II
les dieux de la mer venaient du fond de Tabîme lui enseigner leurs mélodies douces et terribles. Un jour il retourna à la cour du roi, il entra dans la salle du festin; personne ne le reconnut. Mais lui, saisissant une harpe, se mit à chanter d'une voix si magique et si puissante, que l'haleine des sirènes et le souffle des tempêtes semblait passer tour à tour sur le front des convives épouvantés et ravis, et que, laissant tomber leurs coupes, ils s'écrièrent: Qui donc t'a donné cette voix? — C'est la mer d'où je viens ! répondit l'étrange inspiré.
A ceux qui demanderaient à Richard Wagner : Qui t'a fait poëte ? il pourrait répondre : C'est l'antique poésie populaire. 11 sut la chercher à sa grande source, là où elle sort du cœur puissant et naïf du peuple comme du cœur même delà nature. Le mugissement de la mer succédant au vain babil des hommes n'a pas plus de grandeur que la voix de cette poésie primitive pour qui sait l'entendre. « La poésie naturelle, dit Grimm, est un livre plein d'histoire vraie. On peut le commencer et le comprendre à chaque page, mais jamais ni l'achever ni l'épui-
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ser. )) Les mythes originaires des peuples sont en effet un réservoir inépuisable pour leurs inspirations futures. Ils sortent d'un état de civilisation où l'individu n'a pas encore l'importance qu'il acquiert plus tard, mais où les imaginations travaillent dans une communauté instinctive et féconde. Le peuple, en ce demi-songe, ne distingue pas encore la poésie de l'histoire, il rêve en un rêve clairvoyant sa propre image, et balbutie sans le savoir des vérités éternelles. Ce qu'il crée alors sont des types forts et simples qui renferment l'essence de son génie et peuvent se métamorphoser dans le cours des âges en conservant toujours quelque chose de leurs traits primitifs. En ces miroirs magiques chacun trouve la vision désirée. Rien de plus beau que lorsque le vrai poëte et le peuple se rencontrent, se comprennent dans le mythe. Car alors le génie de l'un accomplit ce que l'autre avait rêvé. Tous deux ont un même désir; mais ce que le peuple naïf avait à peine ébauché, l'artiste conscient et passionné l'achève.
Aucun peuple ne posséda une mythologie plus
complète que la Grèce, parce qu'aiicim ne fut plus inventif. Là aussi nous trouvons la communion intime et parfaite du génie avec l'esprit populaire. Là le poëte était près du peuple, parce que le peuple était près de la nature. L'un ne faisait que développer la création de l'autre. Eschyle transformant Prométhée, Sophocle reprenant Œdipe, y versaient leur sagesse orphique et leur philosophie, mais ils n'en parlaient pas moins au peuple sa langue, en lui présentant ses héros et ses dieux. Les peuples modernes, surtout les races germaniques, eurent aussi leurs mythes et leurs traditions, mais le christianisme les détruisit ou les altéra. Quand ce christianisme, en se fondant avec le génie des divers peuples, eut produit à son tour par la chevalerie une série de traditions et de légendes, la Renaissance vint jeter un nouvel abîme entre le passé et l'avenir, entre le peuple et l'artiste. Chez nous, le poëte est donc bien plus loin du peuple ; la tradition légendaire, ce lien merveilleux qui les unissait jadis, n'existe plus. Pourtant la science a retrouvé le fil de nos plus anciennes traditions. Mais le poëte seul peut leur
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rendre une vie nouvelle par sa divination et son désir tout-puissant. Gœthe en a donné le plus grand exemple dans son Fcmst.
Richard Wagner n est donc pas entré dans la légende en savant ou en curieux, mais en créateur. En Grèce ou au moyen âge, quand le poëte s'emparait de la tradition orale, de la légende vivante encore, il avait beau jeu. Mais aujourd'hui, quand il remonte à travers les âges à des traditions écrites qui ne sont plus que le mythe pétrifié, il lui faut une bien autre pénétration pour le découvrir, un charme bien plus puissant pour lui rendre la vie. Ce charme est le désir souverain de l'artiste. Richard Wagner le possédait au plus haut degré, d'autant plus qu'il était musicien et que la musique avait centuplé sa soif d'idéal. A peine avait-il quitté le Hollandais qu'un livre populaire sur la légende du Tannhaiiser lui tomba entre les mains. Il y trouva la tradition sur le combat des chanteurs à la Wartbourg et la légende de Lohengrin. A mesure qu'il fixait ces figures, il les voyait s'animer et grandir. Un nouveau monde s'ouvrait plein de fraîcheur.
débordant de jeunesse. Enfin il échappait aux misères du monde moderne! enfin il avait trouvé sa patrie idéale ! Doué de cette seconde vue qui voit partout le fond des choses, il pénétra dans le pays de la légende comme dans une forêt enchantée, où des apparitions ravissantes ou sublimes le conduisaient de merveille en merveille jusqu'aux retraites des dieux oubliés. Région vaste, insondable, éternellement jeune, infiniment variée. Ici plus rien des constructions factices de l'histoire, de son pêlemêle bizarre d'événements, de mœurs, de conventions; mais l'homme libre dans la nature vierge. Dans l'histoire en effet rien ne s'achève, rien n'est complet. L'homme bon ou mauvais y agit rarement selon sa vraie nature ; mille liens l'étouffent, mille hasards l'éparpillent. Dans le mythe, au contraire, de grands types se dessinent en traits plastiques, leurs actions glorifient l'essence de l'humanité, et les vérités profondes reluisent à travers le merveilleux comme sous un voile étincelant de lumière. Si donc Richard Wagner a senti une attraction irrésistible pour la poésie mythique, s'il en a ressus-
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cité les personnages, c'a été pour s'élever clans une sphère supérieure à l'histoire et pour exprimer l'homme m.oderne à sa plus haute puissance, en sa suprême liberté. Ce ne fut pas là un vain retour au passé, mais un élan audacieux vers l'avenir.
Dans la verte Thuringe, non loin du château de la Wartbourg, qui fut, sous les landgraves hospitaliers du xiif siècle, le rendez-vous des plus illustres poètes chanteurs (Mimiesinger) , s'étend une montagne dénudée nommée Vcnusberg. Cette montagne était habitée, selon la tradition populaire, par une déesse dangereuse. Elle avait été autrefois Holda, bienfaisante divinité qui tous les printemps parcourait la contrée en semant fleurs et joies sur son passage. ^laudite par le christianisme, reléguée aux entrailles de la terre, elle y vivait toujours. Se confondant avec la déesse hellénique, elle était devenue dame Vénus, la déesse des plaisirs sensuels. Entourée de nymphes et de sirènes, elle tenait cour plénière en son palais féerique. Ceux qui s'approchaient de la montagne ani-
mÔ5 d'impurs désirs, entendaient des voix enchanteresses qui par des chemins inconnus les entraînaient au séjour d'éternelle perdition. Nul ne les revoyait. Seulement, par le trou d'une caverne on entendait parfois comme des gémissements d'âmes damnées. Le chevalier poëte Tannhaûser « voulant voir grande merveille », entra dans la montagne, et sept ans il fut l'époux de Vénus. Après quoi, pris de remords, il parvint à s'arracher de ses bras et à sortir de ses demeures souterraines en invoquant le nom de Marie. 11 alla se confesser au pape pour lui demander son pardon, mais le pontife lui répondit qu'ayant partagé les plaisirs^de l'enfer, il serait à jamais damné, et levant sa crosse, il ajouta : Pas plus que cette crosse ne saurait reverdir, pas plus il n'y a de pardon pour toi. La légende ajoute qu'au bout de trois jours la crosse se luit à fleurir, en signe que la grâce céleste est plus grande que celle d'un prêtre. Mais Tannhaûser était rentré dans la montagne de Vénus, où il attend jusqu'au jour du jugement.
Tel est le naïf récit dont Richard Wagner a tiré