‹ Le drame maçonniqueChapitre 51 sur 78 · LA CONDITION DE TEMPS · texte numérisé non relu

LA CONDITION DE TEMPS

Les inventeurs en question eussent rencontré des difficultés insurmontables.

En effet, une ambition ne parle pas à tous les esprits à la même heure, comme fait une nécessité ; et c'est une des principales raisons pour lesquelles une cause d'nno telle nature est impropre à créer l'atmosphère

favorable à la constitution d'une société secrète. Une ambition du genre de celle dont parle M. Max Doumic commencerait par naître dans un esprit. Celui-ci aurait ensuite à la faire passer dans un certain nombre d'autres. Dans ces conditions, étant donnée l'absence d'atmosphère spéciale dont nous parlons et qui résulte d'un sentiment général violemment contrarié, une très longue et très laborieuse incubation de l'idée serait tout au moins nécessaire, en admettant qu'elle fût possible.

I Précisément, nous dit M. Max Doumic, l'idée de la création maçonnique a commencé par naître dans le cerveau du chancelier Bacon, qui l'a formulée dans son ouvrage La Nouvelle Altantide.

C'est de là qu'elle aurait passé ensuite dans d'autres esprits.

Bacon était homme politique, il était un précurseur des philosophes du xviii® siècle et il était protestant. Par ces trois raisons parlait moins haut en lui cet atavisme qui rend les chrétiens si peu aptes à user des sociétés secrètes. En outre, il s'adressait à une nation protestante. Ces circonstances suffisent à rendre la thèse de M. Max Doumic bien plus rationnelle que celle de l'origine stuariste. Mais l'est-elle complètement? Evidemment non, parce que le substratum nécessaire à la constitution d'une société secrète y fait encore défaut, bien qu'à un moindre degré.

Bacon expose bien dans la Nouvelle Atlantide l'idée d'une république insulaire dont le gouvernement cherche à demeurer inconnu de tous les autres peuples.

« Il imagine, écrit M. Max Doumic, que des navi-

« gateurs voguant à l'aventure ont été portés dans « une île inconnue, l'île de Bensalem. Cette île est une « terre d'asile, en ce sens qu'on y reçoit bien tous les « étrangers, seulement on les tient à l'écart. Ils sont « logés et nourris dans une maison qui leur est ré- « servée et il ne leur est pas permis de se mêler au « peuple dont ils sont les hôtes, ni de rien pénétrer « de sa vie ou de ses institutions. De même, le gou- « vernement de cette île prend un soin jaloux, tout « en se renseignant très exactement sur les autres u nations, de leur cacher jusqu'à son existence.

« Une des institutions de cette île est une société « secrète qu'on appelle « Le Temple de Salomon ». « Cette Société a un but humanitaire. Elle se propose « de faire le bonheiu- des hommes en leur révélant « les secrets de la nature que la science lui a fait pé- « nétrer. Aussi les affiliés, qui prennent le nom de « frères », se livrent-ils à l'étude des sciences, mais en « secret. Ils sont divisés en un certain nombre de « classes dont chacune a ses travaux déterminés. La « continuité du « Temple de Salomon » est assurée « parce que cette société a des novices et des appren- « tis qui sont initiés lorsqu'on les en juge dignes. Ces « initiés se sont engagés par serment « à ne rien « révéler de ce qu'on a décidé de garder secret. » Dans « les réunions, on décide des connaissances qu'il con- « vient de répandre dans le public et de celles qu'il « faut lui cacher. Dans certains cas, on communique « au prince et au Parlement apparent quelque chose (( de ce qui a été délibéré. « D'autres fois, rien ne (c sort du cercle des affiliés. »

« Le Temple de Salomon envoie à l'étranger des « frères » chargés de rapporter des renseignements « sur les affaires des autres peuples, et rendre compte « de leur situation. Ces « frèrog » emportent de fortes « sommes d'argent, pour se procurer ces renseigne- « ments dans les pays où ils séjournent, et payer largement les personnages qu'il y a lieu de payer à cet ^ effet.

Il est à noter que cette partie de la Nouvelle Atlantide n'a pour objet que l'avancement des sciences. M. Max Doumic en conclut que « si Bacon a adopté une semblable organisation comme instrument d'étude et de diffusion pour les sciences, on est autorisé à penser qu'à plus forte raison il l'eût également adoptée pour la politique où elle aurait été bien mieux appropriée à son rôle. » La constitution de l'île de Bensalem parait donc à "SI. Max Doumic nettement établie : l'idée maîtresse, très spéciale, c'est la direction politique, le gouvernement confié à une société secrète.

« Eh quoi ! écrit l'auteur du Secret de la Franchi Maçonnerie^ ces sages que nous y voyons, ne re- '< cherchent que la lumière et la vérité ? Que sert « donc cet arsenal d'instruments à faire des miracles? Ils affectent « la droiture et la sincérité » ; par dessus tout ils ont horreur du mensonge, et ils s'introduisent clandestinemnt chez les autres peuples, y vivent dans un perpétuel mensonge, cachant leur véritable caractère et leur origine sous des noms, sous une nationalité d'emprunt, et y pratiquent l'espionnage et la corruption ! Ils préten-

« dent travailler pour l'humanité et s'efîorcer de ré- « pandre la science, et ils s'assemblent en secret « pour délibérer des idées qu'il convient de répan- « dre et des connaissances qu'il importe de cacher. « Mais tout cela sue la machination et l'hypocrisie. « Il est bien visible que ce vague but de science et « de philanthropie n'est qu'un masque ; ce n'est « qu'une façade ; il faut regrder derrière.

« Derrière, ce que nous verrons, c'est une oligar- « chie qui gouverne l'île de Bensalem, à laquelle le « prince et le Parlement sont soumis, qui est cons- « tituée en société secrète, qui dissimule son gouver- « nement occulte sous une apparence d'académie « scientifique et a pris pour moyen d'action à l'é- « tranger l'espionnage et la corruption. »

M. Max Doumic remarque que d'ailleurs les conceptions de Bacon lorsqu'il écrit sur la politique corroborent cette vue.

Si nous prenons les choses telles que nous les présente l'auteur du Secret de la Franc- Maçonnerie, nous voyons l'idée du gouvernement du monde par l'intermédiaire d'une société secrète naissant ex abrupto dans l'esprit du chancelier Bacon. C'est en l'absence de toute nécessité que celui-ci forme un tel rêve. Cette donnée de l'origine d'une société secrète est contraire à la règle générale, nous l'avons dit. C'est une seconde raison, si nous admettons qu'une exception à cette règle puisse avoir eu lieu, pour que la réalisation de l'idée exige infiniment plus de temps qu'il n'en serait besoin dans les conditions ordinaires. Comment d'ailleurs cette réalisation a-t-elle eu lieu?

C'est encore ce que M. Max Doumic ne nous dit pas.

Il observe que la Nouvelle Atlantide que l'on suppose avoir été écrite vers 1621, n'a été publiée qu'après la mort de Bacon. Et nous voyons déjà par cette simple particularité la lenteur du cheminement de l'idée.

L'intervalle qui sépare le moment de la dite publication et celui de l'apparition des premières loges est vraiment trop court pour que la réalisation de cette idée ait pu avoir lieu, à moins que n'y aient contribué des sociétés secrètes fonctionnant déjà. Mais dans ce cas, la difficulté serait smplement déplacée ; car toutes les questions que soulève celle de l'origine de la Franc-Maçonnerie se poseraient à propos de l'origine de ces sociétés.

Le temps, disons-nous, est un des éléments indispensables qui fait défaut dans la conception de M.Max Doumic.

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