‹ Le drame musical (volume 3)Chapitre 13 sur 33 · II · texte numérisé non relu

II

27i L'ŒUVHE DE RICHARD WAGNER.

laire que s'achève le triomphe de la poésie ellemême. Ils viennent de régions opposées pour se rencontrer an même point. Le chevalier Walther a grandi dans l'isolement de son château féodal. Son àme s'est éveillée aux frissonnements de l'antique forêt, dans l'éternelle jeunesse de la nature. Durant les longues veilles, il a lu (c les vieux livres légués par raïeul », et les grands inspirés des âges héroïques lui sont apparus. Alors surgirent en lui des rêves larges comme les grands bois, des pensées hautes comme le ciel ; mais pour qui coulera-t-elle , cette source qu'il sent déborder de son cœu)-? Il voudrait la prodiguer à des êtres aussi nobles que lui. Où vivent-ils? Il faut qu'il les trouve, et voilà ce qui le pousse dans le vaste monde, il voudrait s'y élancer comme un aigle du haut de son aire, le cœur gonflé et les ailes ouvertes.

Sachs, au contraire, n'est qu'un pauvre artisan : sorti du peuple, pétri de sa chair, nourri de ses labeurs, il a vécu de sa vie. Ah! comme jour et nuit il a manié le marteau et le poin(;on dans son

petit atelier au cœur de la la cité travailleuse! Pendant ce temps, son esprit infatigable ne chômait pas. Le peuple, qu'il aimait tant, lui a soufllé sa verve et sa bonne humeur. Il chante avec lui, pour lui, soir et matin. Il scande sa chanson à coups de marteau; qu'importe, si elle est gaie? L'humanité lui apparaît de loin comme une lanterne magique où paysans, seigneurs, rois et peuples dansent une folle sarabande. Il regarde ce monde étrange d'un œil calme. Il est fort et ferme sur le sol où il marche, il sent qu'il est la voix des simples. Ainsi nous voyons le vieux travailleur au déclin de sa vie, toujours jeune d'âme et franc de cœur, saluer d'un mâle cantique l'aurore du grand jour de la réforme. Ce Hans Sachs est à la fois une résurrection et une création. L'artisan poëte du xvf siècle apparaît ici avec sa vraie physionomie transfigurée d'un rayon d'idéal. C'est bien là le type de l'esprit inventif, de l'imagination infatigable du peuple. Avec cela, nature saine et riche. Au dehors, la rudesse, la bonhomie, la fine malice de l'artisan; mais, S'ous cette forte écorce qu'il oppose comme

une cuirasse infrangible aux sots et aux méchants, il y a des trésors de douceur, de poésie, de mâle tristesse, et tout au fond on trouve un sage plein de force et de joie. Si différents qu'ils soient, Hans Sachs et Walther sont faits pour se comprendre et se compléter. L'un arrive des hauteurs sublimes du rêve et de la pensée, l'autre sort du fin fond du peuple; l'un aspire à descendre et à se communiquer, l'autre à monter et à se retremper dans un air plus pur. Le chevalier met fièrement sa main dans la rude main de l'artisan : ainsi se conclut l'alliance de l'art élevé avec l'art naïf.

Unis, ils peuvent rajeunir et féconder l'école ellemême. Car, dans la pensée de l'auteur, l'école n'est pa une simple entrave. Elle aussi est nécessaire^ îe pédantisme seul est persiflé. L'école sérieuse représente la tradition, la règle, la persévérance. Sans elle point de continuité, point d'art durable. Mais la vie ne peut lui venir que de ces deux sources : du fécond instinct populaire, qui, dans son demi-rêve, ébauche le vrai, et du génie

créateur qui l'exprime avec hardiesse et trouvti sa délivrance intime, sa confirmation éclatante dans l'àme naïve du peuple.

YIII

LA TETRALOGIE DES iMBELUNGEN

Erdal Erda ! j'entonne ton chant de réveil.

^V0T.\^• (Odin).

Si je devais vivre en peur et sans araonr, je jetterais la vie loin derrière moi comme cette mitte de terre.

Siegfried.

Finis en paix, race des Dieux.

L'étoile de l'Amour me luitl

Bruneiiilde.

Nous Louchons enfin à la création, sinon la plus parfaite, du moins la plus surprenante et la plus colossale du poëte musicien. Tout y est extraordinaire et hors cadre : le sujet, l'idée, la forme, les proportions même de l'ensemble. Son étrangeté défie les comparaisons et son audace rompt en visière avec toutes les habitudes du théâtre contemporain. Entrevu au sortir de la jeunesse, ébauché dans la force virile, continué en exil, abandonné, repris, achevé enfin vingt ans environ après sa conception première, ce drame gigantesque occupe une

place capitale dans le développement de l'artiste. Il a plané sur sa vie orageuse et obsédé sa pensée comme le génie à la fois sombre et lumineux de sa destinée, ce génie qui lui commandait, semble-t-il, d'oser toujours davantage et de couronner son œuvre par une tentative unique dans les temps modernes.

Après Lo/iengriu, Richard Wagner, plongé dès lors dans l'étude des traditions anciennes, eut l'idée d'un drame sur la mort de Siegfried en qui lui apparut le type de la jeunesse et de l'insouciance héroïque. Il en traça l'esquisse; mais plus tard il découvrit que cette tragédie en supposait plusieurs autres, qui s'enchaînaient et englobaient dans leur succession les parties essentielles du vieux mythe germanique. Ainsi naquit sa tétralogie. Il en publia le texte sans musique en 1863. V Anneau du Nîbehing, fête scénique pour trois jours et une soirée comme prologue, tel était le titre de ce poëme si original et si remarquable en lui-même. Le croiraiton? il passa complètement inaperçu. La critique allemande est ainsi faite ; elle ne juge guère par im-

pression spontanée, mais selon des catégories immuables. Il ne lui suffit pas qu'une œuvre frappe l'imagination pour s'y intéresser, il lui faut d'abord trouver un nouveau système qui la justifie. Comme poëme, l'œuvre était rangée dans la catégorie des libretti, des choses non littéraires; comme texte de musique on n'y trouva que le projet extravagant d'un opéra impossible; c'est à peine si on en parla. Depuis ce temps, Richard Wagner est parvenu à faire bâtir à Bavreuth un théâtre construit sur un modèle entièrement nouveau et conforme à ses vues, théâtre destiné à des représentations exceptionnelles et qu'il compte inaugurer par celle de ses Nibelungc'ii. Dès lors l'intérêt du public, excité par une entreprise si nouvelle s'est porté sur le poëme, et sa curiosité a fini par éveiller celle de la critique. Aujourd'hui la tétralogie de Richard Wagner est discutée en tous sens, et une littérature variée s'est déjà produite aux alentours. L'action hardie a entraîné la pensée paresseuse.

De quoi s'agit-il dans ce drame auquel l'auteur prétend rattacher la fondation d'un nouveau théâtre

conçu dans un esprit diamétralement opposé aux théâtres existants, et qu'il considère comme le couronnement de son œuvre entière? Ressusciter l'ancien mythe et la légende héroïque des Germains en ses couleurs fortes et primitives, les fondre en un seul tout par le souffle d'une inspiration nouvelle sous la maîtrise d'une grande pensée, et représenter ce vaste ensemble en quatre journées ou drames successifs ^ à la manière des trilogies antiques, avec toute la splendeur décorative et l'exécution parfaite que réclame un sujet aussi riche : tel est le projet. Il est naturel que le grand nombre se récrie devant une tentative aussi osée, que le public étranger ne croie pas à sa réussite, et que peu de gens en saisissent la portée. Quoi qu'il en soit, elle est digne de captiver l'attention par sa grandeur et sa nouveauté. Nous ne raisonnerons pas ici sur les difficultés de l'exécution, sur la possibilité de la mise en scène. Lorsqu'il s'agit d'une volonté puissante, qui crée autour d'elle des circonstances et

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