s'exerce au grand jour, tandis que l'Orient a vu se développer le second. La Chine et les pays voisins sont peuplés de sociétés secrètes qui se croisent et s'entrecroisent sous les manifestations de la vie apparente comme font les canaux et les conduites de toute nature sous les rues de nos grandes villes modernes. Une sorte d'atavisme résulte de là, en vertu duquel, à priori, les hommes et les peuples d'origine orientale doivent être considérés comme bien plus aptes à la

création et à l'organisation des sociétés secrètes que les hommes et les peuples d'Occident. La fortune de la race franque et le développement du christianisme exercèrent certainement une influence décisive à cet égard.

Il existait des sociétés secrètes religieuses chez les Celtes et les Gaulois. Elles avaient part au gouvernement. Les guerriers francs dont l'influence fut prédominante en un moment décisif, avaient au contraire le culte exclusif de la force. Le chef qu'ils se donnaient c'était le plus vigoureux, le plus brave, le plus audacieux. Ils contribuèrent à assurer dans le monde occidental la prédominance du gouvernement par la force, celui qui s'exerce au grand jour, et ce fut pour une part d'autant plus grande que le commencement de leur rayonnement historique coïncide avec leur conversion au christianisme.

La domination exercée sur les âmes par la religion du Christ ne pouvait qu'augmenter les répugnances naturelles de nos aïeux pour les sociétés secrètes.

L'esprit chrétien part de l'idée que Dieu voit tout et qu'il nous demande compte de tout. Dès lors, à quoi bon se cacher? Il développe au suprême degré le sentiment de la responsabilité individuelle vis-à-vis du Souverain Juge, tandis qu'au contraire l'individualité s'efface et disparait dans le mystère de la société secrète et dans la solidarité qu'elle crée entre les individus. L'esprit chrétien envisage la vie terrestre comme la préparation à une autre qu'on ne conquiert pas en fomentant des complots, mais qu'on mérite par des actes de dévouement et de sacrifice, par l'as-

SLijettissement des côtés bas de notre nature aux côtés élevés, par le dévouement aux grandes causes et aux nobles idées qui constitue le fond de la philosophie sociale chrétienne. Qu'est-ce que le mystère, qu'est-ce que la fourberie, qu'est-ce que l'organisation secrète ont à faire au service d'un tel idéal? C'est contre lui que leur emploi se trouve indiqué ; ce n'est pas pour lui.

On s'explique dès lors l'inaptitude à la société secrète qui caractérise les races occidentales et surtout la race française ; inaptitude qu'il est impossible de ne pas trouver honorable, mais qui augmente pour nous les difficultés de la lutte, maintenant que nos aïeux ont commis la faute de laisser s'implanter et grandir la Franc-Maçonnerie.

Il est tout au moins un enseignement que nous pouvons tirer de la constatation de notre incapacité dans la lutte que nous avons actuellement à soutenir ; enseignement d'une grande importance en ce qu'il éclaire un des côtés les plus obscurs et aussi les plus inexplorés de la question maçonnique.

Cette inaptitude si bien constatée aujourd'hui chez ceux d'entre nous en qui se trouvent le mieux conservés l'esprit catholique et les autres caractères ataviques, nous donne en effet l'idée des difficultés qu'ont certainement éprouvées ceux qui travaillèrent à introduire la société maçonnique chez les peuples chrétiens et en particulier dans la nation française. Ces difficultés furent certainement immenses et telles que le fait de l'acceptation d'une société de ce genre dans notre monde est incompréhensible pour

qui a réfléchi suffisamment à ces questions, à moins qu'on ne le suppose précédé d'un travail d'incubation invisible qui a pu se poursuivre durant des siècles.

En effet, c'est surtout l'esprit et la discipline catholiques qui sont opposés à l'idée de société secrète. Or jusqu'au xvi^ siècle, c'est cet esprit et cette discipline qui régnaient dans tout l'Occident. Et la foi était ardente, et la soumission à la discipline était complète. Les individus, les nations et leurs gouvernements étaient dans la plus complète communauté de sentiments à cet égard. Considérables et presque invincibles étaient donc les forces qu'opposait un atavisme séculaire à l'introduction d'une société secrète en Angleterre et en Allemagne aussibien qu'en France. Nous pouvons nous rendre compte du travail prodigieusement obstiné qu'il a fallu pour changer cet état de choses, lorsque nous sommes appelés à constater, comme nous venons de le faire, qu'après deux cents ans d'action maçonnique chez nous, le vrai catholique demeure réfractaire.

C'est donc là qu'est le mystère intéressant et vraiment utile à pénétrer ; c'est là qu'est la question dont dépend celle de l'origine de la Franc-Maçonnerie : qui a pu se livrer à ce travail préparatoire?

Des chrétiens? C'est impossible. Il eût fallu que ces chrétiens possédassent trois choses qu'ils ne possédaient pas, précisément parce qu'ils étaient chrétiens : 10 un idéal antichrétien à la place de l'idéal hostile à la société secrète; 2° des aptitudes; et 3° l'expérience dans le maniement de cet instrument si compliqué.

Qu'on réfléchisse bien à cela. Car nous touchons là un point capital, et négliger ces considérations comme on l'a fait jusqu'ici, c'est manquer le départ dans l'étude de l'origine de la Franc-Maçonnerie ; c'est se condamner à errer toujours.

Si un tel travail n'a pu être accompli par des chrétiens, il a fallu qu'il le fût par des non-chrétiens. Mais alors, autre difTiculté, résultant de l'antipathie que devaient éprouver des chrétiens dans les âges de foi pour des non-chrétiens entrepreneurs d'une pareille œuvre.

Cependant le travail a été fait, puisque la Franc- Maçonnerie a été fondée, et il a été fait par des nonchrétiens, puisque des chrétiens n'eussent pas été en possession des aptitudes nécessaires. Ces non-chrétiens sont parvenus à triompher des difficultés. Pour cela, ils ont évidemment pris les moyens indispensables. Il est donc certain qu'ils se sont livrés à un travail de déchristianisation préalable à celui de l'organisation de la société secrète chrétienne. Ce travail de déchristianisation n'a pu être tourné contre les ensembles, puisque ces ensembles étant croyants s'y fussent opposés. Il a nécessairement fallu qu'il visât des unités choisies parmi les chrétiens qui — pour une raison ou pour une autre — étaient moins croyants que ne l'étaient les ensembles.

Changer un monde en s'attaquant à des unités dans chaque génération, quel travail d'Hercule ! Et cependant, il est impossible que cela n'ait pas été fait.

Et ce n'est pas encore tout : comme une société se-

crête qui eût été proposée par des non-chrétiens n'aurait évidemment pas été acceptée,''même après le travail de déchristianisation opéré sur un certain nombre d'unités, il a fallu que ces unités fussent initiées au travail secret, à l'organisation secrète, afin de pouvoir être un jour présentés comme les initiateurs apparents. A une heure ou à une autre, il a été nécessaire d'en venir là. Or comment initier des hommes à l'organisation secrète sans qu'ils fassent partie d'un groupe secret? C'est impossible.

Donc nous aboutissons à ceci : Avant la Franc-Maçonnerie, des sociétés secrètes ont forcément existé dans le monde chrétien ; ces sociétés secrètes étaient organisées par des non-chrétiens qui possédaient les aptitudes et l'expérience nécessaires, et elles avaient pour but la déchristianisation de certains chrétiens.

Encore une fois, c'est là le point capital. En raison de l'antipathie qu'éprouve l'esprit chrétien pour la société secrète, la Franc-Maçonnerie n'a pu être fondée qu'à condition qu'il ait existé antérieurement, au milieu du monde chrétien, des sociétés secrètes constituées comme nous venons de le dire. Sans ces sociétés, rien de possible.

Si, au contraire, elles ont existé, on conçoit que certains chrétiens, choisis parmi ceux qui l'étaient le moins, aient pu y être attirés ; qu'ils y aient été complètement déchristianisés par des procédés analogues à ceux que nous savons être en usage aujourd'hui dans la Maçonnerie ; que parmi eux se soient trouvés des sujets susceptibles d'acquérir les aptitudes nécessaires ; qu'une marche progressive ait été effectuée

jusqu'au jour où, après l'extension constante de la propagande, certaines circonstances se sont présentées qui ont enfin permis l'innoculation de la société secrète à la chrétienté.

En l'absence de cette condition, il est impossible d'admettre qu'un beau jour la Franc-Maçonnerie ait pu apparaître tout armée, tout équipée, au milieu des nations chrétiennes ; aussi impossible que de comprendre comment un être humain pourrait avoir les membres d'un homme de trente ans le jour de sa naissance; ou, si l'on veut une autre comparaison, comment un œuf viendrait à éclosion sans avoir été pondu et couvé.

Le jour où se manifestait dans le milieu chrétien une organisation secrète constituée hypocritement d'une manière offensive comme l'était dès le début la Franc-Maçonnerie, il fallait que bien des siècles avant, l'œuf qui la contenait eût été pondu et couvé. Il est même plus que probable que bien des œufs se trouvèrent stérilisés avant que celui-là pût éclore. La pondeuse avait certainement dû se remettre inlassablement à la besogne. C'est pourquoi elle ne pouvait faire partie du monde protestant sorti depuis un siècle à peine de l'enfance convulsive par laquelle il avait dû passer, et qui, issu de l'Eglise disciplinée et si opposée à l'idée de société secrète, si ignorante même de cette idée, n'avait évidemment pu en si peu de temps prendre d'abord le goût de la société secrète, puis l'aptitude et l'expérience consommée que révèlent l'organisme et les méthodes que nous avons étudiés. Le monde protestant devait fournir le nid, le milieu

dans lequel l'œuf de la société secrète viendrait enfin à éclosion.

C'était quelque chose ; ce n'était pourtant pas encore assez. Il fallait en effet que cet œuf maçonnique vînt à éclosion partout, dans les pays catholiques, comme dans les pays protestants. Pour cela, nous le verrons, un concours des plus actifs et des plus puissants était nécessaire.

Etudier comme il convient la question de l'origine de la Franc-Maçonnerie, c'est donc chercher quelle pouvait bien être cette pondeuse séculaire de l'œuf maçonnique, et grâce à quel concours le dit œuf put venir à éclosion partout.

A la question ainsi posée nous répondons : la pondeuse, c'est la race juive ; le concours indispensable, ce fut le concours anglais.

Nous allons dire pourquoi et expliquer comment.

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