l'(U:LVUK 1)K IUCHAIU) WAfi.NER
elle l'interroge, Eisa... » Les nobles entourent Loliengrin, l'assurent de leur confiance. Mais que devient la jeune fille? Clouée sur place, les yeux fixés à terre, le sein palpitant, elle est en proie à la lulh' la plus terrible. Le sombre motif (l'Urti'ude gronde sourdement et se tord dans la basse. Il semble que la vierge effarée clierclie à refouler le ser])ent que la perfide a jeté dans son cœur. C'est le serpent du doute quis'ydresse venimeux, meurtrier. Elle aime toujours, plus que jamais, mais ces accusations répétées coup sur coup ont frappé son imagination, elle craint tout, elle a peur. Frédéric, qui Tobserve, profite de ce moment, se glisse audacieusement auprès d'elle, et lui chuchote à l'oreille un moyen de s'assurer de la véritable nature de son amant : « 11 suffirait, dit-il, de lui arracher la moindre partie de son corps, ne seraitce que la pointe de son doigt pour le voir devant toi tel qu'il est. Alors il te sera fidèle et ne te quittera plus. Cette nuit je serai là, près de vous, un signe suffirait, ce sera fait sans danger. — Jamais! » dit Eisa avec horreur, mais elle n'a pu s'empêcher d'écouter le tentateur. A ce moment, Lohengrin s'approche d'elle, sa vue la fait tomber confuse à ses pieds. D'une voix terrible il chasse les infâmes, puis se retournant tristement vers sa fiancée : «Eh bien ! Eisa, veux-lu m'interroger? )> Honteuse, elle répond : « Bien haut par-dessus le doute s'élève
mon amour ! » Lobengrin sourit plein de joie, la marche reprend, et avec elle toute la majesté de ce bonheur. Au moment où les époux atteignent le degré le plus élevé de l'escalier qui conduit au dôme, elle se retourne, et son regard, plongeant d'en haut dans la foule, voit Ortrude qui lève contre elle un bras menaçant. Les trombones accompagnent ce geste par le motif de défense de Lobengrin, qui retentit ici avec une énergie et une lenteur sinistre. La toile tombe sur cette menace du destin.
L'introduction instrumentale du troisième acte simule un brillant tournoi. A l'appel des faiîfares éclatantes les coursiers piaffent et se cabrent, les chevaliers se croisent comme l'éclair, rompent leur lance et reviennent en place. Mais au milieu de ces éblouissantes passes d'armes, quelle est cette autre fanfare à la fois impétueuse et inquiétante sur le tremblement aigu des clairons élevés? Est-ce Tame qui dans sa passion funeste se jette en butte au malheur ? Voix redoutable, sanglot fatidique, qui sort on ne sait d'où et semble dominer la fête de la vie.
Le rideau se lève sur la chambre nuptiale. Un cortège chantant de femmes amène Eisa d'un côté ; de l'autre, le roi, suivi de seigneurs, amène Lobengrin. Les deux époux se rencontrent au miUeu de la scène et se tiennent embrassés. Alors les deux cortèges, hommes et femmes, leur ciiantent l'épi-
120 L'œUVRi: DE RICHARD WAOER
tlialamc. Ce cba'ur d'une douceur éolienne les laisse comme enveloppés d'un nuage de joie, pendant que les deux cortèges s'en vont chacun de son côté et qu'cà leurs voix délicieuses qui se perdent au loin succède un silence plus délicieux eucore.
La scène qui se passe alors, est une de celles dont la délicatesse et la profondeur ne sont pas comprises de tout le monde, mais c'est une des plus idéales qui existent sur le théâtre, et lorsqu'on en suit la gradation, sa vérité supérieure apparaît vivante.
Eisa vaincue de félicité a laissé tomber sa tête sur la poitrine de Lohengrln, qui la conduit vers un divan près de la fenêtre ouverte, où ils vont s'asseoir. Ils sont seuls pour la première fois, leur joie est sans mélange et s'exhale en épanchement réciproque ; ardeur contenue , suave expansion , c'est la mélodie même du bonheur. Lohengrin lui demande si elle est heureuse. — « Heureuse? dit Eisa, que je serais froide de m'appeler seulement heureuse ! je respire la joie que Dieu seul prodigue. » Sa candeur enflamme Lohengrin ; tout entier à la sublimité du sentiment qui les unit, il ajoute : « Nous qui ne nous étions jamais vus, nous nous pressentions. » Avec quel transport Eisa se souvient alors que d'avance elle l'avait r?/ dans son m^: (^ Quand éveillée je le vis debout devant moi, je reconnus que tu venais par la volonté de Dieu. Alors j'aurais
LOHKNGRIN 121
voulu me fondre sous ton regard, enlaeer tes j)ieds comme le ruisseau familier, comme la lleur embaumée des gazons me courber sous tes pas! N'est-ce que de l'amour?... et comment la nommer ma joie inexprimable? Inexprimable, hélas! comme ton nom que je ne connaîtrai jamais ! » Dans cette allusion à la défense, l'habileté féminine, la curiosité naissante perce ingénument sous la plus vive tendresse. « Eisa ! » dit Lohengrin d'une voix caressante. « Qu'il est doux mon nom, répond la jeune fille, lorsqu'il tombe de tes lèvres, n'entendrai-je jamais le son ravissant du tien ? Contîe-le moi, confie-le au silence de l'amour... à nos nuits solitaires... le monde n'en saura rien!... » Pour toute réponse il l'entoure de ses bras, et la rendant attentive au paysage enchanteur étalé sous leurs yeux, aux parfums enivrants qui leur viennent par effluves : « x\insi, dit-il, ainsi me pénétra ton charme, ma bien-aimée. Qu'avais-je besoin de m'informer de ton être ? Mes yeux te virent... et mon cœur te comprit. » Ces paroles sont dites avec cette mélodie pénétrante, cette flamme éthérée dont il brûle pour la vierge. Mais Eisa ne s'apaise point, l'iiiquiétude^ l'ambition de l'amour la travaillent; à son tour elle voudrait souffrir pour lui, le sauver. Plus insinuante, plus pressante elle chuchote à mi-voix : « Si ton secret était de telle nature que, révélé aux hommes il te portât malheur, et s'il était en ma possession, au-
122 l/(>:CVRK DE lUClIAUD WAGNER
Cime mciiace ne nie raiTaclierait, pour toi j'irais à la mort!... Fais-moi voir qui tu es, prouve-moi la confiance! » Lohengrin lui répond sévèrement qu'il lui a prouvé sa confiance suprême en croyant à son innocence. Qu'elle reste fidèle à son serment, et elle sera la première des femmes. Puis revenant à sa tendresse brûlante, il lui parle de son amour, lui demande le sien. Cet amour désormais lui tiendra lieu de tout, son regard sera son paradis, son atmosphère sera son royaume. Pour elle il a quitté des grandeurs qui valent toutes les couronnes de la terre. « Car, dit-il, je ne sors pas de la nuit et de la souffrance ; je viens d'une patrie de joie et de splendeur! »
A ces mots pleins d'un mystère insondable, la jeune fille bondit haletante de terreur : « Tu regrettes donc le pays que tu as quitté pour moi !... bientôt tu partiras !...je dois compter les jours qui me restent... ah ! tout ton être est rempli de magie !... » Sous ces paroles d'anxiété délirante on entend s'agiter convulsivement le motif d'Ortrude aux allures de serpent ; on dirait une personnalité étrangère qui s'empare de la jeune fille et parle par sa bouche épouvantée. Vainement Lohengrin cherche cà la calmer ; les yeux hagards, en proie à une hallucination, elle croit voir déjà le cygne merveilleux, le cygne inexplicable qui la amené. (( Arrête, tu délires ! — Oui, du délire, et rien ne peut
LOHENGUIN 123
l'arrêter que de savoir qui tu es ! — Eisa, que vastu faire? — Dis-moi, infortuné, dis-moi ton nom!... ton pays !... et ta race !... » Au même moment une porte dérobée de l'appartement s'ouvre, Frédéric deTelramund, suivi de quatre satellites armés, entre dans la chambre l'épée nue. Eisa qui le voit venir pousse un cri d'horreur ; à son aspect elle comprend la terrible portée de sa question; c'est comme si elle voyait devant elle son doute personnifié sous la forme d'un meurtrier ! Elle n'a que le temps de se jeter sur l'épée de Lohengrin posée près du lit nuptial et de la lui tendre en s'écriant : « Défends-toi ! D'un seul coup Lohengrin étend Frédéric mort à ses pieds, les quatre complices etïrayés tombent à genoux. Il leur ordonne d'emporter le cadavre devant le roi, et laissant Eisa demi-morte aux bras de ses femmes accourues, il lui promet de lui révéler le secret de sa destinée devant le roi, les nobles et le peuple assemblés.
Le dernier tableau nous remet sous les yeux le paysage du premier acte, la vaste prairie au bord de TEscaut et le ileuve qui se perd à l'horizon par trois grands circuits. De toutes parts arrivent, suivis de leurs vassaux, les princes de diverses contrées, bannière en tête, fanfares sonnantes. Debout sous le grand chêne, le roi les convoque à une expédition contre les Hongrois. On attend Lohengrin qui a promis de se joindre à eux. Quatre nobles bra-