I- Il fallait en effet
1 1° Que l'idée fit des adhérents et qu'elle les fit par elle-même, puisque celui qui l'avait émise, n'était plus là pour s'en faire l'apôtre ;
2° Que le nombre de ces adhérents arrivât à être suffisant, ainsi que leur qualité ;
3° Que ceux-ci, forcément disséminés dans tout le royaume, se réunissent; et cela par un étrange phénomène de sélection opérée par le hasard ;
4° Que tous les membres de cette élite eussent enfoncé en eux, et d'eux-mêmes, l'ardente conviction nécessaire chez les fondateurs d'une pareille entreprise ; conviction qui, chose surprenante ! se serait
imposée à des esprits différents en dehors de toute nécessité ;
5° Qu'ils fussent en situation et qu'ils- eussent le talent de convaincre le gouvernement puisque son concours au moins tacite était indispensable pour que l'entreprise pût être poursuivie;
6*^ Qu'ils eussent imaginé d'abord, puis recruté et organisé quelques-uns des groupes superposés dont la constitution nécessitait, à elle seule et pour chacun de très nombreuses années ;
7° Qu'ils eussent préparé le terrain dans tous les pays où les premières loges furent établies avec une facilité qui sous-entend un mot d'ordre colporté par une organisation préexistante comme furent colportées par la Franc-^Iaçonnerie au moment de la Révolution tant d'idées qui, sans cela, n'eussent jamais germé partout à la fois.
Toutes ces conditions et d'autres encore, qui ne pouvaient être réalisées qu'à force de périodes successives d'années, l'auraient donc été bien que ces périodes fissent défaut ; et néanmoins, la hâte dangereuse, la hâte impossible d'une pareille réalisation n'eût pas compromis le secret des politiques anglais ! Aucun des gouvernements européens n'eût été informé de leurs vues, non plus que de celles du gouvernement anglais leur complice ! Vraiment, il est inadmissible que tant d'impossibilités aient pu être réalisées.
Si une telle explication de l'origine de la Franc- Maçonnerie peut paraître acceptable, c'est seulement parce qu'en raison de l'invincible et si naturel besoin
qiiL- ii(»u> cpruLiNons de comprendre un fait comme celui-là dans la situation où se trouve la France, nous ne prenons pas le temps de réfléchir à toutes les conditions qu'une si étonnante création suppose. J'ai considéré, moi aussi, pendant un certain temps, que l'Angleterre pouvait être l'initiatrice et la créatrice (le la Franc-Maçonnerie. Certaines apparences se prêtent si bien à cette hypothèse ! Mais ce ne sont que des apparences. On s'en aperçoit lorsqu'on suppute froidement les conditions en l'absence desquelles il n'y aurait pas eu de Franc-Maçonnerie possible. Pour que l'hypothèse de M. Max Doumic se fût réalisée, des siècles eussent été nécessaires. Or Bacon meurt en 1626. Jacques II est détrôné en 1688. Il est certain qu'il y eut des loges parmi ses partisans. La fondation de ces loges n'a pu être que consécutive ;i celles du parti protestant... Donc les siècles n'y sont' pas,
LA CONDITION d'aptitudes.
Les aptitudes, cette autre condition indispensable, ne s'y trouvent pas non plus.
Il est déjà bien extraordinaire que Bacon, dénué d'expérience en pareille matière (dans l'hypothèse de* M. Max Doumic, Bacon n'a pas pratiqué la société secrète ; il s'est contenté de la rêver), il est bien extraordinaire, disons-nous, que l'auteur de la Nouvelle Atlantide ait prévu avec une si étonnante sûreté les conditions dans lesquelles seraient contraints d'agir ceux qui, plus tard, procéderaient à la pratique. Il a parlé sur ce sujet qu'il n'avait pas expéri-
mente (et qu'on ne connaît que par expérience ou par suggestions reçues) comme s'il l'eût connu. Bien mieux, il a vu par avance les conditions dans lesquelles aurait à manœuvrer la dite société secrète. Il règle le scénario du fond de son cabinet. Or les sociétés secrètes, nous l'avons montré, se constituent et se développent de telle ou telle manière selon les nécessités ambiantes, précisément parce qu'elles doivent s'adapter à ces nécessités par lesquelles elles sont dominées. La sûreté de prévision de l'inexpérimenté Bacon est bien invraisemblable.
Voici qui l'est plus encore.
Derrière Bacon, simple théoricien, il y en avait d'autres à qui les aptitudes étaient absolument indispensables: c'étaient les politiques anglais qui, dans l'hypothèse de M. Max Doumic, furent les vrais metteurs en scène, ceux qui se heurtèrent aux difficultés pratiques. Ces aptitudes, où ceux-là les auraient-ils prises? M. Max Doumic ne nous le dit toujours pas.
Peut-être, après l'exposé que nous avons fait, quelqu'un sera-t-il tenté de nous répondre : mais vous vous êtes chargé de montrer où les politiques anglais auraient pu acquérir les aptitudes nécessaires. C'est en fréquentant les sociétés kabbalistes.
Cette réponse est parfaitement admissible. Mais elle appelle deux observations.
D'abord les chefs des dites sociétés eussent été informés. Le propre de la société secrète étant en effet de développer l'esprit d'espionnage et d'en faciliter les moyens, nul doute que ces chefs eussent
connu les projets de leurs adeptes, même si ces derniers s'étaient efforcés de les leur cacher.
Supposons toutefois que les élèves soient parvenus à tromper les maîtres. Ayant réussi en cela, ils fussent demeurés impuissants pour tout le reste. On conçoit bien une entreprise comme celle de la Révolution française, par exemple, arrivant à exécution grâce à l'effort de tout l'organisme maçonnique mis en mouvement par l'impulsion des inspirateurs secrets qui occupent le point central où aboutissent tous les fils de direction ; on ne voit pas cette même entreprise menée à bien par le seul effort de certains adhérents marchant en dehors de l'ensemble et, par conséquent, devant trouver partout contre eux cet ensemble, s'il plait ainsi aux chefs occultes.
Mais ce qu'il convient surtout d'observer, c'est que, dans toute société secrète procédant d'autres sociétés du même genre — comme étaient les sociétés kabbalistes mi-juives, mi-chrétiennes issues des sociétés purement juives — chacun des initiés ne sait que ce qu'il a plu aux initiateurs de leur apprendre. C'est là, en effet, le propre de l'initiation donnée : elle est individuelle et personnelle; et elle demeure toujours telle par suite de la formation qui inspire à chaque adhérent la religion fanatique du secret. En fait d'aptitudes à la manipulation des sociétés secrètes, les adhérents chrétiens n'acquéraient donc que celles qu'il plaisait au Pouvoir occulte juif de développer à chacun d'eux. Or il est bien évident qu'il ne leur communiquait que celles-là seulement qui étaient utiles à la réalisation de ses desseins. Il se
gardait bien de les rendre capables de marcher sans lui.
On voit que dans l'hypothèse de l'origine anglaise de la Franc-Maçonnerie, tout aurait dû se faire en dépit des impossibilités. Nous ne trouvons de ce côté aucune des conditions qui doivent être réunies pour que naisse une société secrète : ni la nécessité qui crée l'atmosphère indispensable, ni le temps, ni les aptitudes.