CHAPITRE XV
Les traces du gouvernement national juif depuis la dispersion jusqu'au XI^ siècle.
LE GRAND SANHEDRIN.
Bien des lecteurs se demanderont comment la race juive peut être dirigée par un gouvernement sans qu'il soit resté aucune trace de celui-ci depuis la dispersion.
Nous serions les premiers à nous étonner, s'il en était ainsi.
Que l'invisibilité du gouvernement du peuple juif soit complète maintenant, après que des siècles d'efforts ont contribué à produire un pareil résultat, cela se comprend. L'étude que nous avons faite de l'organisation maçonnique dans le Pouvoir occulte contre la France^ nous a appris qu'un gouvernement secret est chose possible à notre époque. Mais c'est grâce à une science acquise par expérience.
Or cette expérience, le peuple juif ne la possédait pas au moment de la dispersion. Il s'était trouvé jusqu'alors dans les conditions ordinaires ; il avait eu un gouvernement visible comme tous les autres peuples. C'est seulement à l'heure où de nouvelles nécessités s'imposèrent à lui, à l'heure où sa destinée devint subitement si étrange, si unique, qu'il fut contraint, dès lors qu'il voulait garder son idéal natio-
liai, d'imaginer d'abord et de réaliser ensuite une l'orme de gouvernement adapté à son extraordinaire situation.
Nous sommes sûrs qu'il a su trouver l'organisation et la forme de gouvernement qui convenaient à cette situation, puisque l'idéal juif est encore vivant après dix-huit siècles de dispersion.
Mais avant de la trouver, il fallut évidemment qu'il la cherchât. Du gouvernement visible au gouvernement absolument invisible, il y eut forcément des degrés transitoires. C'est tout au moins pendant cette période de recherche, de tâtonnements et d'adaptation que nous avons chance de rencontrer les traces du gouvernement de la nation dispersée. Et en effet ces traces existent ; mais bien rares sont ceux qui se sont préoccupés de les regarder. Il y a, semblet-il, comme une consigne, donnée on ne sait par qui, au nom de laquelle on se fait un devoir d'ignorer tout ce qui concerne les Juifs depuis dix-huit cents ans.
Nous devons tout d'abord nous représenter le gouvernement juif au moment de la chute de Jérusalem ; car même cela est généralement inconnu.
Ce gouvernement était exercé par ce qu'on désigne sous le nom de Grand Sanhédrin.
L'abbé Joseph Lémann, Israélite converti, écrit dans son bel ouvrage : Napoléon I^^ et les Israélites :
« Il n'y avait rien de plus grand dans l'ancienne république des Hébreux que le Sanhédrin. Il formait le Conseil suprême de la nation. II apparaît pour la première fois après le retour de la captivté
à Babylone, vers l'époque machabéenne ; sa date est entre l'an 170 et l'an 106 avant Jésus-Christ. Véritable assemblée Souveraine^ le Sanhédrin avait, dans les derniers temps de la nationalité juive, remplacé la monarchie : aussi son autorité était-elle considérable, tout à la fois doctrinale, judiciaire, administrative.
« Il interprétait la loi. Il jugeait les causes majeures. Il exerçait sur l'administration des affaires une exacte surveillance. Quant à sa composition, elle était de soixante et onze membres, les présidents compris. Les soixante et onze représentaient les trois classes de la nation : les prêtres, les scribes ou docteurs et interprètes de la loi ; les anciens, pris parmi les chefs de tribu et de famille. »
De son côté, M. l'abbé Chabauty écrit dans une curieuse étude intitulée : Les Juifs nos maîtres :
« Quelle que soit sa véritable origine et la date réelle de ses premiers commencements, le Sanhédrin ou Grand Conseil, existait chez les Juifs avant leur dispersion et siégeait à Jérusalem.
« Cette assemblée, politique, religieuse et judiciaire à la fois, était chargée de toutes les affaires importantes de la nation. Elle se recrutait d'elle-même et choisissait ses propres membres. »
Notons en passant que ce mode de recrutement est celui de chacune des Sociétés secrètes maçonniques superposées.
« Son autorité était immense. Le grand prêtre, qui en faisait partie de droit, en était ordinairement le chef. C'est devant elle que se portaient en dernier ressort toutes les causes graves jugées en première
instance par les tribunaux inférieurs. Le Sanhédrin pouvait infliger la peine de mort.
« Le Sanhédrin se composait de soixante et onze membres, savoir : d'un président, en hébreu nasi ou nâci^ chef, prince, et de soixante-dix assesseurs. »
Ceux-ci étaient partagés en trois classes distinctes :
« 1° Les Princes des Prêtres : « Principes Sacerdotum ». Cette dénomination générale comprenait non seulement le grand prêtre en fonction et ses prédécesseurs encore vivants, mais aussi les chefs des vingt-quatre familles sacerdotales.
« 2° Les Scribes : « Scribae populi », ou docteurs de la loi. Ils formaient une corporation nombreuse et puissante, dont le ministère consistait surtout à interpréter la loi mosaïque. Sous le régime théocratique des Juifs, la religion et la politique se trouvaient étroitement unies ; aussi les Scribes étaient tout à la fois des jurisconsultes et des théologiens. Ils appartenaient presque tous à la secte pharisienne, et jouissaient d'un grand crédit auprès du peuple. Ce n'était que les plus illustres d'entre eux, tels que les Nicodème, les Gamaliel, qui entraient au Sanhédrin.
« 3° Les Anciens du peuple : « Seniores populi », c'est-à-dire les notables qui étaient pris parmi les chefs des principales familles. Ils constituaient l'élément purement laïque du Grand Conseil de la nation.
« Les monnaies juives des deux premiers siècles avant Jésus-Christ et du premier siècle de notre ère témoignent de la grande autorité du Sanhédrin et de son chef habituel, le Grand Prêtre.
« Depuis Jean Hyrcan, fils et successeur de Simon Machabée (135-106) avant Jésus-Christ), les monnaies juives eurent sur la face cette légende, entourée d'une couronne d'oliviers : Jean le grand prêtre et le Conseil des Juifs.
« Il en fut de même sous Judas Aristobule, son fils (106-105). Elles portent, avec la couronne d'olivier : Judas-, grand prêtre et le conseil des Juifs.
... « Les monnaies du dernier des princes Asmonéens, Antigone (40-37), portent sur la face, en grec : le Roi Antigone, et sur le revers, en hébreu : Mathatias le grand prêtre et le grand Conseil des Juifs... (Antigone en grec et Mathatias en hébreu, ne faisant qu'un seul personnage).
« Depuis l'ère chrétienne, on trouve plusieurs monnaies que l'on rapporte à l'époque de la première révolte des Juifs contre les Romains (66-67), et qui ont ces légendes : Elèazar le grand prêtre ; Simon Nasi Israël, Simon prince d'Israël. »
La dernière assemblée apparente du Sanhédrin avait eu lieu avant la ruine de Jérusalem, soiis Titus. Depuis lors un seul mot : la dispersion a recouvert l'histoire du peuple juif ; et ce fut comme d'un immense drap mortuaire. On se figura que, chassé de sa terre, ce peuple cessait par là même d'exister comme peuple, c'est-à-dire comme groupement humain relié par l'unité d'idéal et l'unité d'intérêts. Et c'est pourquoi on ne s'inquiéta point de savoir ce que devenait le Conseil suprême de la nation. N'étaitil pas naturel qu'il disparût comme cette nation elle-même? Nous savons trop maintenant que sous
ce qu'on prenait pour son linceul, le peuple juif n'était nullement mort, et que même il ne dormait pas, comme avait fait Lazare dans son suaire. Le Sanhédrin a pu disparaître lorsque la nation juive a été dispersée ; mais puisque cette nation n'est pas morte, ce Sanhédrin, d'une ou d'autre manière, a vécu ; ou, à sa place, quelque chose en quoi il s'est transformé.