ET L'AVENIR DE L'ART, US
et la beauté vont faire renaître autour de nous leur opulente végétation. Mais ce ne sont là que de courts instants. Car ce génie aux ailes d'or, aux yeux pleins de lumière, d'essor sans frein, se trouve à l'étroit dans notre monde, il n'y a point élu sa demeure. Il a beau nous visiter, il vit à part, et sa patrie n'est point la nôtre. Ce qu'il y eut d'admirable chez les Hellènes, quoiqu'ils n'eussent point approfondi le monde de l'harmonie, c'est que chez eux le génie même de la musique, génie de mesure, de rhythme et de mélodie en même temps que de divination profonde, de métamorphose et de régénération, était répandu dans toute leur civilisation comme l'haleine de la mer se répand dans les airs sous forme de rosée. Il animait leurs associations, pénétrait leur éloquence, leur poésie, leur statuaire, et transfigurait en quelque sorte la vie de toute leur cité. Chez nous au contraire il plane isolé, séparé du reste, dans une sphère inaccessible. Sa puissance nous est attestée par la série des grands maîtres modernes et par son action immédiate sur la foule. Il nous charme et nons émeut, nous parle
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d'une destinée supérieure. jMais entre lui et la société qui nous environne, quel rapport y a-t-il ? Ce qu'il nous chante et nous confie est le 'contraire de ce que nous voyons.
Eh bien, imaginons un instant que de la région élevée et solitaire où il plane, ce génie fécondant de la musique puisse descendre dans les profondeurs de notre société, s'infiltrer sous formes diverses dans toutes ses couches, pénétrer notre éducation et devenir ainsi l'àme de notre culture esthétique, quel serait le spectacle qui s'offrirait à nos yeux ? Nous ne pouvons l'imaginer; car il varierait infiniment selon les peuples et les groupes. Mais certes il serait l'opposé de celui que nous avons sous les yeux. Car maintenant le talent productif est concentré au sommet de la société. De là ces produits d'une culture raffinée, souvent artificielle et malsaine, trèséloignée de la nature et séparée de la vie populaire, se déversent dans les couches inférieures et y détruisent le peu d'originahté et d'indépendance qui leur reste. Pourôtre normal et fécond, l'art a besoin au contraire d'être une végétation spontanée qui,
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des couches profondes de riiumanité, s'élève en grandissant aux couches supérieures et y produit sa fleur. Cette fleur fragrante doit savoir qu'elle tient sa beauté et son parfum du sol où plongent ses racines et des espèces plus humbles qui la précèdent ou l'environnent. Que celles-ci tombent, elle dépérit elle-même ou s'étiole. Ne marquons que dans ses lignes les plus générales l'organisme et la croissance naturelle de l'art spontané.
Dans les profondeurs mêmes du peuple (d'un peuple sachant vivre en harmonie et en communauté avec la nature environnante) se manifeste déjà le génie de la musique, qui est aussi le génie d'invention, de rhythme et d'ordonnance. Il se manifeste par le chant. Le chant populaire suppose une certaine éducation musicale chez le peuple et une liberté suffisante pour cultiver le chant à sa guise. Son berceau primitif est la vie humble et forte cachée en la nature. Le soin d'une société jalouse de sa vigueur et de sa santé devrait être non d'effacer cette vie naïve, mais de la favoriser en l'épurant, de la
développer sans lui ravir sa fraîcheur. De mt'me que la montagne contient dans ses cavernes et ses sources nombreuses les fleuves de la plaine, de même la vie primitive d'un peuple fécondée par le contact de la nature contient sa vie consciente et supérieure. Le vrai chant populaire naît à cette même source où naissent la libre légende et le mythe, et peut devenir le plus efficace des éducateurs. Il accompagne les travaux des champs, égayé le foyer, enchante la famille, adoucit la discipline sévère de l'école, alterne avec l'exercice des armes, excite et soutient le jeune homme dans la vie militaire indispensable à la virilité d'un peuple. Puissante et douce est la voix du chant populaire lorsqu'elle s'élève ainsi avec la fumée du sillon et le parfunl des bois. Elle enveloppe alors tout le cycle de Texistence d'une mélodie consolante, crée un air léger audessus du labeur de chaque jour, rattache l'homme à la nature éternelle et les générations aux générations. Si Toiseau dont le chant se mêle aux mille murmures de la grande forêt nous dit : Je suis une voix libre dans la grande harmonie; de même le