LES PRINCES DE LA CAPTIVITE
L'abbé Chabauty continue ainsi qu'il suit :
« Ces Patriarches de la Judée descendaient tous de la tribu de Lévi. Leur succession dura environ 350 ans. Toutefois, comme nous allons le voir, ils ne lurent réellement en Israël, pendant tout ce temps, qu'un pouvoir secondaire, relevant d'une autorité plus haute et souveraine.
« L'autre portion du peuple juif, qui sortit de la Palestine après la ruine de Jérusalem, se rendit dans les pays situés au nord et à l'est de leur patrie, dans la Syrie, l'Arménie et la Géorgie, dans la Babylonie et la Perse. Selon les Rabbins, ce fut l'élite de la nation, en grande partie, et la plupart des familles descendant de David qui prirent cette direction et s'établirent surtout à Babylone et dans les provinces voisines. Les historiens de la Géorgie et de l'Arménie confirment ces assertions des écrits rabbinigues, en reconnaissant que l'élément Israélite a dominé dans la Géorgie dès les premiers siècles qui suivirent la dispersion d'Israël, et que la famille royale des Bagratides ou Pagratides, en Arménie, se faisait gloire de descendre des rois de Juda et portait dans ses armes la harpe de David.
« Ces Juifs, par opposition à ceux qui avaient émigré à l'occident de Jérusalem, furent appelés Juifs d'Orient. Leurs chefs, issus de la famille royale de David, prirent le titre de Princes de la Captivité ou de l'Exil. Les écrivains Juifs mettent une grande différence entre les Patriarches de la Judée et les
Princes de l'Exil. Les premiers, aflirment-ils, n'étaient que les lieutenants des seconds. Les Princes de la Captivité avaient la qualité et l'autorité absolue de chefs suprêmes de toute la dispersion d'Israël. D'après la tradition des docteurs, ils auraient été institués pour tenir la place des anciens rois, et ils ont le droit d'exercer leur empire sur les Juifs de tous les pays du monde. Pendant de longs siècles, leur demeure habituelle fut Babylone. Ils exercèrent leur action souveraine sur les Juifs d'Occident par l'intermédiaire des Patriarches de la Judée, et sur les Juifs d'Orient directement par eux-mêmes et d'une manière publique, du iii^ au xi^ siècle, grâce à la bienveillance des diverses dynasties auxquelles la Babylonie fut successivement soumise.
« Le premier parmi les Princes de la Captivité dont parle l'histoire fut Hiina (ii^ siècle). Il était contemporain de Juda le Saint, patriarche de la Judée, qui reconnaissait hautement sa propre infériorité et l'autorité souveraine du prince sur lui.
« Les Rabbins, qui nous rapportent ces faits, doivent mieux que personne connaître l'histoire intime de leur nation.
« Pour ne citer qu'un seul écrit rabbinique, mais qui jouit parmi les Juifs de la plus haute autorité, le Talmud de Babylone, vers le vi^ siècle, affirme expressément l'existence et le pouvoir souverain des Princes de la Captivité. Interprétant dans le traité Sanhédrin, folio 5 recto, le fameux texte de la prophétie de Jacob (Genèse 49, 10) : « Le sceptre ne défaudra pas en Juda : ce sont, dit-il, les Echmalotar-
ques, Princes de la Captivité^ en Babylone, qui tiennent le sceptre d'Israël. » (Voir De l'Harmonie entre l'Église et la Synagogue^ par le chevalier Drach (ancien rabbin converti), tome 1% page 174, Paris, 1844.)
« Je rejette, ajoute en note, l'abbé Chabauty, l'interprétation scripturale du Talmud, qui est fausse, mais son témoignage sur l'existence et l'autorité des Princes de la Captivité conserve toute sa valeur. Les écrivains rabbiniques qui ont rédigé le Talmud babylonien vivaient sur les lieux et sous la puissance des Princes de la Captivité. Plus que tous les autres, ils étaient à même de savoir quelle était l'autorité, et surtout l'autorité secrète de ces princes de la nation juive. (Echmalotarque est un terme grec, dit Drach, qui signifie Prince de la Captivité.) »
L'auteur de Les Juifs nos maîtres se livre aux considérations suivantes sur la nature du pouvoir exercé par les Princes de l'Exil ou de la Captivité.
« Lorsque le sceptre sortit de Juda, sous Hérode riduméen, écrit-il, la puissance du Grand Conseil fut singulièrement diminuée. Au point de vue extérieur et gouvernemental., elle n'eut plus qu'une faible action ; elle devint presque nulle, quand la Judée fut réduite en province romaine, et que les empereurs eurent enlevé au Sanhédrin le droit de condamner à mort, quarante ans environ avant la ruine de Jérusalem.
« Mais il est indubitable que, même alors, dans cette situation extérieurement amoindrie, le Sanhédrin et son président ordinaire, le grand-prêtre,
avaient sur tous les Juifs, sous le rapport religieux, politique et national, une influence morale et une autorité occulte des plus considérables, et que la direction réelle de la nation juive, soit dans la Palestine, soit au dehors, était absolument entre leurs mains. Nous en avbns une preuve, entre bien d'autres, dans la révolte générale des Juifs contre les Romains, avant leur première dispersion. Des entreprises de ce genre, et sur une telle échelle, ne peuvent avoir lieu sans qu'il existe un centre d'autorité, soit visible, soit secrète, universellement reconnue et obéie, qui combine et organise les choses, et qui imprime le mouvement. Ce centre jusqu'à la ruine du Temple, fut le Sanhédrin de Jérusalem.
« Ce grand Conseil disparut dans la première dispersion.
« Mais les auteurs du Talmud et les écrivains rabhinistes postérieurs nous assurent que le Grand Conseil de la nation fut reconstitué dans la Babylonie. Nous avons raconté d'après eux comment l'élite du peuple juif, en grande partie, et la plupart des familles issues du Roi-Prophète s'étaient réfugiés dans cette contrée en l'année 70, à la suite de la victoire de Titus. Au milieu de ces exilés se retrouvèrent les débris du Sanhédrin. Extraordinairement attachés à leurs traditions et à leurs coutumes, les Juifs s'empressèrent de rétablir l'autorité centrale de leur nation. A sa tête fut placé un des descendants de David, pris parmi les docteurs de la loi, qui reçut, avec le titre de Prince de l'Exil ou de la Captivité, la qualité et la puissance de chef suprême de toute la dis-
pcrsion d'Israël. A côté de lui se reforma le Grand Conseil, dont il eut de droit la présidence ; et désormais les princes de la nation, dépositaires du souverain pouvoir, furent toujours choisis, entre les docteurs de la loi, membres du nouveau Sanhédrin.
« Il n'y a rien d'improbable à ce que, de 70 à 135, les révoltes générales des Juifs contre les Romains, hors de la Judée, sous Trajan, en Judée, sous Adrien aient été inspirées et commandées parles Princes de l'Exil.
« Quoi qu'il en soit, et bien que, pendant un certain temps, autour des patriarches de Judée, l'autorité secondaire, se soient groupées de célèbres écoles ou académies, d'où sortirent les docteurs Emoraïm qui écrivirent les premières parties du Talmud, il est certain que, dès le iv^ siècle, au témoignage de saint Jérôme qui habitait ce pays, il n'y avait plus ou presque plus de docteurs de la loi en Palestine, et que, au vi*^ siècle, le pouvoir suprême, religieux et politique de la nation avait son siège unique dans la Babylonie.
« Pour établir l'autorité et la mission spirituelle de leurs docteurs, les écrivains talmudistes et rabbinistes les font remonter jusqu'à Moïse par une chaîne traditionnelle ininterrompue, dont les anneaux se sont communiqué les uns aux autres la loi orale que le conducteur d'Israël reçut de Dieu, disaient-ils, en même temps que la loi écrite^ sur le mont Sinaï...
« C'est donc, ainsi que l'afTirme aussi, d'après les Rabbins, le savant Drach, parmi ces docteurs de la loi, que de la dispersion au xi^ siècle, furent succès-
sivement choisis les chefs souverains de la nation juive. Et c'est sur cette grande chaîne traditionnelle des docteurs, dont ils soudent plus ou moins bien les anneaux, que se sont appuyés et s'appuient encore les Juifs talmudistes pour prétendre qu'Israël a toujours possédé de vrais docteurs de la loi, et qu'il n'a pas cessé d'avoir à sa tête un vrai pouvoir spirituel légitime, véritablement d'origine divine, et auquel il est obligé d'obéir comme à Dieu même.
« Il est incontestable que, au point de vue extérieur et officiel, les princes de la captivité et leur Sanhédrin n'avaient qu'une bien faible autorité, sous la domination des califes de Babylone. Leur situation ne différait guère de celle du Sanhédrin de Jérusalem sous les Romains. Mais leur autorité morale et leur action occulte sur la nation dispersée égalait au moins celle de l'ancien Grand Conseil.
« La raison en est que cette puissance politique et religieuse des Princes de la Captivité et de leurs •assesseurs était affirmée et consacrée par le Talmud même. En traduisant et en interprétant la prophétie de Jacob : le sceptre ne sera pas ôté de Juda, ni le prince de sa postérité, jusqu'à ce que vienne celui qui doit être envoyé, le Talmud dit : Le sceptre ne défaudra pas en Juda : ce sont les Princes de la Captivité qui tiennent le sceptre d'Israël ; et le législateur en sa postérité : ce sont les descendants d'Hillel qui enseignent la religion à la multitude. (Hillel, un des anciens docteurs de la loi, issu du côté maternel de la race de David et qui vivait sous Auguste et Hérode l'Ancien.)
« Ce texte prouve avec évidence que, pour les auteurs du Talmud, ou Ghémara de Babylone, les princes de la captivité étaient les légitimes continuateurs et détenteurs de la puissance souveraine concentrée autrefois dans la tribu de Juda. Par les expressions : « le législateur en sa postérité ; ce sont les descendants d'Hillel, etc., » ces docteurs Emoraïm se désignent eux-mêmes et leurs autres collègues. Ils se disent issus de David et de Juda, comme Hillel dont ils « sont les descendants et les successeurs dans la mission spirituelle d'enseigner » la religion à la multitude ». Par conséquent, d'après leur affirmation, il y avait au vi® siècle, à Babylone, auprès des Princes de la Captivité, de véritables docteurs de la loi, comme dans le passé à Jérusalem, auprès du grand prêtre. Pour eux donc rien n'était changé dans le pouvoir politique et religieux de la nation : celui de Jérusalem s'était perpétué dans celui de Babylone.
« Ces affirmations du Talmud, qui furent continuellement enseignées et commentées par les Rabbins dans les siècles suivants, dans chaque ville et dans chaque contrée, ainsi que l'affirme Maïmonide, ont formé la conscience des Juifs, qui se sont crus obligés d'obéir avec le plus profond respect et avec une exactitude et une soumission parfaites aux ordres et aux décisions de cette autorité suprême, et de la consulter dans toutes les circonstances embarrassantes et difficiles. » tv-i
Ainsi qu'on le voit, il existe donc bel et bien des traces du gouvernement auquel obéit la nation juive dans les siècles qui suivirent la dispersion. Ces preu-
ves résultent de l'édit de Théodose le Jeune en 429, des affirmations contenues dans le Talmud qui fut précisément composé à Babylone dans les premiers siècles de notre ère, et des écrits rabbiniques postérieurs.
Il est impossible de nier l'autorité de ces écrits alors que leur véracité sur ce point se trouve attestée en partie par le fait matériel que constitue l'édit de 429, alors qu'ils sont corroborés les uns par les autres, alors que leurs affirmations sont contraires à l'intérêt juif, alors surtout que nous les voyons si conformes aux conclusions auxquelles le raisonnement abstrait nous a fait aboutir.
Le gouvernement juif a existé après la dispersion, et les traces que nous en relevons sont bien telles qu'on devait les supposer : elles nous montrent un gouvernement de transition entre le gouvernement visible et le gouvernement occulte. Les Patriarches de Jérusalem se cachaient plus ou moins « selon les dispositions des Empereurs à l'égard des Juifs », et les Princes de l'Exil faisaient de même, puisque les écrivains talmudiques éprouvèrent le besoin d'établir la légitimité de leur pouvoir ainsi que celui des docteurs qui les assistaient dans l'exercice de la magistrature suprême.
Nos pères et les écrivains des générations précédentes, trompés par les intéressés, ont pu négliger cette question, comme d'ailleurs ils ont négligé tout ce qui avait trait aux Juifs. Ceux-ci ont bénéficié trop longtemps de l'état d'esprit qu'ils ont eu la prévoyance de créer, état d'esprit qui consiste à suspec-
ter à priori comme fanatique quiconque parle des Juifs autrement que pour chanter leurs louanges ou tout au moins pour les plaindre. A cause de ce silence si regrettable, nous pouvons nous étonner au simple récit des faits. Mais que nous nous étonnions ou non, ces faits parlent ; et ils nous disent que si la nation juive a été dispersée, elle n'en a pas moins été gouvernée d'une manière plus ou moins visible, tout au moins jusqu'au xi^ siècle.