Chacun d'eux a les proportions d'un do nos opéras
des capacités exceptionnelles, de telles discussions sont toujours oiseuses. Le fait seul, en pareil cas, peut montrer si la force est à la hauteur de l'idée; c'est lui qu'il faut attendre. Quant à nous, qui avons suivi le développement progressif de ce créateur énergique à travers ses œuvres, nous regarderons celle-ci comme les autres, c'est-à-dire en elle-même, et nous l'aborderons de front par son côté le plus général et le plus humain. Mais avant d'en venir au drame de Richard Wagner nous devons jeter un regard sur les éléments mythiques dont le poëte s'est servi, sur ce double monde de la mythologie Scandinave et de l'épopée germanique, où il a taillé ses personnages et choisi les pierres an2fulaires de son édifice.
Nous ne connaissons la mythologie des Germains que par les sagas des Scandinaves. Ils eurent en commun les mêmes dieux qui se rattachent à la grande famille des dieux ariens. Mais, dans leur long voyage à travers les forêts de la Scythie et les mers du Nord, ils perdirent ce rayon de lumière
286 L'ŒL'VRE DE RICHARD ^YAGNER.
qui leur vient du ciel de la haute Asie, et dont ils resplendirent en Inde, en Perse et en Grèce, brillante aurore de l'humanité. Sombres, informes et barbares, ces dieux nous sont revenus de l'Islande par r£'(/(/«, cosmogonie chaotique, limbe ténébreux d'une mythologie en formation. On y reconnaît cependant les types principaux de la famille olympienne : Jupiter dansOdin, Junon dans Fricka, Yulcain dans Thor, Yénus dans Freia, et comme un pàlo et triste fantôme d'Apollon dans ce Baldour qui s'évanouit, ombre lumineuse, dans la brume fuyante des forêts vierges. Zéus de cet Olympe septentrional, Odin règne en maître sur les Ases. C'est un dieu de tempête et de combat, inspirateur du couraoe viril et des amours hardis. Autour de lui chevauchent dans le vent et l'orage ses neuf filles les Walkures. Animées de son esprit, elles excitent le cœur des guerriers et cueillent leurs âmes sur le champ de bataille. Mais cet Odin est un dieu trèssingulier, mystérieux coureur de forêts et de rivages, rôdeur et questionneur. Il est fort mêlé à la nature, hante ses voies les plus secrètes, se confond
avec ses énergies les plus cachées. Parfois il évoque une antique déesse, AYala, qui en sait plus long que lui-même. 11 est peu sur de sa puissance; lui et les siens sont perpétuellement en guerre avec les Géants et la race maligne des Nains. Bien plus, toute la race des dieux est menacée de mort, la lin du monde viendra, les monstres de l'abîme se déchaîneront, le feu montera jusqu'aux voûtes du ciel, et les dieux périront dans l'incendie du monde. Il est vrai qu'au delà de cet immense cataclysme, l'Edda laisse entrevoir une renaissance des dieux et des hommes, un nouvel fige d'or. Mais la catastrophe est certaine, les plus vieilles Sagas le disent, et la Vœluspa, la prophétesse légendaire, l'affirme mystérieusement de son doigt levé, de ses yeux visionnaires et hagards.
Comme une aurore boréale dans une nuit du Nord, reluit dans cette sombre mythologie la légende de Sigurd ou Siegfried aux cheveux d'or, aux yeux rayonnants, tueur du dragon Fafnir, et qui éveilla Brunehildela Walkure, la fille d'Odin endormie sur une montagne et entourée par son père d'un
rempart de feu. Sous les contours informes des Sagas perce en Sigurd la jeunesse héroïque et victorieuse, et en Brunehilde la fille d'Odin, le plus haut type de la femme du Nord, divinatrice, prophétesse, en qui réside quelque chose du souffle divin, selon les anciennes croyances. Ainsi, dans le mythe germanique, la radiance solaire des dieux ariens s'est concentrée sur Siegfried, ancien dieu du printemps, éveilleur de la vie, devenu héros, et sur Brunehilde, fille des dieux, devenue femme. Devant ce couple brillant, les dieux eux-mêmes pâlissent, rentrent dans le crépuscule de leur nuit sombre'.
I. On sait que ce même 'Siegfried est le personnage saillant de l'épopée germanique, mais combien transformé et déjà christianisé! Dans le poëme universellement connu aujourd'hui, mais beaucoup trop surfait par les Allemands, la Détresse des Nihelungen, nous voyons des mœurs païennes, dans un cadre à demi chrétien et des personnages mythiques transportés sur le terrain de l'histoire. Les anciens dieux ont complètement disparu. Tout ce qui en reste sont les Nixes, qui raillent les Burgondes à leur passage du Danube. Brunehilde la Walkure est devenue une reine du Nord, personnage secondaire, vague et sou- . vent incompréhensible. Tout l'intérêt s'est porté sur Siegfried et sur Krimhilde, pour laquelle il trahit Brunehilde comme dans les Sagas Scandinaves, mais sans qu'on sache rien de leurs relations précédentes. Brunehilde se venge comme dans TEdda, en faisant tuer Siegfried par Hagen. Après sa mort, le poënie continue, Krimhilde épouse le roi des
Le dessein extrêmement hardi dn poëte était de renouer la tradition héroïque des Germains, qui se groupe autour du personnage de Siegfried, au mythe des dieux germaniques et Scandinaves, dont Odin (en allemand Wotan) est le chef ' . La grande originalité de cette création, c'est d'avoir ressuscité sous une forme à la fois très-primitive et très-personnelle ces deux mondes, de les avoir fondus en en un seul tout et d'avoir fait de Brunehilde la Walkure, l'héroïne consciente qui les relie. Ces deux figures, Siegfried et Brunehilde, singulièrement rajeunies et grandies, se détachent lumineusement sur le fond mythologique étrange, parfois sombre
Huns et venge la mort de Siegfried sur Hagen, sur ses propres frères et sur toute la race des Burgondes, en les enveloppant dans une immense catastrophe, reflet légendaire des luttes des Germains et d'Attila. — La tétralogie de Richard Wagner n'a rien de commun avec cette dernière partie des Mbelungen. Elle se termine par la mort de Siegfried, qui clùt la première partie du poëme. Cadre, mise en scène, caractères, tout diffère chez lui, tout porte un cachet plus païen. Ici, comme dans ses autres tragédies, il s'est tenu en dehors de l'histoire, dans la région du mythe pur.
1. Ce projet, quoique très-audacieux, n'a rien d'arbitraire; il est dans Fesprit [même des Sagas anciennes. Car la Velsungasaga qui représente Sigurd comme un tils d'Odin est le lien naturel et primitif entre la Goltersaga (mythe des dieux) et la Siegfriedsaga (mythe de Siegfried).