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DEUX DOCUMENTS DU XV^ SIECLE

L'auteur que nous venons de suivre un instant, M. l'abbé Chabauty, a cependant introduit dans sa si curieuse étude : Les Juifs, nos maîtres deux documents que nous nous reprocherions de passer sous silence alors qu'il s'agit d'une question que les intéressés ont rendue à dessein si obscure.

Il s'agit de deux lettres datées du xv^ siècle qui, après avoir été publiées dès le xvi^ et le xvii^, ont été remises au jour par VArmana proiivençau de 1880, et par la Revue des études juives, de la même année (fondée en 1880, sous le patronage du baron James de Rothschild).

■ La publication du xvii® siècle fut faite dans un livre français, par l'abbé Bonis, prêtre d'Arles. Son ouvrage porte ce titre :

La Royalle couronne des roys d'Arles, dédiée à MM. les consuls et gouçerneurs de la Ville, par J. Bouis, /?'"■ en Avignon (1640).

Rappelons d'abord les faits qui motivèrent ces lettres.

On sait que les Juifs furent chassés d'un grand nombre de pays d'Europe dans la seconde moitié du xv^ siècle, notamment de France, d'Allemagne, d'Espagne et de Provence. Ce dernier pays, où ils étaient riches et nombreux, fit retour à la France en 1487. Charles VIII publia bientôt un édit par lequel il enjoignait aux Juifs provençaux de se faire chrétiens, ou de quitter le pays. Le Rabbin d'Arles écrivit à ce sujet à ses frères de Constantinople, le 13 janvier 1489, pour leur demander quelle conduite il y avait lieu de tenir en cette extrémité. Il reçut réponse le 21 novembre de la même année.

Voici la teneur de la lettre du Rabbin d'Arles et de celle qui lui fut adressée avec une partie des réflexions dont Bouis les a encadrées. Nous reproduisons le tout d'après l'ouvrage de M. l'abbé Chabauty. Cet auteur a modifié, pour la commodité du lecteur, la vieille orthographe de Bouis.

« Extrait de la Royalle couronne, etc..

« Les consuls d'Arles entendant les plaintes que « tous les habitants faisaient contre les perfides « Juifs qui habitaient dans la ville, à cause des usures « qu'ils commettaient... Aussi dans Arles, le peuple « s'était si fort ému qu'on eut beaucoup de la peine « d'éviter que tous les Juifs ne fussent jetés dans le « Rhône, de quoy le roy Cliarles averti, et désirant

« de capter toujours mieux le cœur des habitants « d'Arles, chassa par son édit cette maudite race de « la ville et de son terroir, l'an 1493.

« Deux ans auparavant, les Juifs se voyant gran- « dément haïs en France et que le roy Louis XI « les avait chassés de son royaume avant qu'il fût « comte de Provence, et qu'ils étaient menacés du « même exil, écrivirent une lettre aux Juifs de Cons- « tantinople leur demandant conseil de ce qu'ils « avaient à faire. La copie de cette lettre a été fidè- « lement tirée sur une vieille copie des archives « d'une des plus fameuses abbayes de Provence, la- « quelle j'ai trouvé à propos d'insérer dans ce dis- ('. cours, à cause de la curiosité. «

« Lettre des Juifs d'Arles envoyée aux Juifs de « Constantinople :

« Honorables Juifs, salut et grâce. Vous devez sa- « voir que le roi de France^ qui est de nouveau mai- « tre du pays de la Provence, nous a obligés par « cri de nous faire chrétiens ou de quitter son terrice toire. Et ceux d'Arles, d'Aix et de Marseille veu- « lent prendre nos biens, menacent nos vies, rui- « nent nos synagogues et nous causent beaucoup « d'ennuis ; ce qui nous rend incertains de ce que « nous devons faire pour la loi de Moïse. Voilà pour- « quoi nous vous prions de vouloir sagement nous « mander ce que nous devons faire. (Ghamor, Rabbin « des Juifs d'Arles, le 13 de Sabath, 1489.)

« Ceux de Constantinople firent tôt réponse ; mais « ce ne fut pas en langue hébraïque ni provençale, « mais en espagnol, car ce langage était fort entendu

« en ce temps, vu que le roy René et ses devanciers « étaient comtes de Barcelone, voisins des Espa- « gnols ; laquelle trouvée en suite de l'autre, j'ai « insérée à son langage naturel :

« Réponse des Juifs de Constantinople à ceux d'Arles et de Provence :

« Bien aimés frères en Moïse, nous avons reçu « votre lettre dans laquelle vous nous faites connai- « tre les anxiétés et les infortunes que vous endurez. « Nous en avons été pénétrés d'une aussi grande « peine que vous-mêmes.

« L'avis des grands satrapes et rabbins est le sui- « vant :

« A ce que vous dites que le roi de France vous « oblige à vous faire chrétiens, faites-le, puisque vous « ne pouvez faire autrement, mais que la loi de Moïse « se conserve en votre cœur.

(c A ce que vous dites qu'on commande de vous dé- « pouiller de vos biens : faites vos enfants marchands, « afin que, peu à peu, ils dépouillent les chrétiens des « leurs.

« A ce que vous dites qu'on attente à vos vies : « faites vos enfants médecins et apothicaires afin « qu'ils ôtent aux chrétiens leurs vies.

« A ce que vous dites qu'ils détruisent vos synago- « gués, faites vos enfants chanoines et clercs, afin « qu'ils détruisent leurs églises.

« A ce que vous dites qu'on vous fait bien d'au- « très vexations : faites en sorte que vos enfants soient « avocats et notaires, et que toujours ils se mêlent des « araires des Etats, afin que, en mettant les chrétiens

« sous cotre joug^ vous dominiez le monde, et vous « puissiez vous venger d'eux.

« Ne vous 'écartez pas de cet ordre que nous vous « donnons, parce que vous verrez par expérience que, « d'abaissés que vous êtes, vous arriverez au faîte (( de la puissance.

« V. S. S. V. F. F., prince des Juifs de Constanti- « nople, le 21 de Casleu, 1489. »

Dans l'ouvrage de Bonis, la première de ces lettres est écrite en provençal, la seconde en langue espagnole. On a vu la raison que donne de l'emploi de cette dernière l'auteur de la Royalle Couronne. La Revue des études juives a écrit à ce propos :

« L'explication que Bonis essaye de donner de l'emploi de l'espagnol est peu exacte. La lettre de Constantinople est écrite en espagnol tout simplement parce que l'espagnol est la langue maternelle des Juifs de Constantinople, comme la lettre des Juifs d'Arles était écrite en provençal parce que le provençal était la langue maternelle des Juifs de Provence. L'espagnol du xv^ et du xvi^ siècle est encore aujourd'hui le langage courant des Juifs sur le littoral oriental de la Méditerranée. »

L'abbé Chabauty donne encore une autre raison. C'est, dit-il, que la lettre de Constantinople, lettre circulaire des grands chefs de la nation, était destinée aussi aux communautés juives d'Espagne.

Il faut en effet noter ici que ces deux lettres avaient été déjà imprimées, en 1583, à Paris, par un gentilhomme Navarrais, nommé Julien de Medrano, dans un ouvrage espagnol intitulé : La Silva curiosa.

Cet auteur faisait précéder la première lettre d'une note dont voici la traduction :

« La lettre suivante a été trouvée par le gardien de la bibliothèque de Salamanque dans les archives de Tolède, en cherchant les antiquités du royaume d'Espagne. » Ce qui donnerait à penser que les Juifs d'Espagne, sous le coup d'une nécessité semblable à celle qui pesait sur les Juifs de Provence, s'étaient eux aussi adressés aux Satrapes et Rabbins de Constantinople.

L'abbé Chabauty s'est livré à une discussion très serrée sur l'authenticité de ces lettres qui, comme bien on le pense, a été contestée par les intéressés. Ils n'en peuvent nier l'existence, mais ils les attribuent à quelques chrétiens faussaires de l'époque. Nous avons vu au cours de l'affaire Dreyfus, les faux commis par la défense, le faux Panizzardi, par exemple. Le faux est l'arme naturelle de la société secrète puisqu'il n'est autre chose qu'un mensonge, et que la société secrète a pour base et pour arme naturelle le mensonge. L'auteur des Juijs nos maîtres^ montre comment la thèse du faux en ce qui concerne les deux documents ci-dessus, est insoutenable. Il ajoute :

« Dans notre siècle, cette vieille correspondance juive, malgré les multiples manuscrits espagnols, n'aurait guère attiré l'attention, à l'exception peut-être de quelques rares érudits, si l'Europe, et l'on doit dire le monde entier, n'était en ce moment en présence d'une question juive de la plus haute gravité. De là ces pièces tirent une actualité singulière et prennent une importance inattendue.

<( Ce n'est plus pour en rire que les chrétiens du xix*^ siècle doivent s'attacher à lire et à examiner ces vieux textes. L'esprit reste confondu en voyant par tout ce qui se passe aujourd'hui, que les prévisions si nettes du prince juif du xv*^ siècle se trouvent réahsées à la lettre, et précisément par le moyen des conseils et des ordres qu'il a donnés, et que par conséquent les uns et les autres ont dû être suivis et exécutés par la nation avec une indomptable et effrayante persévérance.

« Cette réussite évidente, incontestable, apporte à la certitude de l'authenticité de ces lettres tout le poids du fait brutal. Car il est impossible d'admettre que le hasard ait si parfaitement servi les inventions légères ou haineuses d'un faussaire d'il y a trois ou quatre cents ans. »

Pourquoi les Juifs de Provence et les Juifs d'Espagne écrivaient-ils à ceux de Constantinople pour leur demander conseil en une si grave circonstance? Ils auraient pu s'adresser à d'autres Rabbins qui étaient plus à leur portée.

D'autre part, pourquoi ceux de Constantinople leur répondent-ils : « L'avis des grands satrapes et Rabbins est le suivant ? « Pourquoi terminent-ils par cette formule : « Ne vous écartez pas de cet ordre que nous vous donnons. »

Il n'y a que ceux qui ont autorité qui donnent des ordres. En l'espèce ceux qui paraissent avoir autorité, puisqu'ils donnent des ordres, s'intitulent euxmêmes grands satrapes. Cette expression ne conviendrait-elle pas bien à des princes ayant habité la Ba-

bylonie pendant des siècles, comme firent les Princes de la Captivité? Dès lors, la pensée ne naît-elle pas tout naturellement que les Princes de la Captivité qui disparurent après le meurtre d'Ezéchias en 1005 n'ayant pas cessé pour cela d'exister, par les raisons que nous avons exposées, purent se transporter directement à Constantinople, ou s'y établir après avoir passé par ailleurs, en exerçant ici et là leur pouvoir, mais aussi et surtout en se cachant.

C'est à cette conviction qu'aboutit M. l'abbé Chabauty après l'étude très approfondie qu'il a faite de la question.

« Depuis leur dispersion, écrit-il, les Juifs ont perpétuellement formé, au milieu des autres peuples de la terre, une nation véritable et distincte, ayant son chef suprême et ses magistrats secondaires.

(( Ce pouvoir était organisé de manière à fonctionner ostensiblement ou secrètement, selon les circonstances. Après la ruine de Jérusalem et jusqu'à nos jours, les Juifs ont le plus souvent vécu et ont été dirigés comme une immense société secrète.

« Dès avant leur dispersion, ils étaient exercés à ce genre de gouvernement occulte. Car la secte des zélés ou zélateurs^ qui fut si nombreuse en Judée, et qui pénétra dans tous les rangs de la nation, n'était qu'une vaste association politique^ soigneusement dissimulée sous une apparence religieuse. Prétextant un zèle ardent pour la loi de Moïse, elle avait pour but véritable d'unir tous les Juifs dans un effort général contre les Romains. Et en effet, de l'an 60 à l'an 70, elle organisa et soutint contre eux la résistance et la révolte. »

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