II
de notre front. Qu'il nous baille la paix, ce trouble-fête, et qu'il cherche ailleurs son bonheur !
Eva se lève en colère. — Oui ! il le trouvera ailleurs que chez vous, pédants envieux que vous êtes ! Il le trouvera là où les cœurs brûlent encore d'un feu généreux, en dépit de tous les maîtres sournois!
On le devine aisément, maître Sachs n'a médit du chevalier que pour mieux sonder le cœur d'Eva. II est vrai que sous ses cheveux grisonnants, le poète, encore plein de verdeur, cache un faible pour la ravissante enfant, la perle de Nuremberg. Toute petite il la portait dans ses bras, il l'a vue grandir, il lui a enseigné tout ce qu'il savait de bon et de beau, et l'a toujours aimée, choyée, gâtée comme une fille adoptive. C'est une de ces affections de père qui renferment un grain de passion ; mais le vaillant maître ne songe même pas à se l'avouer, et maintenant qu'il sait où souffle le vent, il se décide gaiement à prendre en main la cause deWalther.
L'aventure menace toutefois de prendre une tournure plus grave. Walther s'avance dans la rue; Eva, fidèle au rendez-vous, s'élance vers lui. Las de
tergiversations et de compromis, exaspéré contre les maîtres, le jeune homme a pris un parti énergique; il veut enlever sa fiancée loin de cette ville d(i pédants et l'épouser dans son château. Eva se jette dans ses bras sans hésiter. Ils vont fuir; mais les amants ont compté sans maître Sachs. Le cordonnier a tout vu ; il entr'ouvre légèrement son volet et fait tomber un rayon de lumière sur les fugitifs, qui reculent effrayés. Au même instant, Beckmesser arrive du fond de la rue et fait entendre le son de sa guitare. Le greffier se flatte de gagner le cœur d'Eva par une sérénade nocturne. A la vue du malencontreux critique, Walther tire son épée et veut s'élancer sur lui. Eva, qui craint un scandale, ne parvient qu'à grand'peine à calmer son ravisseur impatient. Enfin elle l'entraîne sous le tilleul sombre, où ils attendent l'issue de la scène.
En apercevant Beckmesser, Sachs, saisi d'une idée subite, rouvre sa porte et place son escabeau dans la rue. Au moment où le greffier s'apprête à chanter, Sachs frappe à grands coups de marteau sur une paire de souliers qu'il est en train d'achever.
et entonne d'une voix de stentor une chanson humoristique de sa façon. Alors le greffier, piqué, hors de lui, trépignant de colère, chante à tue-tête sa prosaïque et lourde sérénade.
Cette cacophonie burlesque met aux fenêtres les voisins, qui, furieux d'être troublés dans leur sommeil, accablent d'injures le chanteur importun. David l'apprenti est descendu, il s'imagine que le greffier en veut à Madeleine, tombe sur loi à bras raccourcis, et d'un solide gourdin fait voler sa guitare en éclats. Les voilà aux prises. Les voisins accourent et veulent les séparer. — Est-ce que ça vous regarde? — crient de nouveaux arrivants, elles voisins eux-mêmes tombent les uns sur les autres. Après les voisins viennent les apprentis, après les apprentis les compagnons, tons criant, jurant, frappant à qui mieux mieux. La jalousie des corporations s'en mêle. Charpentiers, tailleurs, serruriers tombent les uns sur les autres; les maîtres eux-mêmes, qui voulaient se poser en arbitres, finissent par jouer des poings; enfin c'est une mêlée inextricable. Walther, resté à l'écard avec Eva, veut profiter de la confu-
sion pour se frayer un chemin Tépée à la main; mais Sachs, qui les observe, s'élance sur eux, saisit Walther d'une main et de l'autre pousse Eva dans les bras de son père, puis il entraîne le chevalier dans sa maison et ferme la porte derrière lui. Au même moment, on entend la trompe du veilleur de nuit; le cor d'Obéron ne produirait pas d'effet plus instantané. Aussitôt la bataille cesse comme par enchantement; apprentis, compagnons, bourgeois, prennent la fuite, tout se disperse, toutes les fenêtres se ferment précipitamment, et la pleine lune éclaire de ses paisibles rayons la rue silencieuse. Le veilleur de nuit arrive trop tard, se frotte les yeux, regarde autour de lui d'un air ébahi, et, croyant avoir entendu des spectres, il entonne d'une voix tremblante son verset solennel : « Écoutez, bonnes gens, prêtez l'oreille, — la cloche a sonné onze heures. — Gardez- vous des spectres et des lutins,
— qu'aucun mauvais esprit n'ensorcelle votre âme.
— Louez Dieu le Seigneur! »
Le finale de cet acte est un tour de force d'orchestration et de verve comique. Le crescendo qui
±Gi L'ŒUVRE DE riCIIARD WAGNER.
accompagne la mêlée se développe tout entier en fugue sur la ritournelle bizarre de la sérénade, et gagnant tout l'orchestre par bonds rapides, éclate avec une furie étourdissante. Cet air drolatique qui, dans l'idée du galant greffier, devait attendrir la belle Eva, ne fait qu'ameuter les voisins. Comme un lutin moqueur, il se multiplie, se centuple en pirouettes fantasques, s'élance de toutes les" fenêtres, s'échappe de toutes les portes, et, légion formidable, revient assaillir le chanteur effaré. Le pédant est puni par son péché, rossé par sa propre sérénade, qui semble prendre mille corps et fourmiller autour de lui : idée originale d'un comique très-gai. Un autre compositeur eût sans doute fait tomber la toile sur cette éclat de rire shakspearien. Par une intention fine et heureuse, le poëte a voulu ramener l'auditeur à une disposition plus contemplative. Un coup de trompe, et tout s'enfuit, le veilleur de nuit chante au milieu du silence son grave couplet, moitié comique, moitié sérieux, la lune monte entre les pignons grêles de la ville endormie, et d'un coup de baguette on se dirait
enlevé dans le royaume aérien des esprits, qui se sont amusés à semer la discorde parmi les braves bourgeois pour mieux préparer le triomphe de leurs favoris. Les fïiites reprennent staccato scherzando le motif endiablé qui va se perdre dans les profondeurs de la basse, tandis que le cor répète deux fois comme une douce question trois notes rêveuses du prélude de Walther. On croit voir s'esquiver en serpentant la ronde folâtre de lutins et de fées, et s'évanouir sa trace lumineuse comme un essaim de lucioles, pendant qu'un sylphe attardé se penche sur Eva et murmure le nom mystérieux du bien-aimé à la jeune fille qui s'endort. La musique a de ces magies; seize mesures lui suffisent pour faire passer sous nos yeux toutes les féeries d'Obéron et de Titania.
A cette nuit bruyante et fantastique succède un jour radieux. Au troisième acte, nous sommes dans l'intérieur de Sachs. L'atelier a pris un air de fête, tout est en ordre, la table reluit, les modestes fenêtres garnies de pots de fleurs tamisent le soleil du matin. Le maître est assis dans un
grand fauteuil; il tient un in-folio ouvert sur ses genoux et paraît plongé dans sa lecture. David, qui entre en frétillant de joie parce que Madeleine lui a donné fleurs et rubans, a beau tourner autour de lui, Finterpeller par son nom, à voix basse, à haute voix, il ne bouge pas, si bien que l'apprenti inquiet se croit en disgrâce et demande d'une voix suppliante le pardon de ses méfaits nocturnes. Pour toute réponse, le maître ferme son in-folio à grand bruit, et l'apprenti effrayé tombe à genoux. « Le sermon va venir et la courroie par-dessus le marché », pense David; mais le maître a l'air de revenir d'un auLre monde, son front est serein, sa voix amicale, il fait réciter à son élève le verset du matin, et l'envoie s'habiller pour la fête. Maître Sachs est un vrai philosophe. Quand il vient de lire dans la Chronique du monde (Weltchronik), quand il a médité sur les destinées humaines, il est doux comme un agneau, il comprend tout et ne se fâche de rien. Resté seul, il achève sa méditation, qui nous ouvre une échappée sur le fond de cette âme mâle et placide. Repassant dans sa
mémoire les événements de la nuit, il se demande quel démon a excité les uns contre les autres les paisibles citoyens de sa chère ville de Nuremberg. — C'est l'antique folie, dit-il, c'est l'éternelle illusion, sans laquelle rien ne réussit et qu'il ne s'agit que de maîtriser. Après la folle nuit vient le jour! Voyons comment Hans Sachs s'y prendra pour faire sortir de la grande vanité quelque chose de grand ! ))
A ce moment, Walther entre dans l'atelier. — « Prenez courage, lui dit Sachs, et composez-moi un chant de maître! » Walther sourit; il ne croit pas à une réconciliation avec l'école, et n'en veut plus entendre parler. Sachs n'est pas de cet avis, et lui promet la victoire pourvu qu'il plie son inspiration à une forme plus sévère. « Comment m'y prendrais-je? — Racontez-moi votre rêve du matin. » Ce rêve, comme tous les rêves, est une vision vague mais d'autant plus délicieuse. Walther s'est vu transporté dans un jardin resplendissant de fleurs et de rosée où une femme divine, une Eve enchanteresse, l'appelait sous l'arbre de vie et l'invitait à
cueillir le fruit savoureux. Fasciné, il s'est assoupi sous les regards de la séductrice. La nuit est tombée, et à travers le feuillage sombre il a vu scintiller une couronne d'étoiles qui semblait vouloir se poser sur le front de la femme aux yeux rayonnants. Dans la bouche de Walther, cette vision se formule tout naturellement en deux strophes mélodieuses d'un flot suave et noble. Le maître est ravi. Dans la joie de son cœur, il a écrit les paroles sur une feuille de papier, ce Et maintenant, dit-il, il s'agit d'oser. Allons nous préparer pour la fête. »
A peine sont-ils sortis qu'on voit apparaître le greffier, qui rôdait dans la rue. Il entre en boitant, car ses jambes n'ont pas oublié la sérénade de la veille et son accompagnement varié. Ses yeux rencontrent la feuille de papier oubliée sur la table. Il reconnaît l'écriture de Sachs ; un chant d'amour de lui? Le vieux cordonnier aurait-il l'audace de briguer la main d'Eva? Cette pensée lui vient comme un éclair. Le maître rentre au même instant en habit de fête. Beckmesser l'accable de re-
proclies et de sarcasmes. « Je n'ai jamais songé à concourir, lui répond Sachs en riant, à preuve que je vous fais cadeau de ces vers. Faites-en ce qu'il vous plaira. » Le greffier tombe tête baissée dans le piège qu'on lui tend et emporte triomphalement la feuille, croyant tenir la victoire dans sa poche.
Survient Eva en robe blanche, richement parée pour la fête. Sachs lui fait compliment sur sa beauté; mais elle lui reproche d'un air triste et boudeur de ne pas savoir oîi le soulier la blesse '. Le cordonnier la prend au mot, lui fait poser le pied sur un tabouret et tâte le méchant soulier. Trop large ici, trop mince là, Eva lui trouve tous les débuts du monde. Tout à coup Walther parait sous la porte, en face d'Eva, et reste cloué sur place devant l'éblouissante apparition. La couronne étoilée qu'il a vue flotter en songe sur la tète de son Eve idéale brille maintenant dans les cheveux d'Eva, et c'est une couronne de fiancée. Le rêve
1. Proverbe allemand qui équivaut à la locution française : où le bût la blesse.
s'est accompli, la vision poétique est devenue réalité vivante. Dans le ravissement que lui cause cette vue, il laisse échapper la troisième strophe de son chant qui résonne aux sons de la harpe comme l'hosanna des fiançailles. Eva l'écoute immobile, les bras étendus, pétrifiée d'étonnement. « Eh bien, dit Sachs en lui remettant le soulier, est-il réussi? Essaye, marche! Te gêne-t-il encore? » Eva reconnaît enfin dans le meilleur maître son plus généreux ami et se jette à son cou. Après un instant d'effusion paternelle, Sachs, s'arrachant à cette étreinte, fait retomber la jeune fille palpitante de bonheur sur l'épaule de Walther, qui la reçoit dans ses bras. David et Madeleine sont entrés comme par hasard, et la scène finit par un grand quintette où tous ces cœurs émus se fondent en un hymne de joie et d'espérance.
Le rideau s'abaisse un instant et se relève bientôt après sur une grande scène populaire. Une vaste prairie s'étend au bord de la Pegnitz. Nuremberg dessine au fond ses tours et sa citadelle; une es-
trade flanquée de girandoles se dresse à gauche. Bourgeois et bourgeoises arrivent en nacelles et sont reçus par les apprentis, qui, vêtus en hérauts, brandissent gaiement leurs sceptres enrubannés. Les corporations se succèdent et arborent leurs bannières sur la tribune des maîtres chanteurs. Les tailleurs, les cordonniers et les boulangers chantent un couplet en l'honneur de leur patron, les trompettes de la ville sonnent leurs fanfares et le peuple applaudit. La joie est au comble quand arrive un bateau tout rempli de paysannes. Aussitôt les apprentis courent s'en emparer, les fifres attaquent un motif piquant et rustique, les couples se forment en un clin d'œil, et voilà la danse en branle. Un cri qui s'élève dans la foule coupe court à ce bal improvisé. Les paysannes, lâchées subitement, volent aux quatre coins de la place, les apprentis se rangent respectueusement, et les cuivres, reprenant la marche solennelle de l'ouverture, annoncent l'arrivée des maîtres chanteurs. Ils se rangent sur la tribune, Pogner conduit sa fdle, qui tient la couronne destinée au vainqueur. Hans Sachs arrive le
dernier. En apercevant son favori, le peuple ne contient plus sa joie, et, d'une inspiration spontanée, unanime, entonne le beau cantique de Sachs sur la réformation :
Debout! voici venir le Jour!
J'entends aux vallons d'alentour Un rossignol à la voix claire ' .
Sa voix réveille ciel et terre !
La nuit s'eniuit à l'Occident, Le jour se lève en Orient, Le ciel livide se colore.
Salut, ardente, immense Aurore !
Ce cantique, enlonné à pleine poitrine par une foule enthousiaste, produit un effet grandiose, irrésistible. Il y a dans ces pianissimo suaves, qui s'enflent de note en notre jusqu'au fortissimo le plus retentissant, un sentiment à la fois doux et fort qui pénètre jusqu'à la [moelle des os. On dirait tout un peuple qui se replie dans les profondeurs de son âme avec un attendrissement religieux, et puis laisse éclater sa joie dans un cri
1. Allusion à Lutlier. Cette poésie se trouve dans les œuvres de Hans Sachs.
de liberté. Un sourd roulement de tambours vient appuyer par deux fois ces voix éclatantes, comme un fracas d'armes lointain; on y sent gronder toute une révolution. C'est la réforme qui respire dans ce cantique, non pas la réforme étroite et confessionnelle, mais la grande, réternelle réforme qui a pour devise : affranchissement de l'homme, libre épanouissement de l'âme, fraternité humaine. Cela est d'un grand artiste d'avoir su conserver la couleur protestante à ce cantique en le remplissant d'un sentiment si large. Quoique d'un caractère bien moins universel, cet effet rappelle Y Hymne à la joie de Schiller, placé par Beethoven à la fin de sa neuvième symphonie.
Sachs reçoit cet homm age avec calme et dignité. Debout, immobile au bord de la tribune, il regarde par-dessus la foule à l'horizon, comme si son regard plongeait dans l'avenir. Le concours commence. Beckmesser entre d'abord dans l'arène. Sa démarche provoque déjà, l'hilarité de la foule; son chant fait le reste. L'infortuné greffier n'a vu que du feu à la poésie de Walther, il a lu les mots de
travers et débite ce galimatias sur l'air de sa propre sérénade avec force ritournelles, et fioritures. Après la première strophe, les maîtres se regardent entre eux; après la seconde, le peuple murmure; après la troisième, tout part d'un immense éclat de rire. Alors Walther sort de la l'on le et se présente d'un front intrépide. Un murmure d'approbation accueille le jeune homme, et c'est au milieu d'un profond silence qu'il reprend la première strophe de son chant. La noble mélodie répand ses ondes majestueuses sur la foule captivée, un frisson sympathique parcourt les auditeurs. Sûr désormais de sa victoire, Walther cède au démon cie l'improvisation ; sa pensée hardie prend un nouvel essor. Pour la première fois il a senti sa puissance sur les hommes, il a surpris les échos ravissants de sa voix inspirée dans les voix émues de la foule, il a entendu la vibration magnétique des cœurs. A ce moment unique de son existence, le secret de sa destinée se révèle à lui, le mystère de sa vision gracieuse se dévoile à ses yeux. Ce n'est plus l'Eve du paradis qu'il croit voir devant lui, ce n'est plus la simple
jeune fille de Nuremberg; une fiancée plus sublime se montre, la Muse elle-même, la Muse de son peuple lui apparaît. Chaste et souriante, elle l'appelle à la source sacrée, l'inonde de ses regards comme d'un baptême de feu. C'est elle qu'il cherchait, c'est elle qu'il trouve enfin et qu'il salue d'un audacieux chant d'amour. Le peuple est saisi par ces accents inouïs qui le transportent dans un autre monde sur les ailes de la poésie, les maîtres chanteurs, touchés et vaincus, trahissent malgré eux leur admiration. Walther s'avance vers la tribune et plie un genou devant Eva, qui pose sur sa tête la couronne de myrte et de lauriers. Ainsi s'achève la victoire du vrai poëte. Les apprentis battent des mains, le peuple agite chapeaux et bannières, et la toile tombe aux cris répétés de Vive Hans Sachs!
De l'entente finale des deux poètes ressort la pensée maîtresse du drame. Ce dénouement est en même temps la victoire d'une idée. C'est par l'alliance du poëte de race noble avec le poëte popu-