LE CRÉPUSCULE DES DIEUX
Siegfried et Brunehilde sont devenus époux par la loi d'amour. La salle naturelle qui s'étend sous le rocher des Walkures leur offre son abri. Elle lui a donné sa science divine sans rien garder pour elle, lui a révélé les runes sacrées, n'ayant plus qu'une ambition : de vivre en lui, d'être l'âme de ses actions. Mais il ne sait s'en servir, il n'en veut garder qu'un seul enseignement : c'est que Brunehilde est à lui. Le héros doit la quitter pour un temps, chercher de nouvelles actions. En gage de sa fidélité il lui laisse son anneau. Ils se jurent les grands serments et Siegfried, par une matinée splendide, dit adieu à Brunehilde, la laissant sur sa montagne
1. Cette expression est de VEdda. Elle y désigne la catastrophe finale qui menace les dieux. Le poëte a donné ce titre à la troisième journée de sa tétralogie, quoique les dieux n'y paraissent plus, parce que dans sa pensée la fin de leur règne se rattache à la mort de Siegfried ot de Brunehilde.
SOUS la garde du feu que lui seul peut franchir. Dans sa coui-se fougueuse à travers le monde il arrive à la demeure de Gounther, chef puissant des bordsdu Rhin. Gountherest bon, mais faible ; il règne sur ses vassaux pour ainsi dire de pair avec Hagen, son frère bâtard, fils illégitime de Grimhild et d'Albéric le Nibeloung. En renonçant à l'amour, Albéric n'avait pas renoncé au plaisir; il a séduit Grimhild par l'attrait de l'or; le démon de Nibelheim a engendré le démon humain, qui le surpassera. En Hagen revit plus forte, plus froide, plus concentrée, la haine de son père contre tout ce qui est jeune, noble, lumineux. Son teint est blafard, jamais il ne rit et ses traits endurcis le font paraître plus vieux qu'il n'est. De même que les dieux de lumière ont placé leur enjeu sur Siegfried, de même le roi de Nibelheim compte sur son fils pour regagner l'anneau fatidique et la puissance qui s'y attache. Instruit par son père, qui de temps à autre se glisse auprès de son fils dans les ténèbres, Hagen épie l'occasion et d'avance ourdit la trame qui doit perdre les deux favoris des dieux.
Le bâtard toujours écouté a dit à son frère que Brunehilde est la plus désirable des femmes. Il lui peint la vierge qui dort dans les flammes, mais il se garde de lui dire que Siegfried l'a réveillée et qu'elle est devenue sa femme. Déjà Gounther la convoite, quand Siegfried accourt chez lui par le Rhin. « Lutte avec moi ou sois mon ami ! » dit le joyeux héros à Gounther en entrant sous le vaste portique aux arcades massives qui sert d'entrée à sa demeure. Gounther lui donne la bienvenue et Siegfried met dans cette amitié brusquement conclue la gaieté sans mesure qu'il met à toute chose. Aussitôt, sur le conseil de Hagen, Goutroune, la sœur de Gounther, présente au nouveau venu un breuvage d'oubli, dont l'effet étourdissant est d'effacer de la mémoire le souvenir de toute une partie de sa vie passée. Siegfried boit et se retourne vers Goutroune, qui se tient devant lui rougissante, confuse, baissant voluptueusement les yeux et les relevant tour à tour. Du premier regard il s'enflamme violemment pour elle. Gounther lui promet sa sœur à condition qu'il hii aide à conquérir pour lui-môme la femme qit il
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désire. Et quelle est cette femme? (.c Sur un haut rocher son siège... un feu environne la salle... Quiconque traverse le feu... peut seul affranchir Brunehilde... » Gounther lui murmure d'une voix mystérieuse ces paroles qu'il a entendues de Hagen. Siegfried les répète machinalement d'un air étonné, comme s'il cherchait dans ses souvenirs à se rappeler une chose depuis longtemps oubliée. Au nom même de Brunehilde, le dernier souvenir de la Walkure semble s'évanouir dans sa mémoire. Hagen se tient derrière eux couvant sa proie. L'incantation est complète, l'oubli total, instantané * .
i. La trahison de Siegfried, origine de la catastrophe, est empruntée au mythe Scandinave. Le sens du breuvage d'oubli est évident. L'imagination populaire se représentait ainsi l'effet foudroyant d'une passion nouvelle sur une nature naïve, impressionnable, toute d'impulsion, et qui ne vit que dans le présent. L'intensité de la sensation nouvelle transforme pour un temps plus ou moins long jusqu'en sa racine la nature première de l'homme, efface toute une page de sa mémoire. C'est ainsi que le dramatiste l'a sans doute entendu. L'image de Goutroune s'interpose entre Siegfried et l'image de Brunehilde comme une hallucination qui empêcherait l'œil de voir un autre personnage en projetant une vision devant lui. De nombreuses observations constatent aussi que le pouvoir magnétique d'une volonté sur une personne tombée en sa puissance a pu effectuer l'oubli total d'une partie de la vie passée. Ce phénomène est donc fondé dans la nature et peut s'expliquer jusqu'à un certain point par le caractère de Siegfried. Quelle impression pro-
Siegfried aveuglé par sa passion présente jusqu'à l'oubli complet de celle qui ne vit que pour lui, dompté par un charme étourdissant qui a effacé jusqu'à la dernière trace de ses souvenirs, consent à conquérir Brunehilde pour son ami. Il se sert alors pour la première et la dernière fois de son pouvoir comme maître des Nibeloungen en employant le heaume magique qu'il a pris dans le trésor. Par lui il se donne l'extérieur de Gounther. Vêtement, armure et stature, tout en lui de la tête aux pieds ressemble à son frère d'armes. La visière du heaume recouvre son visage. Sous ce masque il franchit le feu et monte sur le rocher. Brunehilde, qui avait entendu la fanfare du héros, s'élance au-devant de lui pour se jeter dans ses bras — et se trouve en face d'un étranger. Elle recule épouvantée. Chan-
duira-t-il en scène? Quel degré de foi pourra-t-il inspirer? Et jusqu'à quel point un homme ayant perdu conscience d'une partie de sa vie peut-il nous intéresser? La composition musicale de la troisième journée que nous ne connaissons pas encore et la représentation pourront seules donner des lumières là- dessus. Au point de vue purement dramatique, le fait est d'un ordre trop exceptionnel pour convaincre et pour émouvoir. Mais chez Richard Wagner on ne saurait porter un jugement définitif sur une de ses scènes sans joindre la partition au poème, tant la musique aide ici la psychologie.
géant sa voix, il déclare se nommer Gounther et demande à Brunehilde d'être sa femme parce qu'il a franchi le l'eu. Elle refuse avec horreur et montre comme sa défense l'anneau qu'elle porte à son doigt, l'anneau de Siegfried! Mais lui, luttant avec elle, le lui arrache; l'ayant domptée ainsi, il la force de le suivre et ramène stupéfaite et brisée à Gounther, qui caché derrière un buisson, prend sa place sans que Brunehilde ait remarqué la substitutions Quand Gounther amène Brunehilde silencieuse et sombre à sa demeure, elle se trouve face à face avec l'autre couple : Siegfried (qui a repri> sa forme naturelle) et Goutroune couronnés de fleurs et suivis d'un cortège d'hommes et de femmes. Surprise, interdite, elle marche sur Siegfried et le regarde fixement. Il s'avance amicalement vers elle, mais
1, Les réserves que nous fîmes pour la scène précédente nous les ferons à plus forte raison pour celle-ci. L'offacement du souvenir de Brunehilde est déjcà extraordinaire. Ce qui est plus surprenant, c'est que remis en face d'elle, aucun souvenir du passé ne se réveille en lui. La musique seule pourra faire comprendre ici la force de l'incantation qui chann:e pour ainsi dire le héros en une autre personne. A la simple lecture cette scène produit plus d'élonnement que d'effroi, taudis que son pendant dans le drame qui précède, le réveil de Brunehilde, s'explique et convainc par lui-même.
sans la reconnaître, et la soutenant à demi évanouie, lui montre GounLher son éj30ux. A sa main levée Brunehilde voit l'anneau. Un horrible trait de lumière traverse son esprit. Elle comprend que c'est lui, non Gounther, qui l'a vaincue, qu'elle est la victime d'un stratagème et que Siegfried en est l'exécuteur. S'adressant alors à Gounther : « Traître! dit-elle à haute voix, et trompé toi-même! Écoutez tous, ce n'est pas à lui, c'est à cet homme là-bas que j'appartiens et que j'ai tout donné ! )) Au milieu de l'agitation extrême que celte révélation provoque dans l'assistance, Siegfried, toujours sans souvenir du passé, jure tranquillement et gaiement sur la lance d-e Hagen qu'il n'a pas rompu son serment de fraternité à Gounther. Brunehilde alors s'élance dans le cercle et arrache avec fureur la main de Siegfried du fer de la lance, et en saisissant la pointe à son tour, elle s'écrie : « Cet homme a rompu tous ses serments et maintenant il se parjure! J'en jure par cette pointe, qu'elle l'abatte! » Gounther est troublé, rouge de honte; les honmies vocifèrent, mais Siegfried ne voyant en tout ceci
qu'un caprice et qu'une querelle de femme passe son bras autour de la taille de Goutroune et l'entraîne avec le plus naïf enjouement.
Aussi sublime qu'était l'amour de Brunehilde, aussi terrible est la soif de vengeance qui s'allume maintenant dans son cœur. En perdant Siegfried elle va se détruire elle-même, mais elle n'a plus d'autre désir. La fille des dieux a quitté son ciel pour un homme et cet homme l'a trahie, livrée à un autre. Le héros radieux qu'elle a connu et auquel elle s'est donnée dans toute la splendeur de sa divinité, n'est plus. Celui dont la vue déchire maintenant ses yeux n'est que son horrible fantôme, mensonge vivant qui transperce le cœur de Brunehilde et insulte l'amour éternel de chaque geste, de chaque regard. Son sang répandu à torrents peut seul expier ce crime, et ce n'est que par la mort qu'elle peut le reconquérir. Ce n'est qu'ainsi qu'elle frappera Goutroune, Goutroune!. . . qui le lui a dérobé ! Hagen la soutient, Gounther est entraîné et la mort de Siegfried résolue par tous les trois.
Le lendemain, Gounther, Hagen, Siegfried et
leurs hommes partent en chasse. Siegfried s'est lancé par monts et par vaux sur la trace d'un sanglier. Égaré loin de ses compagnons, il arrive aux bords du Rhin. Les trois ondines Voguelinde, Velgonde et Florshilde se jouent à la surface du fleuve. Elles raillent le chasseur insouciant et lui redemandent l'anneau : « Évite! évite la malédiction! lui chantent-elles, des Nornes l'ont entrelacée nocturnement dans le câble éternel de la loi originaire. » L'aventurier prodigue était sur le point de jeter son anneau, dont il ne se sert pas et dont il méprise le pouvoir aux ondines séduisantes. Mais la menace du destin provoque le défi du héros. Il répond : (( Mon épée a rompu une lance : si les Nornes ont entrelacé des malédictions sauvages dans le câble de la loi originaire, Urgence mon épée mettra en morceaux le câble des Nornes ! » Les ondines s'en vont en le raillant de son aveuglement et de son outrecuidance.
Cependant des appels retentissent, Gounther et Hagen arrivent avec leurs hommes. On entasse le butin de chasse en un grand trophée, on se campe
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autour et Ton se verse à boire dans les cornes. Comme toujours, Siegfried déborde de gaieté, Gounther est pensif et silencieux. Son frère d'armes, pour l'égayer, lui raconte les aventures de sa jeunesse. Hagen l'y engage en exprimant dans sa coupe une herbe qui, dit-il, réveille les souvenirs. Siegfried raconte son enfance auprès de Mime, le nain envieux; il raconte comment il se forgea lui-même son épée et sa grande joie quand il s'élança dans le monde avec son arme toute neuve; il raconte comment le nain trembleur voulut lui apprendre la peur et l'amena à l'antre du dragon. A mesure qu'il parle et reprend le fil de sa vie, Siegfried s'anime et lorsqu'il vient à parler de l'oiseau merveilleux et de ses amoureuses révélations, le souvenir de Brunehilde surgit à ses yeux dans sa beauté éblouissante; il dit le réveil de la vierge sous son baiser, et leur ardente étreinte sur la cime environnée de la mer de flammes. — Gounther écoute stupéfait. — A ce moment deux corbeaux viennent tournoyer sur la tête de Siegfried. Hagen lui demande : (( Que te disent ces corbeaux? » Sieofiùed
se lève en sursaut et les suit du regard. » Ils me crient : Venoeance! dit Hao^en, et il enfonce sa lance dans le dos de Siegfried. Celui-ci se retourne et lève son bras sur le meurtrier, mais la force l'abandonne et il retombe avec fracas sur son bouclier. Encore nne fois le héros expirant ouvre ses yeux lumineux, d'une voix mourante il appelle Brunebilde sa fiancée sacrée, il croit la réveiller de nouveau, il croit voir ses yeux ouverts pour toujours sur lui, se sent évanouir sous son haleine et entend son salut d'éternel revoir. Dans cette vision suprême, sous ce frisson divin, il rend le dernier soupir.
La nuit noire règne sous les portiques silencieux de la demeure de Gounther; derrière leurs arcades ténébreuses roule le fleuve et la lune se joue sur les flots, Goutroune inquiète épie les bruits lointains. Des voix confuses résonnent, une foule armée de torches et de flambeaux arrive et l'on apporte couché sur son bouclier, le cadavre de Siegfried qu'on dépose au milieu de la scène. Goutroune se jette dessus en poussant des cris et accuse son frère
de meurtre. Celui-ci rejette la faute surHageiiqui l'avoue effrontément et réclame comme droit de butin : l'anneau que Siegfried porte à son doigt. « Arrière, bâtard! lui dit son frère. Ils se battent, Gounther tombe. Mais une nouvelle apparition met fin aux cris de la foule et aux gémissements des femmes, impose silence et respect à tous, c'est Brunebilde qui s'avance lentement et solennellement du fond. (( J'ai entendu des enfants pleurer après leur mère, dit-elle, je n'ai pas encore entendu de plainte digne du héros. » Du geste elle écarte Goutroune qui recule devant elle comme devant la véritable épouse.
Sombre et tragique est le tableau que présente cette scène nocturne à la lueur des torches. D'un côté Goutroune agenouillée devant le corps de son frère, penchée sur lui et comme sans connaissance; Hagen de l'autre, appuyé sur sa lance, pétrifié dans sa haine et son défi; la foule stupéfaite en cercle immense sous le vaste portique ; Brunehilde, seule au milieu, contemple en silence le visage de Siegfried sous le coup d'une indicible émotion.
Cependant elle se relève d'une résolution suprême avec une résignation héroïque. Dans la mort elle a retrouvé le rayonnement de Siegfried, sa lumière l'enveloppe de nouveau. Elle ordonne aux hommes d'élever un large bûcher au fond de la scène, au bord du Ileuve, et d'y placer le corps du héros. Puis s'adressant aux dieux : «. 0 vous, gardiens des serments sacrés, dirigez vos regards sur la moisson de ma douleur, contemplez votre faute éternelle ! Écoute ma plainte, ô maître des dieux. Par son action courageuse, de toi tant désirée, tu vouais celui qui devait l'accomplir au sombre malheur. Le plus pur a dû me trahir pour qu'une femme devint sachante. Maintenant je sais tout, tout m'est révélé. » Elle prend l'anneau du doigt de Siegfried et le met au sien : c Je prends mon héritage. Maudit anneau ! Cercle terrible ! je saisis ton or et je l'abandonne, je le rends aux sages sœurs du Rhin. Je vous rends ce que vous demandez. Que le feu qui me brûlera purifie l'anneau de la malédiction. Dissolvez-le dans l'onde et conservez l'astre brillant qui vous fut ravi pour le malheur. »
Arrachant ensuite une torche aHumée à un homme, elle la lance dans le bûcher qui s'enflamme aussitôt. « La fin des dieux approche; ainsi je jette l'incendie dans la demeure splendide de Walhall! Écoutez, vous tous, rejetons durables de la vie florissante. Si la race des dieux s'évanouit comme un souffle, si je laisse le monde sans maître, je vous lègue le trésor le plus sacré de mon savoir : ni bien, ni or, ni splendeur divine, ni magnificence seigneuriale, ni le lien trompeur de tristes traités, ni la dure loi de mœurs hypocrites ne donnent le bonheur. Félicité dans la joie et la peine — nous vient de l'Amour seul! »
Elle s'est fait amener son cheval de ^yalkure, le saisit par les rênes, s'élance dessus et, d'un seul bond, le fait sauter dans le bûcher flambloyant de Siegfried. La flamme immense monte au ciel en crépitant et semble vouloir gagner le portique luimême. Lorsqu'elle s'affaisse, les ondes du fleuve se roulent par dessus bords et recouvrent le bûcher en cendres. Dessus nagent les ondines. A leur aspect Hagen, qui n'avait cessé de suivre Brunehilde du
regard, est saisi d'effroi. Jetant sa lance et son bouclier, il se précipite sur elles en s'écriant : Ne touchez pas à l'anneau ! A^oguelinde et Velgonde l'entourent de leurs bras et l'entraînent dans les profondeurs, tandis que Flosshilde élève en jubilant l'anneau dans les airs. — Au ciel, on voit monter une lueur semblable à l'aurore boréale. Elle dénonce l'incendie de Walhall et la fin des dieux.
Revenons sur la pensée de ce poëme, l'un des plus étranges, des plus complexes et des plus puissants qu'on ait conçus. Cette pensée réside en Wotan, elle se développe avec lui et s'épanouit enfin dans les deux héros humains Siegfried et Brunehilde. Comme dans toutes les mythologies anciennes, le Dieu suprême n'apparaît nidlement ici comme un Dieu tout-puissant, mais comme un Dieu limité. C'est bien la personnifiation de la force créatrice de la nature dans son énergie sans frein, dans sa fougue inventive et novatrice. Mais cette force ne se joue que dans les hmites des lois éternelles.
Le grand mythe de Prométhée a exprimé d'une manière inégalable l'immortelle opposition entre la dure nature et l'audacieux génie humain, entre le dieu tyran et l'homme créateur. Là le contraste entre les deux est net et bien tranché; entre eux, point de lien; ils luttent de puissance à puissance, en égaux. Ici au contraire, et en cela le poète a bien suivi l'esprit de la mythologie germanique, c'est en quelque sorte la nature elle-même qui a soif de l'homme, c'est le dieu qui cherche à s'achever, à se sauver par lui. Nous assistons à son enfantement, nous vovons la lionée humaine sortir de la lignée divine. Fatigué du labeur qui toujours recommence, écrasé sous le poids de la nécessité, Wotan rêve l'homme libre, sans crainte, sans barrière, n'obéissant qu'à lui-même et qui se crée sa vie du jet hardi de son courage. Ce qu'il ne sait pas, c'est que cet homme mettra fin à sa propre puissance. Car, en le voulant, il a rompu le réseau de ses propres lois, il a créé un autre infini qui éclipsera le sien. Fatalement, et contre lui-même, il marche à cette catastrophe qui sera sa délivrance. Sieg-
mound rimpétueux et rinfortuné déjà plein de son souffle n'était cependant que sa créature, ne pouvait lui résister. Mais le rejeton de Siegmound et de Sieglinde conçu dans l'ivresse printannière de la vie, est le fds de la force impétueuse et de l'espérance exaltée, double étmcelle du père et de la mère qui rejaillit en lui en flamme brillante, indomptable. Il sera le héros libre, sans peur. Devant lui, finalement, le dieu recule résigné. « Je cède, dit-il à Erda avec une superbe résolution, je cède joyeux devant ceux qui sont éternellement jeunes. »
Mais le dieu dans son élan n'aspirait pas seulelementà l'homme héroïque et libre, il cherchait aussi à tout savoir pour ne plus rien craindre. De là sa descente vers Erda, la sage déesse, son union avec elle. Le charme dont il l'enveloppe est l'œuvre de son désir le plus profond et le plus sacré. Elle lui révèle de grands mystères; mais le mot suprême ce n'est ni hii ni elle qui le dira, c'est le fruit de leurs amours, c'est leur fille Brunehilde, cefie qu'il nomme la fille de son désir. Elle le trouve et l'accomplit contre le gré du dieu. Ce der-
nier mot c'est la sympathie humaine, c'est l'enthousiasme de l'amour, qui, à travers la souffrance et le sacrifice, atteint une rédemption suprême. Ce qui fait la force de Brunehilde, ce n'est pas seulement la puissance de cette sympathie désintéressée que fait naître en elle la douleur d'êtres nobles, c'est aussi la pleine conscience qu'elle a de la divinité de ce sentiment et de sa force victorieuse. La vague pensée du dieu devient en elle force active, le sang de sa vie, sublime et tragique accomplissement. De là, sa puissance d'affirmation, son héroïsme qui brave son père et de si haut le domine.
Brunehilde, réveillée par Siegfried, s'unit à lui comme l'Amour seul peut s'unir à la vraie Vie, riche et florissante. Par là même la Walkure s'est vouée à la redoutable destinée terrestre. Elle a préféré au calme divin le dévouement à un seul. Tant qu'il demeure avec elle, le héros s'élève à sa hauteur d'un naïf élan; mais, hors de son cercle éthéré, il tombe en proie à ses fougueux instincts et la trahit. Car il n'est pas sachant comme elle. 11 est
sincère, mais naïvement égoïste; généreux et prodigue de sa vie, mais incapable de se maîtriser, en proie à l'illusion prodigieuse des sens, sans peur, mais sans prévoyance. Livré tout entier à Flieure présente, il en est le jouet. Eu un mot, il n'a pas comme elle la conscience du Divin et de TEternel. Après Foubli de Siegfried, que reste-t-il à Brunehilde? Sa sublime folie est maudite; c'est bien plus que son bonheur, c'est sa foi qui est frappée au cœur, c'est l'Amour même qui est outragé en elle, foulé aux pieds, démenti. Voilà le désespoir déchirant entre tous, qui est réservé à la fdlc des dieux. C'est pourquoi elle peut dire à Gounther : ce Vous m'avez trahie, tous ! Si j'étais juste, tout le sang de la terre ne mesuffiraitpas pour expier votre faute. » De là sa vengeance aussi terrible que sa douleur. MaisSieghied une fois tombé, la pleine lumière lui vient définitive dans la suprême douleur, avec elle sa foi victorieuse. Elle a tout compris, elle a ressaisi son héros pur, radieux. Tandis que l'être vulgaire ou faible perd sa foi dans le naufrage de son bonheur, Brunehilde l'affirme à sa dernière
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heure et lègue aux survivants sou testament d'Amour. La flamme qui la consume avec son héros les purifie.
Sacrifice volontaire, grande rédemption, feu puissant qui allume le Walhalla désormais inutile. Car, pour régner, les dieux ont pactisé avec les puissances ténébreuses. En rendant aux filles du fleuve, aux génies élémentaires de la nature l'anneau fatal, symbole des biens et des maux terrestres (puissance, richesse, force brutale), et en affirmant la loi d'amour, l'humanité parlant par la bouche de la femme inspirée crée un ordre divin au-dessus de la nature. C'est le but de toute grande tragédie de nous consoler de la mort des héros par les vérités qu'ils affirment. La flamme qui consume Brunehilde éveille en nous le rêve d'une renaissance éthérée, et il serait conforme à l'esprit symbolique du mythe de nous montrer au-dessus de ses cendres, comme dans une vision magnifique, la Walkure amenant son héros, transfiguré, aux dieux transfigurés eux-mêmes. Car la nature elle-même renaît par l'humanité idéale.
352 L'ŒL'VRE DE RICHARD ^YAG^'ER.
Une aussi vasteconception poétique exigeait, dans la composition musicale, une force inventive, une énergie d'expression, une subtilité de nuances, une puissance d'expansion et de concentration extraordinaires. L'œuvre entière accuse, dans toute sa hardiesse, la troisième manière du compositeur. Malgré les longueurs inévitables dans certains récits, on peut dire que le dessin mélodique est plus ferme que dans Tristan, où la nature du sujet exigeait une fluidité extrême. Quant à la charpente harmonique de l'accompagnement orchestral qui soutient ce prodigieux édifice, il est à la fois d'une solidité et d'une finesse singulière. Nulle part Richard Wagner n'a déployé un aussi vaste réseau de motifs plastiques. Ce réseau part des dieux et s'étend de là sur les héros du drame. Dans le prologue Wotan, Albéric,Freia, Loge, Erda, les Nains et les Ondines accentuent, par leurs motifs largement caractérisés, les harmonies et les mélodies mères, qui sont les sentiments primordiaux, les forces génératrices de tout le drame. Les motifs individuels et humains qui dérivent de ces mélodies gé-
nériqiies, se développent dans la suite avec une richesse et une variété qui ne se dément jamais. La structure musicale est ainsi l'image de la structure intime et, si j'ose dire, métaphysique du poëme. Car la filiation des motifs est la filiation même des caractères et des sentiments d'Albéric à Hagen, d'Erda à Brunehilde, de Wotan à Siegmound et Sie^linde et de ceux-ci à Siegfried. Le réveil de la Walkure offre le comble de cette floraison mélodieuse. Cette scène, qui forme un si lumineux contraste avec la sombre évocation d'Erda, est comme le point culminant du poëme, son foyer incandescent. De la rencontre des deux favoris du dieu se dégage une telle abondance de sentiments profonds et naïfs, solennels et impétueux, tendres et passionnés, qu'ils jaillissent successivement en prières ferventes, en hymnes sacrés, en rires d'allégresse avec une incomparable richesse mélodique, au milieu de laquelle la pensée divine de l'Amour vainqueur des ténèbres éclate triomphalement.
Qu'on se demande maintenant quelle est la portée de cette œuvre, sa signification pour notre