‹ Le drame musical (volume 2)Chapitre 3 sur 13 · TANNHAUSER /O · texte numérisé non relu

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commencer. Son chant ample et noble est celui d'une âme contemplative et résignée, il plane audessus de la passion. Lui aussi aime Elisabeth, mais de quel sentiment voilé, respectueux ! 11 voit dans l'amour « une fontaine merveilleuse de grâces qu'il n'ose approcher de peur de la ternir. « La toucher serait trop, l'adorer est assez )). Ainsi; dit-il, je reconnais l'essence la plus pure de l'amour. » Dès le début de cette scène Tannhaûser est tombé en rêverie et dans une sorte d'absence. Ce sujet redoutable touche au nerf de sa vie, embrasse les deux extrêmes de son être. S'il éveille une divine espérance, il remue de dangereux souvenirs. Au chant de Wolfram il s'avance pour répondre, et nous entendons tressaillir dans l'orchestre le motif insinuant de Vénus. Le charme fatidique agit-il à son insu, la promesse qu'il lit à la puissante déesse vat-elle s'accomplir malgré lui? Une vague inquiétude nous saisit et ne fait que grandir. Car à mesure que Tannliaiiser va s'animer dans la lutte, ce motif ira s'aecentuant avec les rythmes lascifs, les appels désordonnés du Yénusberg, jusqu'à ce que la magie impure de la montagne semble éclater audacieusem.ent dans la salle. D'abord Tannhaiiser répond

prit part, selon une tradition populaire, à une lutte poétique à la ■\Vartbourg. Richard Wagner lui a conservé le caractère idéaliste de son poème. Mais la lutte en question rapportée par les chroniques n''a rien de commun avec la scène qui va suivre. Celle-ci est toute de l'invention du dramatiste.

tranquillement à Wolfram : « Moi aussi je connais la fontaine merveilleuse. Mais si je sens le désir, pourquoi ne m'en approclierais-je pas ? Et si je m'en approche, pourquoi n'y tremperais-je mes lèvres ? Brûle à jamais mon désir, à jamais je m'étanclie à la source ! Sache, Wolfram, c'est ainsi que je reconnais l'essence la plus vraie de l'amour. » Elisabeth, placée au fond de la salle sous un baldaquin, fait un léger signe d'assentiment ^ ; Tannhaûser, qui ne la voit point, ne peut l'apercevoir; l'assemblée demeure impassible. Mais voici Walther qui, renchérissant sur Wolfram, place l'amour « dans la vertu ». — « Adorons les étoiles que nous ne pouvons comprendre, répond Tannhaûser impatienté, aimons ce que nous pouvons étreindre. Point d'amour sans plaisir. )> Déjà les rumeurs grondent parmi les assistants. Bitrolf sort des rangs, et avec une rudesse guerrière appelle les chevahers au combat pour la vertu et l'honneur des femmes: « Mais ta jeunesse à toi, dit-il à l'audacieux, ne vaut pas un coup d'épée ! — Que sais-tu de la vie et de ses joies ? lui répond Tannhaûser. Tes plaisirs, à toi, certes ne valent pas un coup d'épée ! )>

1 Ce trait, que la pruderie seule pourrait trouver étrange chez Éli. sabetli, uous semble au contraire la marque de sa pureté, de sa noblesse parfaites. Spontanément, involontairement elle exprime parce .signe imperceptible que la femme pure, la vraie femme se donne entièrement quand elle se donne.

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A CCS mots, vingt lames sortent des foiirreanx, le cliquetis du fer va succéder aux accords de la harpe. Le landgrave commande la paix ; Wolfram essaye de tout calmer en invoquant le pur amour. Mais c'en est fait ; le charme terrible s'est déchaîné dans l'âme fougueuse de son adversaire. Excité par la contradiction, exaspéré par le sarcasme, Tannhaiiser, au comble de l'exaltation, entonne son hymne à Vénus : « C'est toi que je chante, déesse de l'amour ! A toi ma louange, à toi, source de toute beauté, de toute merveille. Celui-là seul connaît l'amour qui t'a serré dans ses bras avec flamme. Infortunés qui ne la connaissez point, entrez, entrez dans la montagne de Vénus ! )>

Un cri d'horreur, d'indignation s'élève dans toute la salle. Ainsi s'explique sa disparition mystérieuse. Il a bu les joies de l'enfer, il a séjourné auprès de la déesse païenne. Malédiction sur lui. Les femmes quittent la salle, et les chevaliers s'avancent l'épée à la main sur le malheureux pour en finir avec le criminel qui, à leurs yeux, a souillé le sanctuaire de l'Art. A ce geste, Elisabeth, qui a suivi la lutte dans une horrible anxiété et qui est restée chancelante, étourdie sous la révélation finale, se jette au-devant des épées nues et couvre le coupable de son sein vierge comme d'un bouclier éblouissant. <( Arrière ! leur crie-t-elle, je ne crains pas la mort I Qu'est la blessure de votre fer auprès du coup mortel que

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j'ai reçu de lui ? Regardez-moi, la vierge dont il a tranché la fleur d'un seul coup, qui l'aima du profond de son âme, dont il a percé le cœur avec allégresse, j'implore pour sa vie. Qu'il expie et se repente, que le courage de la foi lui soit rendu!... » Cette voix de sublime imploration, de virginale compassion plane au-dessus des cris de vengeance et peu à peu impose miséricorde aux guerriers farouches, étonnés.

Tannhaiiser, qui s'est laissé entraîner par son démon intérieur à l'oubli du présent, qui dans l'audacieuse affirmation de sa nature sans frein bravait le monde entier, qui en face de cent glaives menaçants conservait son attitude provoquante, lorsqu'il voit Elisabeth intercéder pour lui, tombe de son transport funeste dans une prostration subite et comprend son crime. En un instant s'opère en lui la plus profonde révolution. Du fond de lantre de Vénus il appelait la douleur; mais savait-il, pouvaitil deviner la manière terrible innattendue dont elle devait le foudroyer? Elle lui vient à travers celle qu'il aime, à laquelle il a porté le coup mortel sans le vouloir, sans le savoir ! Cruelle, torturante révélation qui lui découvre en même temps toute la grandeur d'Elisabeth. Maintenant seulement il mesure la distance qui sépare la déesse de la volupté de la vierge magnanime. L'une ne savait que partager ses plaisirs ; celle-ci va souffrir avec lui qui

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l'a trahie! A son tour il voudrait se perdre pour elle. Aucune souffrance ne lui paraît trop grande. Le remords affreux, l'impétueux repentir l'envahit, et s'il s'élance à la suite des pèlerins chercher son pardon à Rome, ce n'est que pour obtenir celui de l'ange rédempteur qui s'est offert en sacrifice pour lui.

Au troisième acte nous revoyons le paysage enchanteur du premier, cette fois-ci aux lueurs du couchant. Elisabeth est en prière au bord du chemin^ au pied d'une madone. Les pèlerins revenant de Rome défilent devant elle. Anxieusement elle y cherche celui qu'elle attend, mais il n'est point parmi eux. Quand tous ont passé, elle s'affaisse comme sous le coup de grâce. Son dernier soupir semble s'exhaler dans la fervente prière, agonie de l'espérance, ou les réminiscences des joies passées agonisent sous l'étreinte de la douleur, s'enveloppent d'un linceul de mort. Elle prie pour le salut de l'infortuné, elle y croit, offre en sacrifice sa vie, sa fleur de jeunesse et. de beauté. La femme qui jadis était prête à s'épanouir avec tant de charme au souffle du bonheur a cessé de vivre après cette prière. Lorsqu'elle se relève, il ne reste que la sainte déjà détachée du monde. \¥olfram, qui l'observait de loin, lui demande s'il ne peut l'accompagner. D'un geste ineffable elle le remercie pour son dévouement fidèle, mais lui fait comprendre qu'elle doit souffrir

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seule, et reprend en silence le chemin du chaleau. Après le chant suave de Wolfran à l'étoile du soir qui suit de ses modulations mélancoliques la vierge en dessphères supérieures, le crépuscule lugubrese couche sur la vallée, et Tannhaûser apparaît en habit de pèlerins à demi déchiré, pâle, chancelant, la mine défaite. Il a été à Rome, et loin d'y trouver son pardon, il en rapporte sa damnation éternelle. Pris de dégoût, de rage conti'c les hommes^ il n'a plus qu'une pensée: retrouver le chemin de la montagne de Vénus. Qui donc le poussait à Rome? Ni le vain remords vis-à-vis du monde, ni la lâche peur de l'enfer, mais uniquement l'immense repentir vis-à-vis d'Elisabeth, la souffrance de la bien-aimée qui est devenue la sieiine. « Adoucir les larmes de cet ange , » voilà ce qui lui a fait chercher souffrances et tortures tout le long du chemin. Mais le monde impitoyable, qui ne pardonne pas à qui transgresse ses lois, l'a condamné par la voix du souverain pontife. Haine, mépris, malédiction sur lui! La clémence de Dieu ? mensonge ! La grâce ? raillerie ! Peut-il reparaître devant Elisabeth, lui donner le spectacle de sa ruine, de son infamie ? Non ; s'il rentre au Vénusberg, ce n'est plus la volupté qu'il y cherche, c'est l'oubli, c'est l'élernel ensevelissement. Le récit de son pèlerinage à Rome, que Tannhaûser a fait à Wolfram, est une des scènes les plus navrantes qu'il y ait au théâtre, tout un drame dans

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le drame. Dans cette multiplicité d'aveux échappés aux plus cruels tourments se succèdent le chant, le récitatif, Tinterjection, le cri, le rire sardonique. Haletante énumération, qui se termine par le lerrifiement dernier du désastre irrémédiable ^ Nous entendons dans le récit le râle impuissant de l'âme humaine contre un destin écrasant. L'horreur de cette nuit atteint son comble quand, à révocation de Tannhaiiser, des voix de sirènes et d'étranges mugissements sortent de la forêt et qu'enfin se rouvre la montagne de Vénus avec ses cortèges de faunes et de bacchantes. Mêmes séductions, mêmes formes enchanteresses qu'autrefois, et pour tant, dans la situation du héros, l'antre des plaisirs nous paraît un enfer monstrueux prêt à ressaisir sa proie. Voici sous une lumière phosphorescente, la déesse ellemême appelant son chevalier d'une voix endolorie qui palpite et gémit de désir. Sous cette influence électrique, il bondit, s'arrache aux bras de son ami ; une seconde de plus, et il va retomber pour toujours dans les bras de la séductrice. Mais cette fois encore le nom d'Elisabeth prononcé par Wolfram le cloue sur place. «Perdu pour moi! » dit Vénus en disparaissant.

1 En ce morceau paraît déjà la puissante accentuation musicale de la parole en sa variété infinie, telle que la comprend Richard Wagner. Un vulgaire ténor serait ici insuffisant et ridicule, il y faut à la fois le chanteur habile et le grand acteur. Car ici la déclamation est du chant et le chant une déclamation.

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Au même moment l'aube grisonne : une longue procession funèbre amène du fond de la vallée le cercueil d'Elisabeth eulin délivrée de son martyre volontaire. Tannhaiiser tombe mourant devant ces restes adorés. Lui aussi S3 sent délivré en rendant son dernier souflle. Il sait que la foi de cette ame le sauve contre le monde entier, qu'à jamais le purilie l amour d'Elisabeth. Bienheureux fiancés ! une invulnérable félicité les enveloppe désormais ! Sur la sombre vallée émerge le soleil ; l'hymne triomphal de l'ouverture sort de cent bouches et roule ses ondes magnifiques sur les corps inanimés des amants qui ont cessé de souffrir. Il s'élève maintenant comme le puissant soupir de l'humanité espérante et militante, qui monte incessamment de la terre aux cieux et emporte sur les ailes les âmes des élus^

* Dans ce récit, nous n'avons fait que marquer eu passant le caractère de la musique qui accompagne le drame. Ce qu'on a appelé le système de Ricuard Wagner et ce qui n'est que Tapplication intelligente du génie de la musique au génie du drame, apparaît déjà clairement dans cette œuvre. Mieux encore que dans le Vaisseau- Fantôme on y remarque l'heureux emploi des motifs saillants et la puissante déclamation mélodique. Il faut dire cependant que par ses morceaux d'ensemble, sa coupe générale, Tannhaiiser se rapproche encore sensiblement de l'ancien opéra. Dans les parties esseutiellemenl dramatiques, le maître n'a pas toujours atteiut cette sûreté d'expression qui fond en un seul tout la parole et le chant. Il me paraît notamment que le combat des chanteurs a des longueurs, que le caractère des divers poètes n'en ressori pas suffisamment, que la lulie morale ne se traduit pas assez dans la lutte des mélodies, qu'ici, en un mol, l'iulerprélalion musicale n'est pas à la hauteur de l'idée

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Un fait jette une forte lumière sur le type de Tannhaiiser, dans ses rapports avec l'histoire de l'esprit humain et la pensée moderne. Ce lait se rattache à son éclosion même dans le poète. Richard Wagner raconte que peu avant la conception définitive de ce drame, il étudiait avec ardeur l'histoire •d'Allemagne en même temps que les vieux mythes germaniques. Par cette double pensée il cherchait à pénétrer dans le pays de son rêve. Entre ces deux routes, laquelle choisir? Un moment il crut qu'elles aboutissaient au même point. Une époque du moyen âge le fascinait alors, celle desHohenstaufen. Le génie ardent et impétueux de cette famille ambitieuse et chevaleresque représente avec éclat une certaine période de l'histoire. Elle enfante le type puissant et demi-barbare de Barberousse, celui si fier et si distingué de Frédéric II. Jusqu'à Gonradin, que d'événements, d'aventures, de tragédies ! Guerres intestines de l'Empire, expéditions d'Italie, croisades, âpre lutte des papes et des empereurs. Si l'on prend dans son ensemble cette remarquable

poétique. Richard "Wagner n'a trouvé sa forme parfaite, sa complète liberté que dans Lohengrin. Là il n'y a pas à se tromper, caractères, mouvements de l'âme, gestes et jusqu'aux moindres inflexions de voix, tout est indiqué, tout est prcformé dans la musique. Dans Taniihaiiser, il faut que les acteurs tâchent d'effacer par leur initiative et leur divination ce qui reste çà et là de conventionnel dans leur chant. Le rôle principal surtout exige un acteur de première force. Alors seulement l'ellet sera puissant et décisif.

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famille, si l'on considère son rôle dans le monde, ses aspirations, le génie qni la domine, on y découvre comme fond une puissance de désir immodéré porté en tout sens, et ce double trait : d'une part, Tesprit de domination et de conquête, attisé par le rêve d'une hégémonie universelle qui fut aussi celui d'Alexandre et de Gharlemagne, de l'autre, un étrange et haut idéalisme soutenu par une foi ardente en leur mission et qui les pousse aux aventures dangereuses, aux entreprises lointaines. Ils sont à la fois hommes de guerre et poètes. Frédéric II, curieux alliage de sang germanique et normand ; philosophe, législateur, astrologue et roi par-dessus tout, s'entoure de Sarrasins, de troubadours et de femmes d'Orient. L'audacieux génie de cette famille ose tout, convoite tout: la rude Allemagne et la belle Italie, le temporel et le spirituel, la maîtrise des républiques lombardes et la couronne du Saint- Sépulcre. Du milieu de son empire, sa destinée l'entraîne sans cesse vers la Palestine , vers l'éblouissant Orient, où la légende populaire plaçait le royaume mystique et supra-terrestre du Saint-Graal. Grande fut la splendeur de cette famille puissante dans le bien et le mal ; prompte fut sa chute. Son dernier rejeton finit sur l'échafaud.

Richard Wagner eût désiré condenser le génie de cette race en un type complet, et, après s'être arrêté un instant à Barberousse, il fit l'esquisse d'un

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drame surManfrecl, fils de Frédéric II. Ce drame, de coloris oriental, se passait en Sicile, l'histoire s'y mêlait à la fiction, et le génie des Hohenstaufen apparaissait à la fois dans Manfred et dans une sœur naturelle du héros, inconnue de lui, une guerrière prophétesse qui soulève le peuple en sa faveur, lui rend son trône compromis, et meurt pour lui en lui confessant son amour. Mais, nous ditl'auteurde ce projet, (d'image de Manfred s'effaça quand l'image de Tannhaûser se présenta à mon œil intérieur. L'autre image me venait du dehors; celle-ci jaillissait du dedans. Avec ses traits infiniment plus simples, elle me semblait à la fois être plus claire, plus précise et embrasser davantage que le riche tissu historico-poétique, dont la draperie bigarrée et somptueuse me cachait la vraie et svelte ligure humaine que je désirais apercevoir et que je découvris subi tement dans Tannhaûser. y>

Tel fut dans le poète le triomphe définitif du mythe sur l'histoire. Mc^ment capital de son développement où il quitte pour toujours l'opéra historique. Un sûr instinct lui montral'immense supériorité du mythe pour l'expression de f idéal transcendant vers lequel il s'élançait à pleines voiles au souflle tout- puissant de la musique. Dans l'histoire, en effets l'homme devient rarement tout ce qu'il pourrait être ; la masse gêne l'individu, la forêt étouffe l'arbre. La légende l'achève ou l'invente de toutes

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pièces, la place dans son vrai milieu, et le voilà ébauché pour tous les Ages. Richard Wagner a pu dire avec raison <( qu'en Tannhaiiser l'esprit de loule la race giijeiine lui apparut ramassé en une figure saisissante. »

Qu'est-ce donc que ce Tannhaiiser? Deux mondes s'y heurtent, l'ancien et le nouveau, le païen et le chrétien, l'antre des sirènes et le ciel de Marie. Au fond de cette kilte il y a la grande contradiction inhérente à la civilisation moderne, la séparation du monde des sens et de l'âme. Ceux-là sont maudits, et celui-ci est si loin, si inaccessible ! Pourtant l'homme voudrait les étreindretous deux.

Ce double désir, voilà l'âme de Tannhaiiser. En son cœur brûlant se rencontrent les deux mondes extrêmes que la société sépare si jalousement. Il tente de les réunir en plein jour, aux yeux de tous ; il en meurt. Tannhaiiser est tout le contraire du poète contemplatif qui se peint d'une manière si touchante en Wolfram, soi^ loyal et féal ami. Son chant à lui est évocation, conquête. Il ne chante que ce qu'il aime, et ce qu'il aime il veut le posséder. Sa voix sait également toucher la déesse de la volupté sortie des profondeurs de la mer, et la vierge [)urc qui semble descendre du haut de l'empyrée pour lui révéler la beauté souveraine de l'âme. S'il s'oublie avec ivresse dans les bras de l'une, il se prosterne devant l'autre en un ravissement céleste. Point

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de milieu dans cet homme, il va de la furie des sens à l'exlase transcendante. Par la puissance de la foi, par l'aspiration à X éternel féminin, il parvient à s'arracher à Vénus. Cet autre monde qu'il cherchait il le trouve en Elisabeth, de quelle pureté, de quelle fragrance enchanteresse î De toute l'ardeur de son être, il s'élance vers elle ;. ill'a conquise, elle l'aime, elle est à lui. Mais lorsqu'il s'agit de la conquérir devant la société, nait le conflit. Dans le feu de la lutte, dans l'ivresse du chant, il confesse son passé, le secret fatal fait irruption. Il aime Elisabeth et il est forcé de chanter Vénus, voilà le point tragique de son destin. Jamais il n'a été plus lui-même qu'en ce moment terrible, où ses deux vies n'en font plus qu'une seule ; c'est le triomphe de Tannhatiser et c'est sa mort, car en s'afhrmant ainsi il se perd avec celle qu'il aime.

Lorsque après l'expiation de la souffrance, le héros rend son âme devant le corps inanimé d'ÉUsabeth, nous ne pouvons nous défendre d'une émotion religieuse. A notre tristesse se mêle une satisfaction suprême. Et cet apaisement, ce souffle rehgieux nous vient d'un sentiment purement humain. Car la grâce est ici le miracle de l'amour et du sacriflce, non celui d'un dogme et d'une Église. Elle sort du cœur humain, du cœur d'une femme aimante. Le héros succombe, mais sa mort exalte la pensée qui fut sa vie. Sur son cercueil.

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doux moiulos oomine doux lorrouls so ivjoij^ueut avoo allôgrosso. Les iiôuorali()us fuluros acoompliroul-ollos 00 (jui ne poul cive Tœuvi'o d"uu iudividu ? Lo ivvo (\c Faus( , lo dôsir vôhôuioul do Tanuhaiisor sora-l-d jauiais uuo rôalilô ? l/luMume saura-t-il rt^x^ieiliorràmo niodoruo avoo la boauté antique? Qu'importe! dansTart ils lo sont d"avanoe. L'humanité oélèbro son plus beau triomphe (juand un do ses lils tombe pour une grande idée.

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Le bon Ange de l'âme humaine, c'est son idéal. Qu'elle l'appelle et il viendra.

Mais qu'imprudente Psyché, elle doute de lui et de son divin message — aussitôt l'Ange se voile et disparaît. L'infortunée le rappelle en vain du fond de sa solitude.

Toute grande expérience de la vie réelle mène l'homme actif et réfléchi à un développement supérieur : toute œuvre d'art fortement vécue sert de marchepied à l'artiste créateur pour s'élever à une région plus haute de l'esprit. 11 ne refait pas ce qu'il a fait, ne revient jamais à un état antérieur; une phase exprimée est pour lui une phase vaincue. A peine a-t-il achevé son œuvre, qu'il s'y regarde lui-même comme un étranger, car déjà il est autre. En avant ! est sa devise, métamorphose ! le mot de sa destinée ; son génie se nomme recherche éternelle, découverte par delà l'horizon! Et il faut croire que dans le règne de l'idéal les régions sont plus nombreuses encore que dans la réalité, sphères grandissantes, elles se succèdent et s'enveloppent à l'infini.

Le passage de ïannhaûser à Lohengrin marque

90 L'uaVRK DE riICHAIll) WAGNER

dans la vie de Richard Wagner une de ces transformations profondes, j'allais dire une de ces élevai ions subites. Deux courants également forts avaient agile sa jeunesse : d'une part une vigueur extraordinaire de nature et ce puissant instinct des sens qui est comme l'aiguillon du tempérament artisti(iue le poussaient cà jouir de la vie, à s'y lancer àcorps perdu, à en courir tous les hasards, à en explorer tous les recoins ; de l'autre, un désir souverain, une imagination merveilleuse, un idéalisme transcendant rentraînaient aux plus hautes régions de l'esprit. Depuis son adolescence, ces deux courants l'avaient dominé tour à tour, et cela sans trop se nuire, sans presque se déranger. Toutefois ses dernières expériences l'avaient amené à prendre possession de la meilleure partie de lui-même et à s'y réfugier comme en un sanctuaire contre les atteintes du monde extérieur.

Maître de chapelle à Dresde, toutes les portes s'étaient ouvertes devant lui. Il avait vu de près ce monde du théâtre et de l'opéra où l'homme et la femme qui ne trouvent point de satisfaction dans l'étroitesse de notre vie bourgeoise, vont chercher parfois un plus libre épanouissement. Au premier moment, Richard Wagner s'était jeté dans ce milieu avec sa fougue habituelle comme pour en avoir le dernier mot. Il connut bientôt le fond de misères, de tristesses, de corruption qui se cache sous sa

chatoyante fantasmagorie. Le dégoût le saisit. Il voyait par l'exemple d'une actrice de génie, la Schrœder-Devrient, ce qu'une belle âme peut souffrir de froissements et de tortures lorsqu'elle entre on contact par ses plus nobles aspirations avec ce monde inférieur et frivole. Dans sa destinée il avait vu le miroir de ses propres déceptions. Sortirdece milieu, en trouver un supérieur, s'élever au-dessus des tristes plaisirs et des frivolités décevantes de la société moderne, tel fut son effort. De cette aspiration à un élément pur, virginal et si élevé au-dessus de la réalité contemporaine, qu'il lui semblait encore inaccessible, naquit le Tannhaiiser. « Ma vraie nature, qui m'était revenue par dégoût de la société moderne et dans la recherche de quelque chose de plus noble, embrassa d'une violente et fervente étreinte les deux forces extrêmes de mon être et les joignit en un seul courant. L'achèvement du Tannhaiiser m'absorba dans une activité si dévorante, ^ue plus j'approchais de la fm de ce travail, plus je fus dominé par l'idée fixe qu'une mort rapide m'empêcherait de le terminer. En écrivant la dernière note j'éprouvai le soulagement d'un homme qui échappe à un danger mortel.»

Dès que l'œuvre fut terminée, un grand apaisement succéda à cette ébullition fiévreuse. Le côté énergiquement terrestre et hardiment sensuel de cette nature puissante et concentrée s'était exprimé

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tout entier dans la montagne encliantée et dans la séduisante création de Vénus. L'autre côté s'en trouva comme dégagé et alfranchi. Cette hauteur où Tannhaûser aspire du fond des grottes de la déesse païenne, où il se sent attiré par un rayon céleste qui lui vient à travers Elisabeth — l'artiste, d'un fort coup d'aile, s'y était élevé. Il avait laissé loin derrière lui l'opéra, la vie du théâtre, les misères de la réalité. Son âme et sa pensée planaient maintenant dans l'atmosphère pure et suave d'un éther lumineux. Il éprouvait une sensation pareille à ceUe d'un voyageur qui, cheminant dans un marais bourbeux sous les lourdes vapeurs delà plaine, se verrait enlevé soudainement loin du monde habité sur une cime des Alpes, où nous enveloppent les bleus océans de l'air et courent les frissons vivifiants des libres espaces. Un nouveau sentiment de solitude l'envahit. Mais c'était une solitude délicieuse, bienfaisante, enchanteresse, celle de l'âme qui loin des hommes a conquis son royaume éternel et se sent une avec lui. De quelle fierté l'homme parvenu à cette hauteur plonge dans les vallées noyées de brume à ses pieds ! de quelle chaste volupté il embrasse l'horizon des neiges éternelles ! Heureux le penseur, heureux le sage qui peuvent demeurer sur cette cime. Pour eux plus de lutte, plus de déception. Le passé, le présent, l'avenir se confondent à leurs veux dans

une sereine contemplation, les chaudes exhalaisons des passions humaines se résolvent comme de légères nuées dans le ciel limpide de la pensée pure, les bruits stridents des luttes terrestres se fondent dans l'harmonie des sphères. Moins calme, moins libre de souffrance et pourtant plus heureuse peutêtre est l'âme passionnée de Tartiste lorsqu'elle est parvenue à ces régions sublimes. Pour elle !a contemplation es un rêve ardent, et la possession de cette féhcité suprême est un sentiment qui la consume. Elle ne peut voir l'éternelle vérité que sous le voile changeant de Maïa: ainsi la révélation même du divin devient drame et souffrance. Car son plus grand besoin n'est pas celui de comprendre et de se reposer, mais de s'épancher à plein torrent et de se communiquer aux autres. « A peine, dit Richard Wagner, me sentis-je enveloppé de cette solitude pleine de félicité, qu'elle éveilla en moi un désir nouveau et impérieux: le désir qui nous attire des hauteurs vers les profondeurs, qui dans le lumineux éclat du ciel le plus chaste et le plus pur nous fait chercher l'ombre familière de' l'amour humain. » Or ce désir est celui même qui fait descendre Lohengrin, le chevalier du Sainl-Graal, de sa hauteur azurée vers la chaude poitrine de la terre, et qui lui fait préférer à son royaume bienheureux la lutte au milieu des hommes, parce qu'il cherche parmi eux ce qu'il ne saurait rencontrer

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dans le splendicle héritage de son père : la pleine elViisioii de ramoiir. C'est le désir même du héros, du génie, de toute nature supérieure ; ils brûlent de verser leur propre bonheur aux natures humbles et aimantes qui d'avance les devinent et d'élan les comprennent.

Telle est la disposition étrange et pour ainsi dire extatique dans laquelle Richard Wagner aborda, immédiatement après l'exécution de Tannliaiher, le mythe de Lohengrin. La légende celtique duSaint- Graal et de Parcival, à laquelle se rattacha plus tard celle du chevalier au cygne, est une des plus importantes traditions mythiques du moyen âge, celle où le haut idéal de la chevalerie reluit de son plus pur éclat ^

1 Nous ne pouvons suivre ici Tintéressante filiation et les transformations successives de celte légende. M. de la Villemarqué a prouvé judicieusement l'origine celtique de lacoupe merveilleuse du Graal ou Gradal. L'idée d'un vase sacré qui, rempli d'herbes magiques, confère le dou de sagesse et de prophétie, est essentiellement cellique. Celte idée naturaliste se spirilualisasousl'influenceduchristianisme et de la chevalerie; le vase sacré devint la coupe eucharistique du Christ; le don qu'il conférait, celui de sainteté ; sa possession, le syml)ole de la plus haute vertu chevaleresque. Il est probable que cette transformation commença à s'opérer dans le pays de Galles même. En passant des bardi'S gallois aux conteurs normands, de là aux trouvères français, et de ceux-ci à l'Allemagne, la légende prit un caractère religieux et mystique. Nous la possédons sous trois formes caractéristiques qui répondent à trois phases successives : 1° le Péredur du Mabinogion, traduit par Charlotte Guest; 2" Percevalle Gallois de Chrestien de Troyes ; 3° le Parzival de Wolfram d'Eschenbach. Le plus svelte, le plus gracieux de ces récits est le premier, qui est le plus ancien. Le

Selon les trouvères et les conteurs du moyen âge, il y avait au fond de l'Orient, quelques-uns disent aux confins de l'Inde, une haute montagne nommée Montsalvat. A son sommet s'élevait audessus d'une forêt de cèdres et de cyprès, en sa solitude inaccessible, une blanche forteresse de marbre étincelant. A l'intérieur c'était un temple resplendissant, aux colonnes d'opale, aux ogives d'onyx, aux solives d'asbeste, aux parvis de cimophane. Sous ses voûtes élevées on respirait des parfums d'aloës, et du fond de ses arcades lumineuses s'exhalaient les voix éthéréennes de chœurs invisibles. Dans ce magnifique sanctuaire vivait un ordre de chevaliers voués à la garde d'un vase sacrée le Saint-Graal, source de grandes merveilles. C'était la coupe dans laquelle le Christ avait consacré le pain et le vin, lors de son repas d'adieu avec ses disciples. Joseph d'Arimathie y avait ensuite recueilli son sang. La coupe merveilleuse du Saint- Graal était donc comme le dépôt sacré de l'homme

caractère du héros et l'idée de la quête du Saint-Graal, c'est-à-dire la recherche de la noblesse héroïque, de la parfaite chevalerie, s'y dessinent nettement. Le récit du poète allemand est loin d'atteindre cette vivacité, mais l'idée philosophique de la légende s'y accuse mieux dans l'ardeur du sentiment religieux. En rappelant ici la tradition du Saint-Graal dans son ensemble, nous ne cherchons qu'à faire ressortir la vérité générale qui se cache sous son vêtement mystique. — Voir l'étude de M. de la Villemarqué dans ses Romans de la Table ronde, le bel article de M. Renan sur la poésie des races celtique, dans ses Essais de morale et de critique.

OC) l/oiUVIlR DK RICHARD AVAGNER

divin sur la terre. Bénie de sa dernière pensée, trempée de son sang, elle était comme l'incarnation visible de la force d'amour, de sacrifice et de pureté sublime qui rayonnait de son âme. A ceux qui s'approchaient du Saint-Graal il prétait les dons les plus parfaits, mais il ne pouvait être confié qu'aux mains d'un juste et d'un pur. A la mort de Joseph dWrimathie, des anges l'avaient enlevé au ciel, des anges le rapportèrent à Titurel, qui bâtit le château merveilleux et fonda l'ordre des chevaliers du Saint-Graal, pareil à celui des templiers. Aucun chemin n'y conduisait, on n'y parvenait que par un labyrinthe de sentiers mystérieux. Gardiens de la coupe, ces chevaUers jouissaient d'une haute félicité. Leur vie ne se bornait point là, leur initiation les préparait à l'action, à la lutte. Souvent ils étaient envoyés au loin pour l'accomplissement d'une noble mission, poui* la défense des bons et des faibles. Ils venaient alors comme les messagers d'un monde supérieur. Le mal n'avait point de pouvoir sur eux, ils étaient sûrs d'avance de la victoire, mais à une condition: défense leur était faite de révéler jeur origine. La force du Saint-Graal devait agir par eux, mais non se trahir. Une fois que dans une de leurs missions ils s'étaient nommés, il leur fallait ou perdre leur puissance supérieure, ou retourner dans le sanctuaire de Montsalvat. Ainsi la plus haute noblesse humaine confère à qui la pos-

LOHE.NGRIN 97

sède un pouvoir en quelque sorte surnaturel. Elle agit, elle enchante et triomplie par sa seule j)résence, mais elle ne peut condescendre à se justilier ou à se démontrer. Il faut y croire ou la repousser; devant quiconque lui demande ses titres et sa raison d'être, fièrement elle se retire.

Parcival succéda à Titurel dans la royauté du Saint-Graal. C'était la fleur des clievaliers de la Table ronde. Il était très simple, bon, courageux. Sa mère avait voulu le soustraire aux tentations mondaines, aux horreurs de la guerre, Tempècher de devenir chevalier, et l'avait élevé dans une métairie, au fin fond d'une forêt. Il passait sa vie à. chasser dans les bois, à s'exalter au chant des oiseaux. Souvent sa mère lui parlait de Dieu. « Qu'estce que Dieu ? disait l'enfant. — Ce qu'il y a au monde de plus beau et de plus splendide. » Un jour, il voit passer par la forêi trois hommes à cheval ; leurs poitrines briUent comme le soleil. L'enfant tombeàgenouxets'écrie:« Lequel de vous est Dieu?» Les trois guerriers se mettent à rire et lui disent qu'ils sont des chevaliers de la cour d'Arthur. L'enfant court à la maison et déclare à sa mère qu'il veut se faire chevalier. Elle en tombe demi-morte. Rien n'y fait ; il se fabrique une selle, se jette sur un cheval, et le voilà parti. A la cour d'Arthur on l'accueille comme un rustaud, mais sa vaillance et sa générosité le font sacrer chevalier. Alors il court

08 l'oeuvre de RICHARD WAGNER

011 forcené aventures et batailles de par le monde (Milier. Un soir il trouve un château merveilleux dont le pont-levis s'abaisse de lui-même. Il pénètre dans une salle plus belle que la nef d'une église, un vieillard le reçoit hospitalièrement. Pendant le repas, des vierges couronnées de fleurs traversent la salle en jiortant un vase étincelant de pierreries, Craignant d'élre indiscret, il néglige de demander le nom du vieillard et la signification de toutes ces merveilles. Le lendemain, à son réveil, il ne voit plus personne, le château semble désert, et il s'en va sans rien savoir. Bien plus tard il apprend qu'il a été dans le temple du Saint-Graal et qu'il est destiné à en être le roi. S'il eût pris la peine de demander, il le serait devenu sur-le-champ. Alors Parcival se souvient de sa mère morte de chagrin^ est saisi de repentir et désire s'élever à la pureté parfaite, à la suprême chevalerie. Mais ce n'estqu'après une vie d'épreuves et de combats qu'il retrouvele chemin du château merveilleux, et est couronnéroi du Saint-Graal par son oncle Titurel.

Une autre tradition, répandue surtout dans lespays voisins de la mer et à l'embouchure des grands fleuves, rapportait qu'une femme de haut rang ayant été injustement accusée d'un crime devant le peuple, il s'était présenté pour sa défense un chevalier inconnu, d'une beauté radieuse, d'un charme irrésistible etde vertu accomplie, amené sur une barque

traînée par un cygne merveilleux. Après l'avoir délivrée de ses ennemis, il avait demandé sa main, mais en lui défendant de jamais Tinterrogorsurson nom et son origine. La jeune fille l'avait promis, le mariage avait eu lieu ; mais au bout d'un certain temps, poussée par la curiosité, elle avait posé la question fatale, et Tinconnu était reparti comme il était venu sur le mystère des flots bleus. — Quel était ce chevalier ? Nul ne le savait, mais on disait que c'était Loliengrin, le fils de Parcival.

Ces deux légendes, en quelque sorte opposées et d'un mouvement inverse.se complètent l'une l'autre. L'essence de l'idéal chevaleresque y est contenue. Au-dessus de sa sombre réalité, le moyen âge rêva en un lointain lumineux un temple de force, de pureté et de vertu virile. Rien de monacal d'abord dans cet élan. Sainteté active, non passive ; possession des vérités de l'âme dans un tranquiUe séjour au-dessus du monde , forteresse contre le vulgaire et le mal, c'est le sommet de la terre affleurant le ciel, mais c'est encore la terre. — Parcival ou la quête du Saint-Graal nous représente la poursuite héroïque, naïve d'abord, consciente enfin de cette perfection. Cette recherche d'un bonheur suprême ne va qu'à travers les combats, les larmes et le sang. — Lohengrin, par contre, le pur chevalier, né dans cette région sublime, répond à l'homme qui des hauteurs de l'esprit, des félicités

100 l/OKUVRE DE RICHARD WAGNER

delà contemplation, soui)irc après riiumble humanité, s'élance vers les cœurs palpitants et soutirants Si l'un est comme Tàpre ascension de Tliomme au sommet de l'idéal, l'autre ressemble à l'amoureuse descente de cet idéal sur la terre et à sa douloureuse retraite après qu'il s'est révélé. En choisissant cette seconde face du mythe, le musicien dramaturge en prenait le coté plus humain et plus tragique.

Le prélude, page unique en son genre, nous enlève par les harmonies extatiques du Saint-Graal dans une région céleste. Aux premières mesures des violons qui chantent jnanùùmo ce thème mystique dans les notes les plus aiguës de leur registre, il semble que l'âme débarrassée de tout son poids terrestre, monte et flotte subitement dans la nappe dormante, indéfinie d'un éther lumineux et raréfié, où elle nage un une chaste et intense félicité. Gomment de là, toujours portée sur les ondes éthérées de sa propre tendresse, elle descend peu à peu avec le thème religieux d'une sonorité grandissante vers les régions terrestres pour s'immerger dans un océan de feu, où elle se révèle tout entière dans la s[»lendeur de son amour surhumain ; comment, après ce rayonnement intense et rapide, eUe se retire avec une noble mélancolie et un adieu d'indicible tristesse dans l'éther inaccessible, d'où elle

est venue, et où elle retourne à jamais: voilà ce que le langage parlé se refuse à rendre et ce que nous fait éprouver ce prélude d'une force et d'une beauté transcendantes. Il respire l'Amour dans l'Éternel, il brûle de la passion de l'Infini. 11 manifeste en quelque sorte la puissance invisible et supérieure qui plane sur toute l'action sans s'y mêler. Par lui, dirait-on, le musicien a voulu dévoiler à notre sentiment l'essence m.éme du Saint-Graal. Si nous l'écoutons dans cette pensée, sa mystique harmonie se traduit à nos yeux par une vision:

L'initié de Montsalvat est en prière dans un des hauts vallons de sa montagne. Son regard ravi, animé d'un désir supra-terrestre, fixe l'azur du ciel. Dans ses profondeurs lumineuses, le subtil éther se condense en une nuée imperceptible qui fascine le regard. Ses lignes vaporeuses prennent la forme d'une vision. Une troupe d'anges apparaît, qui de l'empyrée descend vers la terre. A mesure qu'elle s'en rapproche , des parfums enivrants et doux s'échappent de son sein en nuages dorés et iuondent le cœur du visionnaire. Il sent l'ivresse de l'abandon ; tour à tour des glaives de douleur, des frissons de félicité le traversent. Déjà les divins Génies flottent tout près, radieux, éblouissants, et contemplent le mortel avec une bienveillance familière. Ils portent au milieu d'eux la coupe du Saint- Graal , dont les rayons éclatants versent le feu

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céleste du plus sublime ariKMir. L'initié s'anéantit dans l'adoration et reçoit sur sa tète eoninie un torrent incandescent ce baptême de feu qui le sacre chevalier. Aussitôt la nuée ardente estompe sa flamme. D'un chaste sourire la troupe angélique les yeux toujours baissés vers la terre, se retire aux liauteurs azurées. Elle a confié à la garde d'un pur le vase sacré, la source d'amour qui avait tari sur le. terre. Mais l'auguste phalange, laissant dans le vallon son haleine embaumée, avec l'inextinguible regret de sa présence, remonte au ciel plus vite qu'elle n'était descendue, et s'etface sous le voile de l'azur, au loin, au loin^ dans la lumière éthérée.

Le drame se passe au x*" siècle, près d'Anvers. Le roi d'Allemagne, Henri l'Oiseleur, est venu en Brabant pour convoquer les seigneurs du pays à une campagne contre les Hongrois. Selon la coutume féodale, les ducs, comtes et hauts barons, suivis de nombreux vassaux et gens de guerre, sont rassemblés en plein jour dans une large plaine sur les bords de l'Escaut; le roi, assis à gauche, sous un chêne, siège en juge souverain pour régler leurs différends. 11 a trouvé le pays déchiré de discordes, le tronc vacant, disputé. Là-dessus il interroge Frédéric de Telramund, le plus renommé seigneur brabançon et le plus redouté pour sa vaillance. Frédéric, dans un récit mouvementé (où perce un

:accent d'amour-propre et de sincérité), lui apprend qu'avant de mourir, le feu duc de Brabant avait confié à sa garde ses deux enfants, Eisa elGodefroy ; qu'un jour la sœur était allée au bois avec l'enfant, qui disparut soudain ; qu'Eisa sans doute l'avait tué pour faire tomber sur sa tête la couronne et la partager avec un indigne amant. Il ajoute qu'outré de ce crime et renonçant aux droits que le duc de Brabant lui avait donné sur la main d'Eisa , il avait épousé Ortrude Radbot, dernière descendante 4es vieux seigneurs païens de la Frise. Ce disant, il présente au roi sa femme Ortrude, qui s'incline silencieuse, hautaine, d'un sourire amer; sa fausse humilité, où perce un indomptable orgueil, son œil où brille l'éclair de la haine , trahissent une âme ténébreuse. Frédéric reprend : <( J'accuse hautement Eisa de fratricide, et réclame pour moi-même la couronne de Brabant, comme le plus proche parent du duc et comme époux d'Ortrude, de la lignée des princes du pays. » Ce discours, appuyé d'une conviction énergique et d'une attitude virile, jette tous les soupçons sur Eisa, et le roi la fait solennellement comparaître devant son tribunal.

A peine l'appel du héraut a-t-il cessé de retentir qu'une mélodie d'une exquise douceur et d'un rythme impalpable s'exhale de l'orchestre comme le soupir d'une désolation sans recours ; elle annonce l'arrivée d'Eisa. La jeune fille paraît vêtue

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de blanc, iiiiicllc et liniidc, au milieu des hommes de guerre, dans ee cercle de cuirasses et d'armes reluisantes. Le roi lui demande si elle le reconnaît pour juge. Elle répond j)ar un signe affirmatif. — Sais-tu ce dont on t'accuse? — Elle regarde Frédéric avec tristesse. — Et que réponds-tu à l'accusation? — Rien, dit encore son geste muet. — ïu te reconnais donc coupable ? — Elle soupire et dit: Mon pauvre frère! L'attitude étrange et naïve de la jeune lille, son expression rêveuse, sa candeur virginale, tout semble démentir les forfaits dont on l'accuse; murmurant à mi-voix, le cercle des rudes guerriers lui témoigne sa compassion. Amicalement le roi l'invite à lui parler en confiance. Alors son visage se transfigure , une sorte de ravissement s'empare d'elle, et d'une voix douce elle dit à peu près ceci: ce Dans mes jours tristes et sombres, solitaire j'ai prié Dieu. Et de mes soupirs s'exhalait une plainte déchirante, au loin, au loin elle s'en alla mourir; et puis un doux sommeil me prit... Et dans mon rêve je vis un chevalier qui venait à moi à travers les airs. Son armure brillait, il s'appuyait sur son épée ; ses yeux m'ont confortée. Qu'il soit mon défenseur! »

Qu'a t-elle? est-ce qu'elle délire? se demande la foule. Les guerriers sont émus, le roi ébranlé. Il décide qu'il aura recours au « jugement de Dieu », c'est-à-dire au combat singulier. Quatre hérauts

sonnent l'appel aux quatre coins de Thorizon sur un rythme énergique et sévère. Personne ne bouge. Eisa supplie le roi de faire sonner l'appel une seconde fois : « Mon chevalier est loin sans doute et ne l'a point entendu. » L'accompagnement expressif de cette supplication ressemble à un sanglot refoulé dans un sein virginal. Le héraut demande une seconde fois d'une voix éclatante : « Qui veut lutter ici, en champ clos devantDieu, pour Eisa de Brabant, qu'il apparaisse! » Immobilité profonde, morne silence. Seulement la foule murmure: « Par ce silence affreux, Dieu la juge. » L'inquiétude d'Eisa est au comble, et le lugubre motif du jugement de DieU; repris par les cuivres sur des accords mineurs vraiment sinistres, s'appesantit sur elle comme une malédiction irrévocable. Eperdue , désespérée , Eisa tombe à genoux, invoquant le secours divin, d'une fervente prière. Elle croit à son pressentiment, elle a vu son sauveur en rêve, il viendra ! Tout à coup son visage s'illumine d'une joie vive ; au même instant apparaît au loin, sur l'Escaut, un chevalier debout dans une barque traînée par un cygne ; son armure brille au soleil, le cygne merveilleux fend majestueusement les ondes du fleuve. A cette vue, un frémissement court sur la foule, et le chœur commence pia?iissimo comme un léger chuchotement. Ce ne sont d'abord que des exclamations isolées, où l'on distingue la suprise des uns, la foi

106 L CFAIVRK DE RICHARD WAGNKR

naïve des autres, TelTroi des incrédules, le saisissement de tous. A mesure que la barque approche, le clneur grandit, monte en flots d'allégresse, monte toujours, jusqu'à ce qu'il éclate, à l'arrivée du chevalier resplendissant, en un hymne ruisselant d'une joie immense. A cette apparition inattendue, Ortrude a poussé un cri, Frédéric est frappé d'une terreur mystérieuse. Mais Eisa, arrachée à son extase par le tumulte général, se retourne subitement et aperçoit sou chevalier, le radieux justicier qu'elle avait pressenti , appelé dans le délire de sa détresse. A son aspect elle reste immobile , les bras levés , pétrifiée de surprise et de ravissement.

Un silence plein d'attente succède à cette explosion d'enthousiasme. Lohengrin a mis le pied sur la rive et, se retournant encore une fois vers le cygne merveilleux qui l'a amené, il le remercie et lui dit de retourner en paix dans sa bienheureuse patrie. Ce court adieu, cette suave et vibrante monodie qui se module presque sans accompagnement dans l'harmonie religieuse du Saint -Graal, est comme un dernier retour de Lohengrin vers les plages dorées d'où il vient. On y sent à la fois une quiétude divine et une tristesse inénarrable, comme le regret d'une félicité perdue. C'est la tristesse que nous attribuons à des anges, à des génies supérieurs qui (juittent une sphère de splendeur ou de sérénité pour les douleurs de la terre.

LOHEiNGRIN 107

D'un pas ferme Lohengrin s'avance au milieu de l'assistance et déclare son intention de défendre l'accusée, puis il marche vers Eisa, et de sa voix pénétrante, mêlée de force et de douceur, comme imprégnée de lumière et de joie, il lui demande si elle l'accepte pour défenseur. A sa voix, elle tombe à ses pieds : « Mon héros ! mon sauveur I prendsmoi ! Je te donne tout ce que je suis. — Si je suis vainqueur au combat , veux-tu que je sois ton époux ? — Comme je suis à tes pieds, je te livre corps et âme. y> Telles sont les simples fiançailles du fils de Parcival avec Eisa. Leur première rencontre vérifie leur double pressentiment, lui la cherchant, elle l'appelant, lui qui descend vers elle, elle qui monte à lui. La mélodie qui porte le soupir de leur commune aspiration s'exhale entre eux en chaste volupté et va de l'un à l'autre comme le baiser mystique de deux âmes. Cependant Lohengrin met une condition à leur bonheur. Reculant d'un pas, il lui dit avec fierté et l'accent du commandement :

Jamais ne m'interroge, ?Ni ne porte souci Du pays d'où je viens ; Jamais ne me demande Ni mon nom, ni ma race !

Deux fois l'inconnu répète cette défense avec un

108 l'ORUVUE de richard WAGNER

profond sérieux, crnn accent hautain, d'un air ina- IxH'dable, sur une mélodie incisive, qui se grave dans la mémoire. Eisa promet tout dans l'élan de sa reconnaissance : « Mon protecteur ! mon ange î toi qui crois fermement à mon innocence ! quel crime serait le doute qui me ravirait la foi en toi! » A ces mots, Loliengrin transporté de joie relève la jeune fille d'un geste rapide, la presse sur son cœur comme si elle venait de triompher d'une épreuve, et s'écrie avec l'accent d'une tendresse passionnée: « Eisa, je t'aime ! »

Devant cette scène inattendue, tous sont saisis et transportés. Une lumière merveilleuse semble éblouir tous les yeux. Un charme inconnu, un frisson sacré descend sur la foule. « Qu'il est radieux avoir! ))murmure-t-elle involontairement. Le chœur de femmes en qui s'exhale cette émotion d'une nuance si particulière est une des plus admirables inspirations mélodiques de ce maître. Il va exprimé avec une extrême délicatesse de touche et une force pénétrante l'intime palpitation de l'âme à l'apparition du Divin. Et ce n'est point ici le Divin qui nous écrasepar la puissance delà nature, par l'eflroi de l'Infini. C'est le Divin plus doux et plus sublime encore qui nous enchante et nous subjugue parfois dans la personne humaine et se traduit en élancements délicieux, en larmes d'adoration.

Lohengrin lance son défi à Frédéric. Ceux'^qui

tout à l'heure n'osaient le contredire, maintenant lui déconseillent la lutte. Lui-même hésite en présence de cet être lumineux, d'une si fière assurance qu'elle semble être le rayon de la justice et de la vérité. Un regard d'Ortrude et son honneur déjà compromis lui font ramasser toute sa force. « Plutôt mort que lâche ! » s'écrie-t-il. 11 accepte le déti, on ordonne le combat selon les règles du droit féodal. Les guerriers forment un grand cercle, qu'ils délimitent en tichant leurs épées en terre. Après quelques passes, Lohengrin qui a fait reculer pas à pas son adversaire, Tétend par terre d'un coup d'épée, et lui mettant à la gorge la pointe de son arme : « ïa vie m'appartient, lui dit-il, je te la donne. Puisses-tu la vouer au repentir. » A cette issue du combat éclate une jubilation universelle. Toutes les voix réunies entonnent maintenant le motif de Lohengrin, qui exprime la certitude dans la victoire, et cette mélodie entraîne-jeunes etvieux comme le joyeux ondoiement d'un grand fleuve gonflé de mille affluents. La force, la radiance, l'impétuosité généreuse du héros se communiquent à la foule. D'un côté le couple sombre : Ortrude debout près de Frédéric terrassé, semble rugir intérieurement ; de l'autre le couple lumineux : Eisa, la blanche vierge, qui enlace de ses bras son héros resplendissant sous son armure d'acier. Par-dessus toutes les voix éclate sa voix triomphante ; elle

ilO l'œUVUE de RICHAPJ) WAGNEll

jaillit en mélodieux délire, en sanglots d'allégresse comme pour dire au monde entier : Merveille des jnerveilles ! Mon rêve était vivant . Je le tiens I Le ciel s'épanouit sur la terre par mon héros.

Le bonheur de Lohengrinet d'Eisa repose sur la foi absolue de celle-ci. Est-il une puissance assez infernale pour l'ébranler ? Cela semble impossible. Et pourtant cette puissance existe, elle veille dans l'ombre. Refoulée au grand jour par le chevalier victorieux du Saint-Graal,elle se redresse dans les ténèbres et s'apprête à étendre son aile fatidique sur riieureuse tiancée.

11 fait nuit sombre. Les fenêtres du palais ducal sont éclairées et les fanfares d'une musique de fête s'en échappent par bouffées. A droite, sur les marches de l'église, Frédéric et Ortrude sont accroupis en silence. Dépouillés de leurs biens, mis au ban de l'Empire, ils sont misérablem.ent vêtus. Frédéric tient les^^eux baissés, Ortrude, les bras ap[)uyés sur ses genoux, fixe les fenêtres du palais. Que couve-t-elle en ce morne silence ? La phraserampante qui circule dans les contre-basses et que vient entrecouper lugubrement le motif de défense de Lohengrin, annonce qu'elle médite un sombre dessein. « Lève-toi, compagne de ma honte, le jour ne doit pas nous trouver ici. — Je ne puis partir, répond Ortrude immobile, je suis rivée en place. Dans l'éclat de cette fête, laisse-moi sucer un poison

mortel qui mette fia à notre honte et à la joie de nos ennemis. » A ces mots Frédéric se place devant sa femme et, la regardant d'un œil sombre, laisse éclater son désespoir avec son ressentiment. N'est-ce pas elle qui Ta mené là ? 11 lui reproche son épée brisée, son blason mis en pièces, son foyer maudit, son honneur perdu, et se jette par terre dans un furieux accès de douleur.

Tout cela laisse Oftrude impassible. Comme tous ceux qui poursuivent leur but avec ce parfait sangfroid que donne la passion concentrée jointe à rintelligence pénétrante, rien ne la trouble. Ortrude est païenne dans l'âme et païenne fanatique, redoutable exemplaire du caractère du Nord par son son côté féroce et implacable. Elle est magicienne par la puissance de la haine et de la fascination. Elle emprunte son énergie à ce culte des forces aveugles de la nature que refoula le christianisme. Reléguée en son castel barbare au milieu d'une forêt sauvage, la fille des chefs Frisons a médité de remonter sur le trône de ses pères, et pour cela elle a jeté les yeux sur le comte de Telramund. Cet homme estune proie toute faite pour elle. Ambitieux et hardi, impétueux à l'action, le fond de son caractère est Tamour-propre et le point d'honneur. Les yeux ouverts, jamais il ne suivrait sa femme dans la voie du crime. Mais la forte païenne s'est emparée de sa passion dominante et par elle le

112 l'oeuvre de richard WACxNER

manie comme un jouet. Elle règne en maîtresse sur CD mâle par rài)re énergie de son propre tempérament et par la supériorité d'un esprit qui voit juste et calcule tout. A la disparition du jeune Godefroy, Frédéric avait été sur le point de demander la main d'Eisa ; l'iiabile Ortrude l'en avait détourné en lui persuadant qu'Eisa avait noyé son frère dans un étang de la forêt. Or c'est elle-même qui avait attiré par ses maléfices l'héritier de la maison de Brabant dans un lieu écarté et l'avait fait disparaître sans trace.

Maintenant que Frédéric l'accable de reproches elle lui demande avec un mépris mortifiant s'il ne sait menacer que les femmes. « Tu m'as menti et Dieu m'a vaincu. — Dieu ! s'écrie Orlrude avec un cri si sauvage que son glapissement ironique le fait reculer d'un pas. Appelles-tu Dieu ta lâcheté ? Je vais l'apprendre quel faible Dieu le protège. Les lumières sont éteintes, viens l'asseoir à mes côtés. L'heure est venue où mon œil visionnaire doit te luire. » Ainsi elle l'épouvante, le fascine du regard, l'attire à elle, et l'enveloppant de son haleine comme d'un effluve de sinistre volupté, elle lui murmure à l'oreille de nouveaux sortilèges : <( Saistu bien, lui dit-elle d'une voix étrange et railleuse, sais-tu bien quel est ce héros qu'un cygne a traîné au rivage ? Ce n'est qu'un magicien, qu'un imposteur. Forcé de se nommer, il perdrait sa puissance.

Or Eisa seule peut ravir son secret. Éveillons ses soupçons, et c'en est fait de son héros. » Ces paroles, lentement^ savamment distillées dans le silence de la nuit, tombent comme des gouttes de feu sur rame abattue de Frédéric, y rallumant l'orgueil, la colère etl'audace. Dès qu'il se croit vaincu par magie et non par Dieu, par imposture et non par vérité, la rage contre son vainqueur le prend à la gorge. Il entre dans les projets de sa femme ; tous deux par chemins divers vont assaillir la foi d'Eisa en son sauveur. Au fond, Frédéric doute encore d'Ortrude, mais il se sent en son pouvoir. « 0 femme que je vois devant moi dans la nuit ! si maintenant tu me trompes encore, malédiction sur toi ! » Mais elle, le terrassant d'un sombre magnétisme, le ramène, l'entoure de ses bras et lui dit : « Comme tu t'emportes ! sois calme et réiléchi !... Ainsi je t'apprendrai les douces voluptés de la vengeance. » Le pacte sinistre est conclu, la femme a conquis l'homme pour l'œuvre ténébreuse. La haine leur sert de lien d'amour, et cette haine, qui laboure leurs poitrines avec une joie âpre et sauvage, se dresse maintenant dans toute sa grandeur. Debout, serrés l'un contre l'autre, ils unissent leurs voix pour une gigantesque imprécation :

Verxgeance, sors forte et terrible De la nuit noire de mon cœur;

] 14 l'oeuvre de RICHARD WAGNER

Vous qu'cncbanto. un sommeil paisible.

Sachez, il veille le malheur'!

Eisa paraît au balcon, confiant son bonheur aux brises qui lui ont amené le bien-aimé. Ortrude renvoie Frédéric et saisit ce moment pour circonvenir la naïve jeune fille. Elle appelle : « Eisa !... »d'une voix gémissante. Celle-ci, effrayée d'abord, la reconnaît, se laisse prendre de pitié à ses plaintes hypocrites, et descend, accompagnée de quelques femmes portant des flambeaux. Eisa, encore dans l'ivresse de son bonheur, n'ose repousser la malheureuse exilée qui se prosterne à ses pieds, elle lui otTre un asile dans sa propre demeure et lui propose de la prendre dans sa suite le lendemain en allant au dôme. Ortrude accepte avec une feinte humilité. Ici commence le redoutable enlacement par lequel l'âme venimeuse d'Ortrude s'empare de la vierge pure. Les voyageurs de l'Inde racontent que le serpent à sonnette a le don de fasciner le rossignol par le regard et de le faire tomber dans sa gueule en le fixant. Quelque chose d'analogue et de non moins terrible se passe dans la scène qui suit. Eisa donne prise à Ortrude par sa bonté, sa

* Ce court duo est chanté à l'unisson de l'octave. L'accord en ré majeur sur la note la plus haute de l'imprécation succédant à Taccord en fa dièze mineur produit ici l'impression formidale de la joie dans la haine.

LOHKNGIIIN 1 15

simplicité, rexaUation même cle son amour. Mystérieusement la sombre femme s'approche d'elle et lui chuchote à l'oreille ces paroles d'un accent incisif : « Ecoute, et laisse-moi t'avertir, ne te fie pas a ton bonheur. Prends garde ! un malheur te menace, laissa-moi le prévenir! — Quel malheur ? demande Eisa étonnée. — Ah ! si tu pouvais la saisir, l'étrange nature de ton héros. Puisset-il ne jamais partir comme il est venu par magie ! » Eisa tressaille et se détourne ; elle a senti la langue du serpent sans savoir ce que c'est ' ; mais elle se rassure à l'instant et se retourne avec une noble tristesse pleine de pitié : (^ Malheureuse, tu ne comprends pas qu'un cœur puisse aimer sans soupçon ! Tu n'as pas connu le bonheur qui vient de la foi sans nuage I Entre chez moi ! Je veux t'apprendre les joies de la fidélité et Renseigner ma foi divine ; oui. il est une fidélité sans repentir ! » La mélodie qui porte ces paroles exprime la confiance la plus délicieuse, la plus absolue ; elle est imprégnée de cette certitude ineffable qui est la fleur de l'amour vrai. Et pourtant quel frisson douloureux nous saisit quand, au son de cette noble mélodie reprise par les violons, Ortrude entre à demi triomphante dans le palais d'Eisa. C'est le démon qui pénètre

1 C'est J;i première impression fatale, germe du duute, comme le fameux : Cela ne me plaît pas 1 du lago'de Shak?pcare.

110 l'(*:uviu-: de richard wag.m'r

dans Tasilc de Tango et semble le punir déjà de sa fatale générosité, de sa confiance sans limites. Cependant les trompettes des sentinelles qui se répondent de loin en loin du haut des tours annoncent l'aube. Le jour parait, la scène se remplit de bourgeois et de soldats, le héraut du roi proclaine le mariage d'Eisa avec le nouveau protecteur de Brabant aux acclamations de la foule. Quand l'animation de cette scène est au comble, Eisa, magnifiquement parée, précédée de ses pages et suivie de ses dames d'honneur, descend du palais pour se rendre à l'église. L'orchestre nous découvre tout ce qu'il y a de religieux et d'amoureux élans dans le cœur de la vierge passionnée, de pures ardeurs sous ses yeux que voilent ses paupières. Cette marche vraiment nuptiale qui peint les émotions d'une fiancée, s'enfle jusqu'à une majesté retentissante quand Eisa atteint le seuil du dôme. A ce moment Ortrude , qui marche derrière elle à pas saccadés, les traits contractés d'une violente colère, s'élance sur les marches de l'église , se place devant elle et s'écrie : « Je ne supporterai pas plus longtemps de te suivre comme une servante! Partout tu dois me laisser le premier pas et devant moi te courber humblement ! » La foule s'indigne, Eisa interdite reste glacée d'effroi; dans ce désordre, Ortrude lance ses invectives contre le mystérieux chevalier avec des sifflements de vipère :

« Si mon époux a été banni i)ar un faux jugement, du moins son nom était-il connu. Quel est le nom du tien? Pourquoi le caelie-t-il? Aliî s'il devait avouer la magie dont il emprunte sa force, tu tremblerais toi-même pour sa pureté. » Cette accusation publique, audacieuse, consterne Eisa. Elle répond en amante, mais avec le trouble dans Tcime.

Le roi et Lohengrin, qui a changé son armure contre une robe de fête, sont survenus avec un grand cortège de seigneurs brabançons. La présence du chevalier réduit Ortrude au silence. Il prend la main de sa fiancée pour entrer à l'église, mais quand les portes s'ouvrent, Frédéric de ïelramund est là qui leur barre le passage. A l'aspect du banni, du condamné, la foule se récrie et les hommes se précipitent sur lui pour le saisir. Il les repousse avec l'énergie du désespoir, et à son tour accuse Lohengrin avec cette conviction dont Ortrude a su le remplir : a Celui que je vois là-bas dans l'éclat de sa gloire, je l'accuse de trahison ! Que sa puissance, qu'il a gagnée par ruse, s'efface comme la poussière devant le souffle de Dieul Devant le monde entier je lui demande son nom, sa patrie, son rang, ses honneurs. » Tous restent frappés de ces paroles. 3Iais Lohengrin répond avec calme « qu'il ne doit compte à personne, pas même au roi, de son origine. Ses actions parlent pour lui II n'est ({u'une personne à laquelle il soit obligé de répondre, si

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