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son drame en mêlant à son tissu la tradition sur le combat des chanteurs à la Wartbourg. Le peuple a fourni le cadre coloré, les acteurs principaux, le germe du conflit. Dans son rêve d'enfant il a entrevu les deux extrêmes, les deux mondes en lutte : Vénus et Marie. Le poëte a tout refondu, agrandi, recréé d'un souffle de forte passion, de haute pensée. Entre l'humble légende dont il s'est inspiré et son drame mouvementé il y a le même rapport qu'entre une peinture sur fond d'or de Fra Angelico et une toile palpitante du Corrége ou du Titien.
L'ouverture est plus qu'un prélude, elle est le drame lui-même en raccourci. La symphonie dramatisée y est poussée aux dernières limites du pittoresque. Tout se meut, tout agit, tout fait image et contraste dans ce tableau ardent.
Une troupe de pèlerins passe devant nous. Leur chant plein de foi et de repentir célèbre l'espérance du salut. Use gonfle, s'épanche puissamment, puis s'éloigne et s'éteint dans le crépuscule. La nuit tombe; de magiques apparitions surgissent, des va-
peurs rosées s'élèvent en tourbillonnant, des accents lascifs pénètrent jusqu'à notre oreille, on distingue dans la brume lumineuse les mouvements d'une danse luxuriante. Ce sont les enchantements nocturnes de la montagne do Vénus; ils se manifestent à ceux qu'anime un désir téméraire. Captivé par ces apparitions s'approche Tannhaûser, le chantre de l'amour. Il entonne un chant provocateur, comme pour attirer à lui les habitants de la montagne. Des cris sauvages et désordonnés lui répondent, les nuages rosés s'épaississent, des parfums étourdissants l'enveloppent, et dans un demijour diapré son regard visionnaire aperçoit la plus enchanteresse des femmes. Il entend sa voix qui lui jette en douces palpitations l'appel des sirènes et promet tout à l'impétueux désir. C'est Vénus ellemême qui lui est apparue ! Un trait de feu le traverse à sa vue, il s'approche de la déesse et répète près d'elle son chant exalté. Alors, comme au signe d'un magicien, toutes les merveilles de la montagne éclatent en pleine lumière. Des cris d'allégresse, des clameurs jubilantes s'élèvent de partout, et une
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troupe de folles bacchantes enlève Tannliaiiser dans les bras ardents de la déesse, qui l'entraîne avec elle en des lointains inaccessibles, jusque dans la région du non-être. La bande sauvage Ta suivie et la bacchanale s'est apaisée en un instant. L'air n'est plus animé que d'un susurrement plaintif comme le souffle du plaisir sans bonheur, qui erre encore sur la place où s'est manifestée la magie impure et que recouvre de nouveau la nuit. Mais voici l'aube; l'hymne religieux revient avec elle. A mesure qu'il se rapproche et que le jour chasse la nuit, ce murmure des airs qui semblait le gémissement d'âmes damnées se change en un doux ondoiement, et lorsque enfin le soleil se lève, lorsque le cantique éclate dans son auguste magnificence, cet ondoiement devient le ruissellement d'une joie sublime. Le triomphe de l'Esprit est le salut pour tous. La montagne maudite estdéhvrée, son peuple purifié se joint à l'hymne rédempteur. Toutes les artères de la vie bondissent à l'embrassement de l'Esprit et des sens, de Dieu et de la Nature *.
1. Il serait intéressant de comparer cette ouverture à celle non moins
Quand le rideau se lève, nous voyons ce que nous avons rêvé pendant l'ouverture. L'œil plonge dans une vaste grotte qui s'étend à perte de vue. Tout y nage dans un clair-obscur rosé; en ses profon-
grandiose du Freichiitz de AVeber. Dans cette dernière, la victoire du noble élément humain sur rélément infernal est brusque, instantanée. C'est le terrassement du mal par le bien après une lutte acharnée. Ici il n'y a pas combat, mais opposition entre deux mondes que sépare un abîme, et finalement jonction, fusion entre eux par la domination grandissante du monde supérieur. Liszt a fort. bien caractérisé cet effet saisissant : « Le motif saint, dit-il, ne se dresse pomt comme un rude maître, imposant durement silence aux licencieux chuchotements qui remplissent cet antre de joies terrdiles. Il ne reste point sombre et isolé en leur présence. Il arrive limpide et doux, pour s'emparer de toutes les cordes dont la résonnance est une si charmante amorce; il les saisit une à une, quoiiiu'ellcs se disputent à lui avec un acharnement désespéré. Mais toujours calme et placide, il étend son domaine malgré ces résistances, en transformant, en s'assimilant les éléments contraires. Les masses de tons ardents se détachent en débris qui forment des discordances toujours plus pénibles, jusqu'à ce qu'elles deviennent répulsives comme des paifums en décomposition, et qui; nous les voyons se fondre avec bonheur dans l'hymne triomphal. »
J'emprunte ce passage à la remarquable brochure de Liszt, Loliengrin et Tannha'ùser, publiée en 1851, à Leipzig, en français. C'est l'étude la plus détaillée et la plus brillante qu'on ait faite de ces deux chefsd'onivre. Liszt, qui venait de les monter et de les diriger à Weimar, était le mieux à môme de les comprendre et de les faire connaître, en les jugeant à la fois au point de vue poétique et musical. Du rapprochement (le ces deux points do vue résulte en effet un point de vue nouveau qui les domine et qui seul nous découvre les profondeurs du drame musical. ,\ celte hauteur, tout s'illumine, et les deux arts se pénètrent de leur double lumière. Liszt a été l'un des premiers à suivre R. Wagner dans cette voie. 11 y fallait non l'analyse desséchante du critique, mais l'enthousiasme révélateur de l'artiste.
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deiirs vaporeuses brille un lac bleu où se baignent des sirènes. Des couples amoureux sont groupés aux saillies des rocs; une bande de nymphes et de bacchantes s'avance tumultueusement en agitant ses thyrses et ses pampres, puis s'arrête soudain pour prêter l'oreille au chant séducteur des sirènes qui répond du fond de la grotte à leur danse effrénée \ et qui invite au repos, au plaisir, Vénus est mollement et fièrement étendue sur sa couche, vêtue de la tunique grecque qui flotte en drapant sa taille comme si son léger tissu n'était qu'un encens plus rose que le reste de l'atmosphère. Tannhaûser est endormi à ses pieds, la tète renversée sur les genoux de la déesse. Il tressaille, comme sortant d'un rêve. — Bien-aimé, à quoi songes-tu? lui dit Vénus d'une voix caressante. Le captif répond languissamment qu'il a cru entendre dans son sommeil le son lointain des cloches.
1. Dans la pensée du poëte, cette danse doit avoir les allures grandioses d'une de ces orgies antiques qui savaient se maintenir dans les limites du beau, et telles que nous les dépeignent certains bas-reliefs. Elle ne doit ressembler en rien au ballet moderne. La musique d'ailleurs indique assez ce caractère de grandeur dans le décliaîncment des sens.
Les jours, les mois se passent sans qu'il voie le soleil. Que sont devenus les fraîches prairies, le chant des oiseaux et le ciel bleu?... — Qu'entendsje? dit la déesse. Mon poëte, debout! célèbre l'amour! Si magnifiquement tu le chantes que tu as conquis la déesse même de l'amour. — Tannhaûser obéit. Avec la lyre il se ressaisit. D'une mide énersfie il entonne les louancfes de la reine immortelle des joies. Mais cette strophe est immédiatement suivie d'une antistrophe aux modulations effarées et douloureuses, et s'échappe de sa poitrine le cri aigu de l'aigle prisonnier : — Les jouissances ne comblent pas mon cœur... resté mortel, je veux ma part des luttes de la terre!... du sein des délices j'aspire à la souffrance!... — Traître! s'écrie l'enchanteresse en bondissant de sa couche comme une panthère blessée. Elle appelle autour d'eux un nuage qui les isole, arrache la lyre de ses mains et raille l'insensé qui lui appartient par tous les anathèmes éternels; le monde le répudierait s'il pouvait y rentrer jamais. Mais le chevalier croit à la force du repentir; leurs
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voix se répondent pleines de haines réciproques, de colères qui prennent flamme Tune à l'autre. Mais Vénus a recours à ses plus puissants artifices. Penchée vers le chevalier, les paupières mi-closes, elle verse dans son oreille son chant de suave séduction ; et de loin s'y mêle l'appel des sirènes aux inflexions encore plus allanguies. Ce chant distille dans les veines un subtil poison de langueur, de défaillance. Tannhaûser le boit de tous ses sens, mais c'est pour rebondir. Il a prononcé le mot suprême : Liberté ! Par le besoin de souff'rir il a trouvé la force d'être libre, Famant a fait place à Tinspiré, son enthousiasme même le sauve de son esclavage. Il promet à la déesse de la chanter sur la terre, d'être son chevalier. Mais il faut qu'il la quitte pour lutter, pour combattre, fût-ce pour périr. En vain le maudit-elle et avec lui tout le genre humain. Il invoque d'une voix éclatante le nom de Marie î Un coup de tonnerre retentit ; Vénus avec ses nymphes et ses sirènes, tout disparaît en un clin d'œil '.
1. Ce dramatique duo caractérise fort bien ce qu'on pourrait appeler la seconde manière de Richard Wagner, celle qui s'accuse dans le
La grotte s'est refermée comme par mi prodige, et nous sommes transportés dans une riante et délicieuse vallée. La Wartbourg s'élève au fond, un pâtre assis sur une roche mêle sa chanson rêveuse au silence religieux du matin. Enlevés subitement hors de la nuit des plaisirs sans fin dans ce vallon de quiétude et de pureté, nous respirons comme délivrés d'une énorme oppression. Tannhaûser, les yeux fixés sur l'azur, en proie à un ravissement, ne voit rien, n'entend rien de ce qui se passe autour de lui. Peu à peu le chant des pèlerins qui se mêle de loin au chalumeau du pâtre le rend au sentiment de la réalité. La tempête des sens s'est évanouie, ses vœux sont exaucés, et devant le ciel dont il revoit la majesté, il se prosterne, saisi de reconnaissance et d'adoration. Le pieux cantique des pèlerins qui
Vaisseau fantôme, s'accentue dans Tannhaïiser, et atteint sa perfection en Loheugrin. Nous y retrouvons encore les formes de l'ancien opéra, récitatif, air, etc., mais combien plus justifiées parles situations! combien plus flexibles ! Déjà elles tendent à se fondre dans le flux mélodieux de la parole vivante. Ajoutons que la disparition subite de Vénus et de sa grotte est parfaitement préparée. Elle nous frappe comme le point culminant de la scène, le résultat d'un effort souverain, l'affranchissement complet du chevalier des liens qui l'encliaînaient.
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traversent la vallée, achève de le plongei" dans un profond recueillement.
Des signaux de chasse résonnent; le landgrave passe le chemin avec ses barons, les chevaliers poètes, anciens amis et rivaux de Tannhaûser. On reconnaît le fumtif, on l'interrooe. D'où vient-il? Qu*a-t-il fait si longtemps? Pourquoi ne retournet-il au cercle joyeux dont tant de fois il fut proclamé vainqueur? Il ne répond qu'avec embarras : son chemin est celui des fatigues et des peines, une inquiétude fiévreuse le pousse à fuir au loin. Alors s'approche de lui Wolfram, son plus illustre rival : Reviens, reviens à nous! lui dit-il. Tout ce que la loyale amitié a de plus tendre et de plus pénétrant respire dans cette cantilène qui est reprise et dialoguée dans l'andante d'un sextuor formé })ar les cinq poètes et le landgrave. Tannhaûser hésite toujours. Enfin Wolfram prononce le nom d'Elisabeth, la nièce du landgrave, Elisabeth qui aime en secret le fugitif et qui ne s'est point consolée de sa disparition. A ce nom magique, un rayon l'illumine, un torrent d'espérance l'inonde, il s'écrie :
— Je reconnais maintenant cet univers auquel je m'étais soustrait, le ciel me sourit, le printemps me traverse et mon cœur s'écrie impétueusement : Vers elle! vers elle! — Lorsque sa voix se joint aux autres, le septuor attaque un entraînant allegro dont la stretta entrecoupée par des fanfares de chasse termine le premier acte aux accents d'une joie éclatante. On y reconnaît un appel de poètes, une invitation de nobles rivaux à de nobles luttes. Nous voici à la Wartbourg. D'un pas rapide et léger Elisabeth entre dans la grande salle, dont la colonnade en pleins cintres donne sur la forêt de Thuringe. Elle vient radieuse, le sourire au front, les bras étendus. C'est là qu'autrefois son àme s'était éveillée à la voix de son poète, et depuis son départ, accablée de solitude, elle n'y est plus revenue. Maintenant qu'il est de retour, qu'il va reparaître, elle rayonne de félicité, son cœur bondit, et sa voix joyeuse jette aux échos de la voûte chérie le salut débordant de son cœur. Dans cette âme si pure, la joieest sans mélange, sans arrière-pensée, sans soupçon. Son apparition même est faite pour contraster
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avec celle de la magicienne des profondeurs. Un étroit cercle d'or entoure sa tète blonde d'une anréole, ses longues tresses retombent sous un voile léger sur son corsage de satin blanc, et nn mantean de velours bleu attaché à ses épaules encadre d'un pan d'azur cette image de l'innocence même. Wol fram amène Tannhaiiser qui se précipite aux pieds de la princesse. Confusion, bonheur du revoir, aveux voilés, espérance jaillissante, ces émotions se pressent entre eux. A la question d'Elisabeth : « Où tardiez-vous si longtemps? » il répond : « Loin d'ici, bien loin, en pays étranger, un épais rideau d'oubli s'est abaissé entre hier et aujourd'hui... )> Il dit vrai; à ce moment, le passé est enfoui. Et elle est trop confiante, trop heureuse surtout pour insister. En elle la révélation de l'amour s'est faite à travers le voile chaste et ravissant de la poésie, elle aime comme la fleur s'entrouvre et parfume ; la femme est prête à s'épanouir dans la vierge avec une fragrance charmante. Comment Tannhaiiser ne s'abandonnerait-il pas à ce bonheur inouï? comment tous deux n'exhaleraient-ils pas leur félicité
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passionnée en entonnant Thosanna de l'Amour '? Tannliai'iser s'est retiré, le landgrave entre, la fête va commencer. A son oncle qui lui demande de s'ouvrira elle, Elisabeth répond : Regarde-moi dans les yeux, je ne puis parler. — Eh bien, reprend le landgrave qui devine les vœux de sa fdle, les merveilles qu'a fait naître le chant, qu'il les dévoile aujourd'hui, qncVart gracieux maintenant se fasse action. La salle se remplit de comtes, de barons, de châtelains aux sons d'une marche brillante ; une mélodie plus élégante et plus douce accompagne l'entrée des poètes. Quand tous ont pris place, le landgrave propose solennellement aux chanteurs un sujet élevé et délicat, sublime et troublant, vaste sujet qui contient le ciel et l'abîme : Qu'ils célèbrent l'Amour! qu'ils disent son secret! qu'ils dévoilent son essence ! Elisabeth décernera le prix au vainqueur. Certes un tel sujet, qui défraya l'immortelle veillée de Socrate, de Phèdre et d'A-
i. Liszt compare ce duo, pour le sentiment et la bcaulé miisicaln, pour la pureté dans la passion, à celui d'Achille et d'Ijihigénie dans Gluck.
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gathon n'est pas indigne d'un combat de lyres. Sur combien de modes il se varie à travers les temps ! On ne sait jamais ce qu'il évoque. Voix célestes ou <:ris d'enfer, suprême apaisement ou guerre à mort, tout peut en sortir quand son nom intervient comme une énigme fatale dans les luttes humaines. Ici se déroule la scène qui est l'axe du drame. Le dramaturge ne nous élève un instant aux hauteurs de la métaphysique que pour nous faire redescendre en un conflit terrible et pour entrahier son héros dans une situation déchirante par la seule fatalité de sa nature. Le sort a désigné Wolfram ^ pour commencer. Son chant ample et noble est celui d'une âme contemplative et résignée, il plane au-dessus de la passion. Lui aussi aime Elisabeth, mais de quel sentiment voilé, respectueux ! Il voit dans l'amour « une fontaine merveilleuse de grâces qu'il n'ose approcher de peur de la ternir. La tou-
1. Wolfram d'Eclionbach, le célèbre auteur du Par iical aWcmimâ, prit part, selon une tradition populaire, à une lutte poétique à la Wartliours: Richard Wagner lui a conservé le caractère idéaliste de son i)ocine. ;\Iais. la lutte en question rapportée par les chroniques n'a rien de commun avec lascùnequi va suivre. Celle-ci est toute de l'invention du dramatiste.
cher serait trop, l'adorer est assez. « Ainsi, dit-il, je reconnais l'essence la plus pure de l'amour. » Dès le début de celte scène Tannhaùser est tombé en rêverie et dans une sorte d'absence. Ce sujet redoutable touche au nerf de sa vie, embrasse les deux extrêmes de son être. S'il éveille une divine espérance, il remue de dangereux souvenirs. Au chant de Wolfram il s'avance pour répondre, et nous entendons tressaillir dans l'orchestre le motif insinuant de Yénus. Le charme fatidique agit-il à son insu, la promesse qu'il fit à la puissante déesse vat-elle s'accomplir malgré lui? Une vague inquiétude nous saisit et ne fait que grandir. Car à mesure que Tannhaùser va s'animer dans la lutte, ce motif ira s'accentuant avec les rhythmes las- , cifs, les appels désordonnés du Vénusberg, jusqu'à ce que la magie impure de la montagne semble éclater audacieusement dans la salle. D'abord Tannhaùser répond tranquillement à Wolfram : « Moi aussi je connais la fontaine merveilleuse. Mais si je sens le désir, pourquoi ne m'en approcheraisj e pas? Et si je m'en approche, pourquoi n'y trempe-
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rais-je mes lèvres? [Brûle à jamais mon désir, à jamais je m'étanche à la source! Sache, Wolfram, c'est ainsi que je reconnais l'essence la plus vraie de l'amour. » Elisabeth, placée au fond de la salle sous un baldaquin, fait un léger signe d'assentiment'; Tannhaùseï', qui ne la voit point, ne peut l'apercevoir; l'assemblée demeure impassible. Mais voici Walther, qui, renchérissant sur Wolfram, place l'amour « dans la vertu y>. — « Adorons les étoiles que nous ne pouvons comprendre, répond Tannhaùser impatienté, aimons ce que nous pouvons élreindre. Point d'amour sans plaisir. » Déjà les rumeurs grondent parmi les assistants. Bitrolf sort des rangs, et avec une rudesse guerrière appelle les chevaliers au combat pour la vertu et l'honneur des femmes. «^ Mais ta jeunesse à toi, dit-il à l'audacieux, ne vaut pas un coup d'épée! — Que sais-tu de la vie et de ses joies? lui répond Tannhaûser. Tes plai-
1. Ce Irait, que la prmlerie seule pourrait trouver étrange chez Elisabeth, nous semble au contraire la marque de sa pureté, de sa noblesse parfaites. Spontanément, involontairement elle exprime par ce signe imperceptible que la femme pure, la vraie femms se donne entièrement quand elle se donne.
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sirs, à toi, certes ne valent pas un conp d'épée! » A ces mois, vingt lames sortent des fourreaux, le cliquetis du fer va succéder aux accords delà harpe. Le landgrave commande la paix ; Wolfram essaye de tout calmer en invoquant le pur amour. Mais c'en est fait; le charme terrible s'est déchaîné dans fume fougueuse de son adversaire. Excité par la contradiction, exaspéré par le sarcasme, Tannhaûser, au comble de l'exaltation, entonne son hymne à Yénus : « C'est toi que je chante, déesse de l'amour! A toi ma louange, à toi, source de toute beauté, de toute merveille. Celui-là seul connaît l'amour qui t'a serré dans ses bi'as avec flamme. Infortunés qui ne la connaissez point, entrez, entrez dans la monta2:ne de Vénus ! »
Un cri d'horreur, d'indignation s'élève dans toute la salle. Ainsi s'explique sa disparition mystérieuse. Il a bu les joies de l'enfer, il a séjourné auprès de la déesse païenne. Malédiction sur lui. Les femmes quittent la salle, et les chevaliers s'avancent l'épée à la main sur le malheureux pour en finir avec le criminel qui, à leurs yeux, a souillé le sanctuaire de
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TArt. Ace geste, Elisabeth, qui a suivi la lutte dans une horrible anxiété et qui est restée chancelante, étourdie sous la révélation finale, se jette au-devant des épées nues et couvre le coupable de son sein vierofe comme d'un bouclier éblouissant. « Arrière ! leur crie-t-elle, je ne crains pas la mort! Qu'est la blessure de votre fer auprès du coup mortel que j'ai reçu de lui? Regardez-moi, la vierge dont il a tranché la fleur d'un seul coup, qui l'aima du profond de son âme, dont il a percé le cœur avec allégresse, j'implore pour sa vie. Qu'il expie et se repente, que le courao-e de la foi lui soit rendu!... » Cette voix de sublime imploration, de virginale compassion plane au-dessus des cris de vengeance et peu à peu impose miséricorde aux guerriers farouches, étonnés.
Tannhaûser, qui s'est laissé entraîner par son démon intérieur à l'oubli du présent, qui dans l'audacieuse affirmation de sa nature sans frein bravait le monde entier, qui en face de cent glaives menaçants conservait son attitude provocant % lorsqu'il voit Elisabeth intercéder pour lui, tombe de son
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transport funeste dans une prostration subite et comprend son crime. En un instant s'opère en lui la plus profonde révolution. Du fond de l'antre de Vénus il appelait la douleur; mais savait-il, pouvaitil deviner la manière terrible, inattendue dont elle devait le foudroyer? Elle lui vient à travers celle qu'il aime, à laquelle il a porté le coup mortel sans le vouloir, sans le savoir! Cruelle, torturante révélation qui lui découvre en même temps toute la grandeur d'Elisabeth. Maintenant seulement il mesure la distance qui sépare la déesse de la volupté delà vierge magnanime. L'une ne savait que partager ses plaisirs; celle-ci va souffrir avec lui qui l'a trahie! A son tour il voudrait se perdre pour elle. Aucune souffrance ne lui paraîtrait trop grande. Le remords affreux, l'impétueux repentir l'envahit, et s'il s'élance à la suite des pèlerins chercher son pardon à Rome, ce n'est que pour obtenir celui de l'ange rédempteur qui s'est offert en sacrifice pour lui.
Au troisième acte nous revoyons le paysage enchanteur du premier, cette fois-ci aux lueurs du
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couchant . Elisabeth est en prière au bord du chemin, au pied d'une madone. Les pèlerins revenant de Rome défilent devant elle. Anxieusement elle y cherche celui qu'elle attend, mais il n'est point parmi eux. Quand tous ont passé, elle s'affaisse comme sous le coup de grâce. Son dernier soupii-^ semble s'exhaler dans sa fervente prière, agonie de l'espérance, où les réminiscences des joies passées agonisent sous l'étreinte de la douleur, s'enveloppent d'un linceul de mort. Elle prie pour le salut de l'infortuné, elle y croit, offre en sacrifice sa vie, sa fleur de jeunesse et de beauté. La femme qui jadis était prête à s'épanouir avec tant de charme au souffle du bonheur a cessé de vivre après cette prière. Lorsqu'elle se relève, il ne reste que la sainte déjà détachée du monde. Wolfram, qui l'observait de loin, lui demande s'il ne peut l'accompagner. D'un geste ineffable elle le remercie pour son dévouement fidèle, mais lui fait comprendre qu'elle doit souffrir seule, et reprend en silence le chemin du château.
Après le chant suave de Wolfram à Té toile du
soir qui suit de ses modulations mélancoliques la vierge en des sphères supérieures, le crépuscule lugubre se couche sur la vallée, et Tannhaiiser apparaît en habit de pèlerin à demi déchiré, pâle, chancelant, la mine défoite. lia été à Rome, et loin d'y trouver son pardon, il en rapporte sa damnalion éternelle. Pris de dégoût, de rage contre les honmies, il n'a plus qu'une pensée : retrouver le chemin de la montagne de Vénus. Qui donc le poussait à Rome? Ni le vain remords vis-à-vis du monde, ni la lâche peur de l'enfer, mais uniquement l'immense repentir vis-à-vis d'Elisabeth, la souffrance de la bien-aimée qui est devenue la sienne. « Adoucir les larmes de cet ange », voilà ce qui lui a fait chercher souffrances et tortures tout le long du chemin. Mais le monde impitoyable, qui ne pardonne pas à qui transgresse ses lois, l'a condamné par la voix du souverain pontife. Haine, mépris, malédiction sur lui! La clémence de Dieu? mensonge! La grâce? raillerie! Peut-il reparaître ainsi devant Elisabeth, lui donnei" le spectacle de sa ruine, de son infamie?Non; s'il rentre au Vénusberg, ce n'est plus
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la volupté qu'il y clierche, c'est l'oubli, c'est l'éternel ensevelissement. Le récit de son pèlerinage à Rome, que Tannhaûser fait à Wolfram, est une des scènes les plus navrantes qu'il y ait au théâtre, tout un drame dans le drame. Dans cette multiplicité d'aveux échappés aux plus cruels tourments se succèdent le chant, le récitatif, l'interjection, le cri, le rire sardonique. Haletante énumération qui se termine par le terrifiement dernier du désastre irrémédiable *. Nous entendons dans le récit le râle impuissant de l'âme humaine contre un destin écrasant. L'horreur de cette nuit atteint son comble quand, à l'évocation de Tannhaûser, des voix de sirènes et d'étranges mugissements sortent de la forêt et qu'enfin se rouvre la montagne de Vénus avec ses cortèges de faunes et de bacchantes. Mêmes séductions, mêmes formes enchanteresses qu'autrefois, et pourtant, dans la situation du héros, l'antre des
l.En ce morceau paraît déjà la puissante accentuation musicale de la parole en sa variété infinie, telle que la comprend Richard Wagner. Un vulgaire ténor serait ici insullisant et ridicule, il y faut à la fois le chanteur habile et le grand acteur. Car ici la déclamation est du chant et le chant une déclamation.
9i L'ŒUVRE DE RICHARD WAGIVER.
plaisirs nous paraît un enfer monstrueux prêt à ressaisir sa proie. Voici, sous une lumière phosphorescente, la déesse elle-même appelant son chevalier d'une voix endolorie qui palpite et gémit de désir. Sous cette influence électrique, il bondit, s'arrache aux bras de son ami ; une seconde de plus, et il va retomber pour toujours dans les bras de la séductrice. Mais cette fois encore le nom d'Elisabeth prononcé par Wolfram le cloue sur place. Perdu pour moi ! dit Venus en disparaissant.
Au même moment l'aube grisonne ; une longue procession funèbre amène du fond de la vallée le cercueil d'Elisabeth enfin délivrée de son martyre volontaire. Tannhaûser tombe mourant devant ces restes adorés. Lui aussi se sent délivré en rendant son dernier souffle. Il sait que la foi de cette âme le sauve contre le monde entier, qu'à jamais le purifie l'amour d'Elisabeth. Bienheureux fiancés! une invulnérable féhcité les enveloppe désormais! Sur la sombre vallée émerge le soleil ; l'hymne triomphal de l'ouverture sort de cent bouches et roule ses ondes magnifiques sur les corps inanimés des
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amants qui ont cessé de souffrir. Il s'élève maintenant comme le puissant soupir de Tlmmanité espérante et militante, qui monte incessamment de la terre aux cieux et emporte sur ses ailes les âmes des élus*.
Un fait jette une forte lumière sur le type de Tannhaûser, dans ses rapports avec l'histoire de
1. Dans ce récit, nous n'avons fait qiie marquer en passant le caractère de la musique qui accompagne le drame. Ce qu'on a appelé le système de Richard Wagner et ce qui n'est que l'application intelligente du génie de la musique au génie du drame, apparaît déjà clairement dans cette œuvre. Mieux encore que dans le Vaisseau fantôme on y remarque l'heureux emploi des motifs saillants et la puissante déclamation mélodique. 11 faut dire cependant que par ses morceaux d'ensemble , sa coupe générale, Tannhaûser se rapproche encore sensiblement tie Tancien opéra. Dans les parties essentiellement dramatiques, le maître n'a pas toujours atteint cette sûreté d'expression qui fond en nu seul tout la parole et le chant. 11 me paraît notanmient que le combat des chanteurs a des longueurs, que le caractère des divers poètes n'eu ressort pas suffisamment, que la lutte morale ne se traduit pas assez dans la lutte des mélodies, qu'ici, en un mot, l'interprétation musicale n'est pas à la hauteur de l'idée poétique. Richard Wagner n'a trouvé sa forme parfaite, sa complète liberté que dans Lohengrin. Là, il n'y a pas à se tromper, caractères, mouvements de l'âme, gestes et jusqu'aux moindres, inflexions de voix, tout est indiqué, tout est préformé dans la musique. Dans Tannhaûser, il faut que les acteurs lâchent d'effacer par leur initiative et leur divination ce qui reste çà et là de conventionnel dans leur chant. Le rôle principal surtout exige un acteur de première force. Alors seulement l'effet sera puissant et décisif.
VA} LŒLVUI'] UE UlCllAUl) WAGNER.
TespriL humain et la pensée moderne. Ce fait se rattache à son éclosion même dans le poëte. Richard Wagner raconte que peu avant la conception définitive de ce drame il étudiait avec ardeur l'histoire d'Allemagne en même temps que les vieux mythes germaniques. Par cette double pensée il cherchait à pénétrer dans le pays de son rêve. Entre ces deux routes, laquelle choisir? Un moment il crut qu'elles aboutissaient au même point. Une époque du moyen âge le fascinait alors, celle des Hohenslaufen. Le génie ardent et impétueux de cette famille ambitieuse et chevaleresque représente avec éclat une certaine période de l'histoire. Elle enfante le type puissant et demi-barbare de Barberousse, celui si fier et si distingué de Frédéric II. Jusqu'à Gonradin, que d'événements, d'aventures, de tragédies! Guerres intestines de l'Empire, expéditions d'Italie, croisades, âpre lutte des papes et des empereurs. Si l'on prend dans son ensemble cette remarquable famille, si l'on considère son rôle dans le monde, ses aspirations, le génie qui la domine, on y découvre comme fond une puissance de désir immo-
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déré porté en tous sens, et ce double trait : d'une part, l'esprit de domination et de conquête, attisé par le rêve d'une hégémonie universelle qui fut aussi celui d'Alexandre et de Gharlemagne; de l'autre, un étrange et haut idéalisme soutenu par une foi ardente en leur mission et qui les pousse aux aventures dangereuses, aux entreprises lointaines. Ils sont à la fois hommes de guerre et poètes. Frédéric II, curieux alliage de sang germanique et normand; philosophe, législateur, astrologue et roi par-dessus tout, s'entoure de Sarrasins, de troubadours et de femmes d'Orient. L'audacieux génie de cette famille ose tout, convoite tout, la rude Allemagne et la belle Italie, le temporel et le spirituel, la maîtrise des républiques lombardes et la couronne du saint Sépulcre. Du milieu de son empire, sa destinée l'entraîne sans cesse vers la Palestine, vers l'éblouissant Orient, où la légende populaire plaçait le royaume mystique et supra-terrestre du Saint-Graal. Grande fut la splendeur de cette famille puissante dans le bien et- le mal; prompte fut sa chute. Son dernier rejeton finit sur l'échafaud.