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encore nous révèle l'organisme même des âmes, le travail incessant des sentiments et des pensées. Pendant tout ce drame, et surtout à certains moments, comme la scène du philtre, le spectateur attentif croit avoir, grâce à cette éloquence des sons, la vision magique de l'intérieur des personnages et ressentir les moindres pulsations de leur vie. Jamais ne s'arrête l'onde infatigable de cette mélodie, elle retentit et se prolonge jusque dans les silences et les accalmies des amants, mais nous sentons alors qu'elle peut en quelques mesures passer de ce frémissement imperceptible au déchaînement de toutes les tempêtes. Harmonie et mélodie ressemblent, dans cette musique, à un fleuve profond de passion, qui tantôt se redresse contre ses bords ou bouillonne en écumant sur des récifs, tantôt s'élargit en nappe immense, tantôt se précipite en cataractes mugissantes, pour se perdre avec le deinier chant d'Iseult dans le silence et la majesté de l'Océan. L'impression finale est celle d'un grand apaisement après les plus violents orages. Nous en ofardons cette sérénité merveilleuse dans la
tristesse qui nous élève au-dessus de nous-mêmes et qui est le secret de la vraie tragédie. Plus clairement alors nous apparaît le sens caché de ces vers du malheureux Leopardi : « Nés en même temps, l'Amour et la Mort sont tVères ; le monde ici-bas, les étoiles là-haut ne possèdent rien de plus beau. »
Un peu libre est la raéloJi:;,
Seig-neur fougueux !
Cela fâche la confrérie De nos bons vieux.
Hans Sachs.
Il y a dans le génie de la vraie tragédie un pouvoir qui nous détache de nous-mêmes, nous délivre du poids de notre destinée individuelle et nous transporte par delà cette vie jusqu'à cette divine unité des choses où tous les conflits s'harmonisent, où toutes les douleurs sont consolées. C'est par le chemin de la terreur et de la pitié, c'est par la mort du héros et le profond mystère de la sympathie qu'elle nous conduit à cette paix suprême. La vraie comédie, au contraire, nous ramène à la vie par le rire. Gaiement elle se joue à sa sur-
lace, en découvre les contradictions inoffensives et produit, par contre-coup, dans le spectateur, un sentiment d'équilibre qui dispose à une joyeuse activité.
l.es Grecs avaient senti le besoin d'établir une transition entre le monde idéal où se mouvait leur tragédie, et le monde réel où le spectateur devait rentrei', en faisant suivre leurs trilogies par un « drame satirique ». Sans effacer les sublimes émotions de la tragédie, ce plaisant épilogue était en quelque sorte un retour familier à la vie. Tout en se riant des faiblesses humaines, il les tempérait par un personnage qui représentait la sagesse et la raison supérieure'. Caria comédie ne produit son effet bienfaisant que lorsqu'à côté de la fausse vie elle nous montre la vraie et son triomphe légitime. C'est ce qu'ont senti les grands comiques anciens et modernes, à commencer par Molière, le plus grand de tous.
Les Maîtres cJiauteurs prennent dans l'œuvre
1. Tel esl du inoiiis le rôle d'Ulysse dans le Cijclope, d'Euripide, le seul diame satirique qui nous ait été conservé en entier.
entière de Richard Wagner une place semblable à celle qu'occupait le drame satirique vis-à-vis de la tragédie, et c'est dans un sens analogue qu'ils furent conçus. Le sujet s'offrit vivement à l'auteur, après l'achèvement de Tannhauser, comme une contre-partie comique de la lutte des chanteurs à la AVartbourg. Opposer le libre génie créateur au pédantisme de Técole stationnaire, représenté par les maîtres chanteurs allemands du moyen âge, ce fut là l'idée première. Mais à ce moment le dramatiste musicien était trop engagé lui-même dans cette lutte pour la peindre avec impartialité. C'est bien plus tard, après une carrière remplie d'échecs et de victoires, marquée par des efforts prodigieux et un progrès incessant, qu'il reprit ce sujet comme pour se reposer de ses longs labeurs '. Il l'aborda alors avec une expérience consommée et une entière sérénité. Une des particularités de Richard Wagner, c'est la hauteur dont l'artiste en lui domine l'homme. Son esprit
1. Les Muilres cJianleuis furent représentés pour la première fois à Munich, en juin 1868.
plane d'habitude au-dessus de sa passion comme l'air tranquille au-dessus d'une tempête perpétuelle. Parfois l'homme s'emporte, dans le feu de la polémique, à la violence, à l'exagération, à l'injustice; mais l'artiste se garde de tels excès dans ses conceptions dramatiques, et se réserve une autre région. Là, nulle personnalité, l'idée domine en maîtresse absolue, hommes et choses n'apparaissent qu'au point de vue le plus général, sub specie ceterni. Cela est vrai pour toutes ses œuvres, et particulièrement pour h's Maîtres c/>anteurs, où sa propre cause était en jeu.
Les maîtres chanteurs n'ont joué qu'un rôle de troisième ordre dans la poésie du moyen âge; mais leurs associations au xv'' et au xvf siècle sont trèssignificatives pour l'histoire de la culture allemande. Après les brillants chevaliers poètes du xiii" siècle, qui s'appellent les Minnesinger, et à côté de la naïve chanson populaire qui éclate si puissamment au xvi" siècle, les poètes bourgeois de villes libres furent les vrais représentants du pédantisme scolastique. Leur rituel baroque, leur
code barbare connu sous le nom de talnilatitre, leurs séances solennelles, offrent un tableau fort comique de l'école stationnaire, étroite, redoutant toute libre inspiration, faisant de la poésie un métier et du génie un apprentissage. Néanmoins, pour qui sait lire les sentiments sous la gaucherie de l'expression, la vie sous l'apparence, il y a un certain charme de bonhomie dans ces corporations de maîtres chanteurs qui se réunissaient bravement tous les dimanches dans la ferme intention de cultiver l'art sérieux. C'est le charme de cette vie intime, familiale et patriarcale sur laquelle Luther put élever l'édifice de sa réforme. La plus célèbre de ces écoles apparaît au xvf siècle, dans la florissante Nuremberg, au temps d'Albert Durer. C'est dans ce cadre pittoresque que Richard Wagner a placé sa comédie. Il a imaginé de mettre en face de ces maîtres rigides un poète de race, plein de jeunesse et de flamme, qui chante comme l'oiseau sur la branche, parce qu'une voix intérieure lui commande; qui ne connaît d'autre prosodie que les battements de son cœur généreux,
d'autre règle que son inspiration impétueuse et souveraine. Voilà donc l'enthousiasme et le aénie aux prises avec des compteurs de notes et de syllabes. Cette lutte est le fond même du drame, où le noble, le beau et le vrai triomphent du petit, du ridicule et du faux, par leur seule puissance d'expansion. L'idée se développe avec une grande variété de caractères sur un fond d'épisodes humoristiques et de scènes pittoresques qui donnent à tout le drame le caractère d'un riche tableau d'histoire.
Au lever du rideau, la scène représente Tintérieur de l'église Sainte-Catherine à Nuremberg. La grande nef se perd obliquement à gauche et ne laisse voir que les tlerniers bancs des fidèles. L'orgue roule, et l'assemblée chante la dernière strophe d'un choral à quatre voix dont l'harmonie pleine remplit la voûte sonore. Comme dans tous les cantiques luthériens, la mélodie grave et mesurée se repose un instant après chaque vers, pour reprendre son essor. Pendant ces courtes pauses, une
pantomime significalive s'engage entre deux personnages. Un jeune chevalier, vêtu d'un riche costume de velours, est debout au premier plan, derrière un pilier, et tient ses regards attachés sur une jeune tille assise au dernier rang des fidèles. Il semble vouloir lui parler, son geste ému exprime une prière fervente, un désir profond contenu par e respect. A ce mouvement passionné, la jeune tille, honteuse, hésitante, répond par des regards mal assurés, mais pleins de confiance, puis soudain baisse la tête, rougit et reprend son cantique. La fin de l'office interrompt ce dialogue muet, puissamment interprété par le chant expressif des violoncelles. Les fidèles s'acheminent vers la sortie; la jeune fille, accompagnée de sa nourrice, fait quelques pas vers la porte; mais le chevalier fend la foule, va droit à elle et l'aborde.
Le chevalier, disons-le tout de suite, c'est Walther de Stolzing, jeune seigneur de Franconie, qui vient d'arriver à Nuremberg. Reçu hospitalièrement dans la maison de l'orfèvre Pogner, un des maîtres chanteurs les plus riches et les plus respec-
tés, il s'est passionnément épris de sa fille, et s'en est verni jusqu'à l'église pour lui parler tète à tète. Eva, tremblante, émue, vaincue d'avance, ne sait que dire, et cherche un prétexte pour s'arrêteiainsi en pleine église; mais il n'est jeune fille si naïve que l'amour ne rende merveilleusement rusée. Eva sait bien pourquoi elle a oublié son mouchoir sur le banc et perdu son bracelet en route.
— Va les chercher, ils y sont, dit-elle à sa camériste, et celle-ci de courir. Aussitôt un dialogue rapide s'engage, Walther presse Eva de questions.
— (( Ce seul mot, vous ne me le dites pas? La syllabe qui prononce mon arrêt? Oui ou non! — Rien qu'un murmure de votre bouche : mademoiselle, dites, ètes-vous fiancée?» — Qu'apprend-il? Son père l'a promise au maître chanteur qui sera couronné demain par toute la corporation. — (( Et la fiancée, qui choisira-t-clle? — Vous ou personne! » s'écrie Eva en s'oubliant. — Madeleine, la sage nourrice, a beau s'interposer d'un air d'importance et de protection maternelle, le mot est dit, il tinte dans les oreilles de Walther, il brûle dans
son cœur. Les fiancés se donnent rendez-vous pour le soir, Walther espère bien gagner le prix, et s'écrie avec feu dans un transport de joie :
Je t'aime, belle enfant, mais n'ai point de science; Aussi jeune est mon cœur que ma jeune espérance !
Je ne sens qu'un désir ;
T'enlever, te ravir,
D'un effort de jeunesse.
D'un élan d'allégresse.
Faut-il combattre? Eh bien! mon glaive frappera. Faut-il chanter? J'en suis ; ma voix te gagnera. Déjà le feu sacré me trouble et m'inquiète, Pour toi s'allume le désir, Le saint courage du poëte !
La mélodie amoureuse, interrogative, impatiente, qui semblait hésiter et s'essayer dans les questions brèves de Walther, s'élance et s'élargit avec ce serment juvénile en accents pleins de fierté chevaleresque, et prend les contours hardis d'un air éclatant qui termine vivement cette première scène.
Eva s'éloigne, entraînée par Madeleine, et Walther reste seul avec David. C'est Tapprenti de Fillustre Hans Sachs, cordonnier poëte. En partant.
240 L'ŒL'VKE UE lUGIIARD WAGNER.
Madeleine, qui a un faible pour ce joli garçon toujours sautant et fredonnant, l'a prié d'enseigner à Walther les secrets de l'école, car pour obtenir Eva il s'agit de devenii^ maître à tout prix. — c( Maître du premier coup? Oh! oh ! voilà du courage », dit l'apprenti en toisant le chevalier des pieds à la tète. Il connaît les difficultés du métier, et les énumère avec un orgueil naïf.
Sur ce, d'autres apprentis sont entrés dans l'église, où va se tenir une séance solennelle des maîtres chanteurs ^ . Tout en lardant de cent brccanJs le camarade David, qui fait le savant avec le chevalier, ils apportent les bancs pour les maîtres, la chaise haute pour le chanteur, et dressent au fond de la scène une estrade voilée d'un rideau noir nommée Gemcrl'. C'est dans cette cage de mauvais augure que s'enfermera, selon le rite établi, le juarqueur (Mer/ier), le critique désigné qui marque impitoyablement sur un tableau noir
1. Au xvi<^ siècle, ces séances snli^mielles avaient lieu, eu elTet, dans l'église Saiutc-Catherine, à Nuremberg'; ou le sait par Wagenseil, liistorien des maîtres chauleurs.
LES MAITRES CIIANTEUIIS. i>41
les fautes du chanteur suant sang et eau sur sa sellette. Les apprentis le savent bien, et raillent à qui mieux mieux ce cavalier sans façon, cet intrus naïf qui veut sauter à pieds joints toutes les difficultés et s'improviser « maître » du jour au lendemain. Leur besogne faite, les gamins en gaieté font la ronde autour de la tribune, et lancent à la tête du chevalier de plus en plus dépaysé ce refrhin ironique qui se scande sur leiu* danse moqueuse :
La couronne de fleurs, la couronne jolie, Le beau chevalier l'attrapera- l-il?
Il y a une gaminerie folâtre dans cette chanson, la dernière note s'élance comme une fnsée pétillante, mais l'entrée des graves maîtres chanteurs coupe court à cette espièglerie. L'école étant au grand complet, Pogner se hâte de présenter à l'assemblée son protégé Walther de Stolzing. A son aspect, un murmure d'étonnement s'élève dans la docte compagnie. Un chevalier dans l'école des simples bourgeois! cela ne s'est jamais vu, c'est une innovation dangereuse, subversive. Et puis, dc-
242 L'ŒUVRE DE lUGIIAIlD AVAG.NER.
mander du premier coup le grade de maître, quelle présomption juvénile, quelle audace cavalière! Un auteur inconnu venant la plume sur l'oreille, du fond de sa province, se présenter à T Académie française ne causerait pas une plus grande surprise à Paris que le jeune seigneur de Stolzing entrant bravement dans Fécole des maîtres chanteurs de Nuremberg. Il faut toute Téloquence de son protecteur et toute l'autorité du vieux et vaillant poëte Hans Sachs, qui se moque des formalités et qui devine dans cet inconnu quelque chose de jeune et de puissant, pour le faire admettre à l'épreuve solennelle. Le président Kothner, roide comme un in-folio, bourru comme un juge à l'audience, image vivante du dogmatisme le plus inflexible, se lève et procède à l'interrogatoire du nouveau venu. » Quel est votre maître? dit-il, dans quelle école avez-vous appris le chant? » X cette question, Walther voit surgir dans son àme ses plus beaux souvenirs d'adolescence, il revoit comme en songe le château où, seul descendant de sa race, il a passé ses premières années dans une
LES MAITRES CHANTELRS. 213
solitude austère, en douces rêveries, en longues méditations. Tout cela, la musique nous le fait pressentir vaguement dans un prélude d'une douceur infinie. Tel est le charme de cette mélodie où les notes rêveuses du cor se mêlent aux soupirs suaves des violons, qu'on oublie le lieu de la scène et qu'on se croit transporté tout à coup dans une vaste forêt de hêtres séculaires, où le soleil printanier jette ses traînées lumineuses et qu'agite seulement un léger murmure de la brise. Walther est resté un instant comme perdu dans ses souvenirs, puis sa pensée se formule et s'échappe d'elle-même dans un lied d'une mélodie lente et large.
En mon cliàteau calme et désert, Couvert de neige, en plein hiver, J'ai rêvé, dans un long délire.
Du printemps au divin sourire.
lin vieux recueil de chants d'amcur Me disait comment il soupire.
Walther', l'antique troubadour,
I . ^VaUlier von cler Vogelweide. le plus g-rand des lyriquos allemands du moyen àiçe. Il vécut en Minnesinger ambulant so'.is Frédéric II de Holienstaufen. Au xvi« siècle, il n'avait rien perdu de sa
±'a l/Œi;VUE DE RICHARD WAGNER.
Fit vibrer mou cœur et ma lyre. Et quand t'onclait le givre en pleurs, Quand sur mon front pleuvaient les fleurs, Les rêves de ma nuit discrète, Les voix de mou divin poëte Résonnaient par monts et par vaux Dans la forêt resplendissante !
Là-bas, avec les gais oiseaux, Là-bas j'appris conmient on cbante !
Il y a tant crassurance dans son maintien, tant de fierlé valeureuse dans ses paroles, que tout le monde s'accorde à l'écouter; mais il faut d'abord (lue le marqueur^ le critique redoutable, prenne place sur sa tribune. Le hasard veut que ce soit le plus fieffé pédant de toute l'école, et, chose plus grave, un prétendant à la main d'Eva. Depuis longtemps, il grille sur son banc, et sent sa bile s'échauffer contre le candidat, dans lequel il flaire un rival. Maître Beckmesser, greffier de la ville, célibataire de cinquante ans en quête d'une belle dot, se croit le plus beau garçon et le plus irrésis-
renomait'C. Au xvii« et au wiii", il tomba dans Toubli. Ressuscité do nos jours, il est plus célèbre que jamais. Ou ra traduit en langue moderne, et de grands musiciens (témoin Scliuaiaun) ont recomiiosé les cluiuis qu'il uccomiwgnait, il y a six cents ans, de sa harpe rustique.
lible des chanteurs de Nuremberg. Son plus grand talent consiste à critiquer les autres; remplir cette fonction fait ses délices. Il est tellement versé dans la tahiilatiire^ que pas une faute ne lui échappe, il tressaille d'aise à chaque rime défendue, il frétille de joie à chaque fausse note. Pour lui, tout chanteur novice est un gâcheur, comme pour certains juges tout prévenu est un condamné. Quand ce novice est un rival, la critique devient le suprême de la volupté. Il s'avance vers Walther d'un air pimpant, s'incline avec une politesse affectée et lui dit d'un ton narquois : « Je vous accorde sept foutes, et je vais les marquer là-bas à la craie. Si vous en faites plus de sept, vous aurez perdu, sire chevalier. )) Là-dessus il monte sur l'estrade et disparaît derrière le rideau noir. "Walther s'assied avec un malaise visible sur la chaise fatale qui se dresse en forme de chaire en face des maîtres. — Le chanteur est en place, dit Kothner de sa rude voix de basse, et du fond de sa cachette le greffier ajoute d'un ton de fausset le mot sacramentel : « Commencez! )) Le poëte ainsi sommé se recueille un
moment, puis, saisi d'une inspiration subite, il se lève de toute sa hauteur, et, s'emparant de ce dernier mot, qu'on lui jette comme un défi, il le prend pour thème d'un hymne enthousiaste au printemps. (( Commencez! y> reprend-il :
Commencez!
Dit le Printemps au cœur des bois Avec sa grande et forte voix...
— Et la Forêt verte et vibrante Tressaille dans ses profondeurs.
Comme une vague grandissante S'approclicnt des sons précurseurs.
Le flot plus fort
Se gonfle encor De mille voix enchanteresses*
Il monte aux cieux
En cris joyeux.
Quels doux orages
Dans les feuillages, Torrents de joie et d'allégresses!
El les grands bois,
A cette voix, Répondent par leur hymne immense.
Tout renaît à ses longs accents.
Et la Forêt commence Le chant suave du Printemps !
Pendant cette fougueuse improvisation, des mui^-
LES MAITRES CHA^^TEl RS. 217
mures d'impatience se sont échappés de la tribune du critique, on a entendu de forts coups de craie sur le tableau noir. Walther lui-même s'en est aperçu. Il s'interrompt et se retourne dans un mouvement d'indignation. La harpe de l'orchestre y répond par un arpège rapide et frémissant qui s'élance connne un éclair et retombe sur un accord plein de mépris superbe. Walther, trop plein d'enthousiasme pour se laisser déconcerter, saisit l'incident an vol. Se tournant à demi vers le critique impuissant, il continue :
Tout grelottant de rage, De liaine et de dépit, Dans un buisson sauvage L'hiver s'est accroupi.
Cactié sous le bois mort.
Le lâche raille encor Pour imposer silence An cri de l'espérance!
Mais : commencez!
Ce cri m'a traversé le crpur,
Et l'Amour 1 envahit vainqueur...
— Il frémit comme un arbre en sève, Ah ! comme il bondit en sursaut.
Il s'ouvre au sortir d'un long rêve.
218 L'ŒrVRE DE RICHARD WAGNEli.
Il chante comme un jeune oiseau!
Le sajii;- joyeux
Coule oraii;eux, Gonflé de volupté fougueuse;
Et les soupirs,
Et les désirs,
Et les pensées
8'enflent, bercées Comme une mer mélodieuse.
Je sens jaillir
Et tressaillir Dans ma poitrine un hymne immense.
Adieu la nuit, voici le jour!
El l'àme enfin commence L'hymne sublime de l'Amour!
La mélodie de ce chant dithyrambique est d'un élan majestueux; ivre de lumière, de parfums et de vie, elle monte et plane de zone en zone dans le ciel bleu, soutenue par un accompagnement à plein orchestre, où les mille voix de la forêt se prolongent et se fondent en une symphonie éclatante.
Le marqueur a perdu patience. Furieux, il sort de sa cachette en brandissant son tableau noir tout criblé de traits. « C'est fini, crie-t-il, il n'y a plus
LES MAITRES CIIANTEIUS. 21!)
do place. » Walther veut achever, c'est en vain; l'assemblée se lève en tumulte, les maîtres font cercle autour du greffier, qui leur démontre tous les crimes de lèse tabiil attire de son rival. « Ni pause, ni fioriture, et pas trace de mélodie! y> dit le critique triomphant. L'avis est unanime, le chant d'essai de Walther est déclaré absurde, fou, incompréhensible. Un seul regarde le vaillant improvisateur avec une admiration mêlée de stupeur. C'est le vieux Hans Sachs, le poëte aimé de Nuremberg, un vrai poëte à sa manière, fort élevé audessus des préjugés de l'école. Il prend hautement la défense du chevaher, le conjurant d'achever quand même, au mépris des pédants qui refnsent de l'écouter. Walther, fièrement dressé sur sa chaire, achève son hymne au milieu des protestations et du bruit. Ce finale du premier acte est d'un effet très-puissant. Le chant audacieux de Walther domine le tumulte des maîtres de toute la hauteur dont l'enthousiasme domine l'impuissance. Il célèbre l'oiseau au plumage resplendissant qui prend son vol au milieu d'un essaim de hiboux et de
-r.O L'ŒUVUE DE RICHARD \YAGNER.
chouettes, s'élance bien au-dessus, et déploie ses ailes dans l'azur tranquille, puis va rejoindre à travers les libres espaces sa montagne natale. Cet aigle, c'est lui, c'est son chant, c'est sa fière mélodie qui déploie dans cette troisième strophe toute sa puissance d'envergure. « Adieu, les maîtres, pour toujours! » dit Walther avec dédain en descendant de son siège, et il sort précipitamment. Le vacarme des maîtres scandalisésest au comble. Au milieu ^de cette agitation, Sachs, immobile et fasciné, a suivi le chant du chevalier avec un intérêt croissant. « Quel courage! s'écrie-t-il, quelle flamme! Silence, maîtres, écoutez donc! C'est un cœur de héros, un fier poëte celui-là! y> Peine perdue, le verdict est prononcé, tous se pressent pèle-môle vers la porte, et grâce à la confusion générale, les apprentis renouent leur ronde folâtre autour de la tribune et répètent en gambadant :
La couronne de fleurs, la couronne jolie, Le beau chevalier l'attrapera-t-il ?
Le second acte nous transporte au beau milieu
de la pittoresque ville de Nuremberg. Une rue étroite se présente en perspective; deux maisons bordent le devant de la scène. A gauche, c'est la modeste maisonnette du cordonnier Hans Sachs; un lilas enlace et protège la paisible demeure de ses feuilles touffues, et les grappes de fleurs odorantes encadrent familièrement les petites fenêtres à carreaux du vieux poète. A droite, c'est la maison plus imposante de maître Pogner, ombragée d'un beau tilleul, ornée d'un escalier de pierre et d'une porte à niches. Deux enfilades de toits pointus vont se perdre au fond avec leurs pignons aériens à flèches gracieuses qui se pressent comme une forêt de mâts, et par-dessus la ville bourdonnante les dernières lueurs d'un soir d'été se jouent dans le ciel pur.
Le couvre-feu a sonné, les apprentis quittent leur travail en sautant de joie, aux cris : « Demain c'est la Saint-Jean ! c'est la Saint-Jean ! où l'on ne voit que fleurs et rubans! » David et Madeleine, qui se risquent un instant dans ce groupe espiègle, essuient au passage ses couplets railleurs. « A la
252 L'ŒUVRE DE niCHARD ^YAG^'E1>.
Saint-Jean, tout, le monde se marie. Les vieux épousent les fillettes, la vieille fille épouse le jeune garçon. » Bientôt la nuit tombe, tout se disperse, et la rue devient déserte. Hans Sachs' ouvre la petite porte de son atelier, allume sa lampe, s'assied sur son escabeau et se remet au travail.
1. Hans Sachs (né en li94, mort en 1576), le poêle le plus populaire de l'Allemagne au xvi« siècle, fut un des types vigoureux et originaux de cette époque si féconde en caractères biens trompés. Il n'a pas cessé de vivre dans le souvenir du peuple, et l'on montre encore sa maison à Nuremberg. Ce cordonnier avait lu tout ce qu'on pouvait lire de son temps en allemand. Histoire sainte et profane, mythologie grecque et romaine, légende d'Arthur et de Charlemagne, il savait tout. Il comptait au nombre de ses amis Wilibald Pirkheimer, Albert Diirer et Luther, qu'il appelait « le rossignol de AVittemberg. » Rimeur infatigable, conteur jovial et cordial, poëte à ses heures, il écrivit une quantité innombrable de farces, de tragédies, de poèmes, de cantiques, qui remplissent plusieurs in-folio. 11 excelle dans le récit populaire. Gœtlic a miité parfois sa manière, et lui a consacré un monument dans la pièce intitulée Ilaiis Sachsen's poetische Sendung. Le fils illustre du patricien de Francfort salue comme un de ses ancêtres intellectuels le pauvre et joyeux cordonnier de Nuremberg. Après avoir décrit l'atelier de l'artisan, oii la muse, « belle à voir comme une image de noire chère dame », vient visiter le poëte dans un rayon de soleil, il s'écrie : « Comme il vit heureux dans sa douce retraite ! Là-haut, dans les nuages, flotte pour lui une couronne de chêne éternellement jeune et verdissante; la postérité en ceindra son front. Honneur à lui et honte à tous ceux qui méconnaîtraient leur maître! » La prédiction de Goethe se réalise de plus en plus. Le drame de Richard Wagner est le plus beau monument qu'on ait jamais élevé à la gloire du poêle nnrembcrgcois.
Mais la soirée est trop belle, le calme trop prol'ond, le parfum des lilas trop enivrant, la besogne n'avance pas, et, posant son marteau, il se met à rêver. Le chant de Walther résonne encore à son oreille et l'obsède étrangement. « Je le sens et ne pais le comprendre, je ne puis le retenir ni l'oublier non plus. J'essaye de l'embrasser, et la mesure me manque. Gomment embrasserais-je ce qui était infini? Ces accents me semblaient si connus et pourtant si nouveaux, nouveaux comme un chant d'oiseau pendant le doux mois de mai. )) Il cherche, il songe, il cherche encore sans pouvoir trouver, pendant que le hautbois et le cor se renvoient la phrase la plus mélodieuse et la plus pénétrante du chant d'essai de Walther. Par quoi l'a-t-il donc saisi si fortement? De quelle terre vient-il? De quelle monde débordant de jeunesse et de force? Uhymne au printemps a profondément retenti dans l'âme naïve du vieux poëte; on dirait qu'il y a réveillé la verve rimeuse et la flut chanter à son tour, comme le cri du rossignol éveille dans les arbres d'alentour mille échos passionnés.
La musique qui accompagne ce monologue est d'une magie printanière ; susurrements légers des violes, s'ons expirants de la flûte, longs appels sans réponse des cors, ces harmonies étranges où surnasjent les motifs enchanteurs de Walther nous init'ient par degrés à tout ce travail intérieur, à cette germination mystérieuse des pensées, à ce renouveau qui bourdonne dans la tête du vieux maître.
Une visite inattendue et charmante le tire de sa rêverie. Eva s'est glissée hors de la maison paternelle, elle traverse la rue sur la pointe des pieds et s'approche, furtive et légère comme un chevreuil, de l'atelier du cordonnier. Elle est en proie à une vive inquiétude. Walther est-il sorti triomphant de l'épreuve? pourra-t-il concourir demain? voilà ce qui l'amène. Sachs, agréablement surpris par l'aimable visiteuse, se lève, Eva s'assied au dehors sur le banc de pierre qui tient à la maison; le maître, resté en dedans, s'appuie sur le rebord de la fenêtre, et se penche vers la jeune fille. Les lilas en fleur encadrent ce tableau, et la lune le caresse d'un rayon.
Eva. — Bonsoir, maître! Toujours au travail !
Sachs. — Comment, c'est toi, mon enfant! Eve, ma mignonne? Mais je devine pourquoi tu viens. Les nouveaux souliers, n'est-ce pas ?
Eva. — Mal deviné! je ne les ai pas encore essayés. Ils sont si beaux, si magnifiquement ornés, que j'hésite à les mettre.
Sachs. — Et demain pourtant tu les porteras comme fiancée.
Eca. — Et qui sera le fiancé?
Sachs. — Le sais-je, moi?
Eva. — Et qui vous a dit que je suis fiancée?
Sachs. — Eli quoi! toute la ville le sait.
Eva. — Si toute la ville le sait, l'ami Sachs n'est pas sorcier pour me l'apprendre. Je croyais qu'il en savait plus long.
Sachs. — Que puis-je savoir?
Eva. — Eh! voyez donc! Faut-il vous le dire? Je suis bien solte, n'est-ce pas?
Sachs. ■ — Je ne dis pas cela.
Eva. — Alors vous êtes bien rusé ?
Sachs. — Je n'en sais rien.
Eva. — Vous ne savez rien? Vous ne dites rien? Ah! l'ami Sachs, je comnience à m'en apercevoir, la poix est moins flexible que la cire. Je vous aurais cru plus fin.
Sachs. — Enfant ! Cire et poix sont choses également précieuses dans mon métier. J'ai pris la cire la plus exquise pour faire reluire les fils de soie qui enlacent tes souliers
256 L'ŒUVllE DE RICIIAUD WAGNER.
coquets; mais aujourd'hui je fais de gros souliers. Il me (aut de la poix pour un rude manant.
Eva. — Qui donc? Un grand personnage peut-èlre?
Sachs. — Je crois bien ! Un maître clianteur, un fier prétendant, qui pense l'emporter demain sur tous ses rivaux. Je travaille aux souliers de maître Beckmesser.
Eva. — Oh! alors, mettez-y de la poix, et hardiment! Qu'il y reste collé et me laisse en paix !
Sachs. — Il espère te gagner sans faute par son chant.
Eva. — Lui? Comment donc?
Sachs. — Un célibataire ! Ils sont rares parmi les maîtres.
Eva. — Un veuf ne pourrait-il réussir?
Sachs. — Mon enfant, il serait trop vieux pour toi.
Eva. — Trop vieux? Pourquoi? C'est l'art qui doit vaincre, et non pas la jeunesse. Quiconque s'y entend brigue ma main !
Sachs. — Eve, ma mignonne, tu me fais des contes bleus.
Eva. — Pas moi! c'est vous (|ui me contez sornette. Avouez que vous êtes changeant. Dieu sait qui vient d'emménager dans votre cœur. Moi qui croyais y régner depuis tant d'années !
On le voil, toute la coquetterie enfantine, toute la orràce insinuante d'Eva échouent devant la malice paternelle du cordonnier. Elle parvient cependant à faire tomber la conversation sur la séance à l'école de chant, Sachs laisse échapper comme
par hasard le mot de « présentation ». Eva tressaille et s'écrie naïvement :
Eva. — Ah ! maître Sachs, vous auriez dû me le dire tout de suite, et je ne vous aurais pas tourmenté de questions superflues. Eh bien ! vite ! dites-moi qui s'est présenté à l'école des maîtres chanteurs?
Sachs. — Un jeune seigneur, mon enfant, un ignorant.
Eva. — Un jeune seigneur? J'espère! — A-t-il été reçu ?
Sachs. — Du tout, mon enfant, il y a eu grande bataille.
Eva. — Alors parlez donc ! racontez-moi ce qui s'est passé. Si cela vous tourmente, comment resterais-je tranquille? A-t-il mal subi son épreuve ? a-t-il perdu ?
Sachs. — Perdu sans grâce, le sire chevalier.
Madeleine, sur l'escalier. — Pst !
Eva. — Sans grâce? Comment? Pùen ne peut le sauver? A-t-il si mal chanté qu'il ne puisse devenir un maître?
Sachs. — Pour celui-là, mon enfant, tout est perdu. Il ne sera maître dans aucun pays. Car, sache-le, mon enfant, quiconque est né maître, parmi les maîtres ne fera point fortune.
Madeleine, de l'autre côté de la rue. — Le père demande après toi.
Eva. — De grâce! une dernière question. N'a-t-il pas trouvé dans toute l'école un seul ami pour le défendre?
Sachs. — Un ami? Voilà qui serait plaisant! Laissons courir ce hobereau à plume de paon. Nous voulons dormir tranquilles sur les règles que nous avons apprises à la sueur