‹ Le drame musical (volume 2)Chapitre 5 sur 13 · L OKUVIU': 1)K ]UCHAUD WAGNER · texte numérisé non relu

L OKUVIU': 1)K ]UCHAUD WAGNER

ba^çon^^ amônent sur un brancard le cadavre de Frédéric recouvert d'un manteau. Eisa vient de Taulre cùlé tète baissée, mortellement triste, suivie de ses femmes ; elle n'entend pas les louanges qu'on murmure sur son passage. L'atmosphère s'alourdit, un sombre pressentiment se glisse dans tous les cœurs. Entin Lobengrin paraît revêtu comme au premier acte de sa brillante cotte de mailles. Il vient seul, grave, à pas lents. D'abord il découvre le cadavre de Frédéric et justifie sa légitime défense, ensuite il accuse Eisa d'avoir manqué à son serment et annonce que, forcé par elle, il va dire son nom et son origine. << Et maintenant vous saurez si je dois craindre; la lumière du jour. Devant tout le monde, devant le peuple et le roi, je dévoile mon secret. Ecoutez, et dites si ma noblesse est digne de la vôtre ! »

A ces mots le chevalier du cygne se dresse de toute sa hauteur. Un oubli graduel du monde environnant, un ravissement extatique s'emparent de sa personne. Dans le vaste cercle des guerriers pas un bouclier ne bouge. Il s'est fait autour de lui un silence profond, une solitude imposante. Ses yeux levés ne voient plus rien de ce qui Fentoure, une lumière surnaturelle semble resplendir sur sa face et des harmonies Iransmondaines passent sur sa tête comme un chœur de génies invisibles, quand il commence son récit :

« Dans un pays lointain, inabordable, plane un château du nom de Montsalvat. Là-bas un temple lumineux rayonne, sur terre il n'est rien de plus merveilleux... »

Ainsi toujours plus transporté, le radieux inconnu va révélant le mystère du Saint-Graal apporté par des anges cà des hommes purs, et qui confère à ses initiés foi, vaillance et fortitude. Il dit ses vertus, ses joies inénarrables, la force invisible qu'il prête à ses chevaliers, il dit aussi la loi sévère qui leur impose le mystère et veut qu'une fois leur secret découvert, ils fuient les yeux profanes.

« Or donc, s'écrie-t-il enfin avec une fierté superbe, vous tous, écoutez ma réponse. Je suis le messager du Saint-firaal; mon père Parcival en porte la couronne ; moi Lohengrin, je suis son chevalier ! »

En parlant ainsi, il paraît se détacher du monde. Sa voix pénétrante au timbre argentin, portée par les suaves harmonies du prélude, s'échappe comme le soupir mélodieux dune félicité céleste. Quand il décrit le lieu où ne pénètre ni le mal ni la corruption, elle nage en d'ascétiques ivresses, et lorsque, proclamant son nom, il révèle enfin sa nature en toute sa majesté sublime, alors on croit voir un moment, sous le retentissement de l'orchestre, le temple du Saint-Graal se dévoiler lui-même en sa splendeur aveuglante, avec ses colonnes de jaspe et ses phalanges invulnérables. Cette scène, cette

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musique, cet instant sont uniques. Ils donnent le sentiment d'une nhélalion fulgurante, ils ravissent dans un autre monde, et comme le héros lui-même, de ce transport nous avons peine à revenir sur terre.

Douloureux est ce retour. Sa révélation faite, Lohengrin doit partir. En vain le roi, les nobles cherchent à le retenir, en vain Eisa repentante et désespérée le supplie de rester. 11 se tourne vers elle avec une tendresse passionnée, une douleur intinie. Il voulait vouer sa vie, son âme d'élite à ce cœur vierge, mais par son doute fatal elle a détruit à jamais Tédifice de leur "bonheur. Il faut qu'il obéisse à la loi de son ordre, qui est aussi la loi de son être, qu'il retourne dans sa solitude pire que la mort après le rêve de l'amour. En brisant Eisa, il se brise lui-même. Déjà le Saint-Graal rappelle son messager, déjà le cygne a reparu sur le fleuve avec la nacelle. Lohengrin l'aborde par la même mélodie dont il lui avait dit adieu au premier acte; reprise ici sur le mode mineur, elle est d'une tristesse navrante. Encore une fois il reprend Eisa dans ses bras pour le dernier, le déchirant adieu ; il lui laisse son cor, son épée, son anneau, signes de victoire, d'éternel souvenir ! Elle s'est cramponnée à lui et ne lâche prise que quand ses forces l'abandonnent. Alors il s'élance dans la nacelle qui l'emporte au milieu des gémissements de la foule. En

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le voyant disparaître au dernier eircuit du fleuve, Eisa tombe et rend l'âme ^

* Quoique, selon nous, R. Wagner ne soit parvenu qu'avec Tristan et IseuV à sa plus haute puissance d'expression dramatique, ou peut considérer Lo/i-engfrirt comme son chef-d'œuvre à certains égards, et par !a heaulé transcendante du sujet, et par le charme mélodique de l'ensemble. 11 y a plus de passion dans Tristan, plus de richesses dans les Maîtres Chanteurs, une grandeur plus étrange et plus surprenante dans les Nibelungen, mais aucune de ses œuvres n'atteint celle-ci par l'élévation du sentiment et la pureté des lignes. Elle nous laisse dans l'âme une harmonie supérieure. L'unité de conception et de style y est si parfaite, qu'on se demande si les paroles ont été faites pour la musique, ou la musique pour les paroles ; on dirait qu'au plus haut degré de l'expressiou poétique la parole toute vibrante d'àme et de passion se fait mélodie d'elle-même. Le chant devient comme la versification de la tragédie; loin d'entraver la marche de l'action, il ne la rend que plus saillante; témoin la grande scène du troisième acte entre Eisa et Lohengriu. D'autre part les chœurs ne sont [)lus de lourdes masses manœuvrant avec un ensemble machinal au signal du chef d'orchestre, ce sont des individualités flexibles, irapressicnables, toujours en mouvement. Elles prennent à l'action une part incessante; leur manifestation est prodigieusement variée et va de la simple apostrophe jusqu'à l'épanchement lyrique. Le grand chœur à huit parties qui précède et accompagne l'arrivée du héros au premier acte, dont l'effet scéniqueest extraordinaire, est un exemple frappant d'un chœur dramatique entièrement fondu à l'action

Pour ce qui est de l'orchestration, on remarque la division très nette que le compositeur fait de l'orchestre en trois groupes différents : celui des instruments à cordes, des instruments à vent et des cuivres. Au lieu de les réunir ou de les partager selon des exigences conventionnelles ou arbitraires, il les réunit ou les partage par corps, appropriant soigneusement le caractère des timbres à celui des situations et des personnages. Quant aux motifs dominants, qui jouent déjà un rôle c.ipital dans Tannhduser, ils sont plus significatifs encore dans Lohengrin. Us constituent l'unité de la trame musicale. Par une combinaison aussi intelligente que hardie, au moyen de plusieurs phrases principales, le compositeur a serré un nœud mélodique dont le réseau harmonieux et flexible enveloppe tout le drame. Ces phrases révélatrices agissent comme des charmes étranges. Elles sont

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Tel est ce drame de l'amour dans ridéal revêtu des splendeurs du mythe chevaleresque. La foi en

si originales qu'au bout d'une mesure on les distinguerait entre mille et qu'on en rer-onnaît tout de suite l'interventioa mystérieuse ou le léger tressaillement dans le grand courant syni|iIionique de l'orchestre. Les pins importants de ces motifs représentent et vivifient les grandes puissances morales, les passions des personnages, le sentiment fondamental de leur àme d'où découle pour ainsi dire leur •caractère, leur conduite et toute leur vie. Aiusi le thème religieux du Saint-Graal, dont le prélude n'est qu'un développement, est comme un fond d'or sur lequel se détache la figure lumineuse, héroïque de Lohensrin, l'atmosphère éthérée qui l'enveloppe, la haute, silencieuse •et sainte solitude d'où il descend vers les chaudes régions des passions terrestres. Tous les autres motifs qui caractérisent le fils de Parcival ont une parenté secrète avec cette phrase mystique, la mélodie ne revient que rarement comme pour nous faire sentir que les sentiments les plus divins illuminent la vie de l'homme de rayons fugitifs. Elle perce déjà, suave et rêveuse, sous forme de vision lointaine, dans le premier chant d'Eisa qui attend son défenseur et qui le pressent. Elle s'exhale alors plus douce et plus pure qu'une hrise alpestre dans l'air lourd et orageux de la plaine, et fait courir dans la chevelure de la vierge accusée, maishelle d'innocence, le souffle d'un autre monde. Elle reparaît à de longs intervalles chaque fois que Lohengrin fait allusion â sa mission. Ce sont toujours les violons qui jouent cette modulation. A la fin seulement, quand il révèle son origine, elle est attaquée par les cuivres et l'orchestre entier.

A ce ciiantcéleste qui toujours triomphe sans efforts et par sa seule présence, s'oppose le motif infernal d'Ortrude, dessiné ordinairement par les violoncelles. Cette phrase rampante et perfide sort comme un serpent des profondeurs les plus ténébreuses de l'âme. Dans le duo entre Ortrude et Frédéric, elle s'enroule autour du malheureux et l'étreint de ses anneaux; dans le dialogue avec Eisa, quand Ortrude lui insinue que Lohengrin pourrait bien n'être qu'un magicien et •qu'un imposteur, elle remue à chaque instant dans les bas-fonds de l'orchestre; tantôt elle se traîne et brame sourdement, tantôt elle se redresse avec des sifflements de vipère. Elle se glisse subtile et tortueuse jusqu'à rame innocente d'Eisa et mêle son venin et ses rêves d'amour; elle ne recule que devant Lohengrin. De là l'intérêt psychologique qui s'attache au développement, aux transformations, aux combinaisons, aux réminiscences multiples et toujours significatives

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est la lleur, le doute en rompt le lien subtil. Type d'une douceur, d'une suavité fragrante, Eisa nous apparaît dans son exaltation comme la plus passionnée des songeuses. Par sa pureté, sa ferveur, la vierge a eu la force de pressentir et d'attirer le chevalier du Saint-Graa), elle n'a point celle de le retenir. CommeEve, commePandore, commePsyclié, elle veut savoir, pénétrer le mystère. Le voile qu'elle déchire est plus frêle encore et plus délicat que le voile de la vie ou le voile de l'amour ; c'est le voile de l'idéal, du divin mystère qui lui est apparu en son sauveur.

Nous touchons ici à un ordre de sentiments essentiellement moderne et généralement étranger h l'antiquité, du moins la poésie antique ne ra-t-elle

de motifs aussi caractéristiques. Ce ne sont pas de froids symboles, de simples moyens mnémotechniques; ce sont des thèmes étonnamment persuasifs que l'imagination du compositeur varie sans cesse selon les exigences du moment et l'intensité du sentiment. Grâce au tissu de ces motifs, on surprend les impulsions secrètes du cœur avant que la parole ne les confirme. On dit que les somnambules, dans leur sommeil magnétique, voient à découvert l'âme de ceux dont elles saisissent la main. L'orchestre de R. Wagner nous donne une sensation analogue, car il fait plonger nos regards jusqu'au fin fond des hommes qui se meuvent sur la scène, et par ses révélations incessaiites nous rend complices de leurs sentiments les plus intimes, do leurs projets les plus cachés.

Disons une fois pour toutes que ces drames, pour produire leur effet, exi^rent une direction supérieure et des acteurs hors ligne. Donnés dans une langue étrangère, il y faut de plus une traduction fidèle et qui s'a'iapte parfaitement à la musique. — Depuis, M. V. Wilder a heureuseraeut résolu ce problème difficile dans sa traduction des Maîtres chanteurs, de Tristan et Iseult et de la Walkure.

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l)Oiiii exprimé. Mais le génie grec, qui devina tout, Tavait indiqué dans le mythe d'Éros et de Psyché, le mythe de l'amour et de Pâme. Platon, ce grand révélateur de Tidéal transcendant, qui, au sommet de l'antiquité grecque, a vu les aurores de tous les temps, a été le premier à le définir et l'a célébré royalement dans s^on Phèdre et ^on Banquet. La chevalerie l'introduit dans la société, et la vie le varie en mill(! légendes. Richard Wagner en a le l)remier exprimé le côté tragique, émouvant, humain, en cette œuvre. Le destin de Lohengrin n'est-il pas celui du héros, du prophète, du génie en ce monde, et surtout dans notre monde moderne, si grand par la science^ si petit par la foi ? Psyché inquiète ou songeuse Eisa, l'âme humaine pressent son idéal dans son rêve inconscient, l'appelle dans sa détresse. Ln jour il vient, et elle lui demande : Qui es-tu ? — Ne t'ai-je pas cherchée, aimée, sauvée ? répond-il; me voici, que faut-il de plus? — Prouvemoi qui tu es ! — Tristement il .s'é.vanouit et retourne dans sa solitude.

Oui le Beau, le Sublime, le Divin pressenti des purs nous viendra toujours d'une sphère inconnue, d'une région impénétrable de l'Esprit et de la Nature. Toujours il passera dans l'humanité avec l'éclat du merveilleux et sous le voile du mystère. Dans ses rares apparitions, sa destinée sera toujours d'être haï des vils, combattu des méchants, nié des

sceptiques, soupçonné des faibles. Peu sauront l'aimer, combien peu le retenir ! Mais y croire sera toujours le privilège des grandes Ames; l'affirmer, le choix des forts. Ainsi nous affirmons l'Idéal, nous savons qu'il existe dans une sphère inattaquable, nous sentons qu'il est l'Être des êtres. Qu'un seul rayon nous en frappe, nous le saluons avec transport, et lorsqu'il a disparu, il s'affirme encore en nous d'un immortel ressouvenir.

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