‹ Le drame musical (volume 3)Chapitre 32 sur 33 · ET I/AVENIU DE L'ART · texte numérisé non relu

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chant populaire nous dit : dans le concert humain je suis Tàme naissante et vibrante.

Si cette voix simple est vraiment portée par le noble génie de la musique, elle touche d'un soufne vivifiant l'homme plus cultivé que le travail de l'esprit et le séjour des villes tiennent éloigné de la vie simple. Mais c'est sur le poëte qu'elle agit avec le plus de puissance. Le poëte n'est pas, comme le peuple qui chante, une simple voix de la nature soumise au rhythme des saisons et des travaux, au cvcle rédé de la vie, à la tradition vénérable. Il est lui une personnalité distincte, une volonté consciente et son chant veut être une action. Il est plus libre, mais est-il plus heureux? Non, car la solitude lui pèse et sa voix privée de mélodie se perd dans le bruit de la foule. Mais quand lui vient cette voix du peuple par-dessus les haies, les prairies et les landes, il semble qu'elle lui dise: Tu n'es pas seul; comme moi tu lais partie d'un chceur immense, viens t'y mêler. Que ta pensée solitaire s'épanouisse, je lui donnerai des ailes. Qiie la mélodie soit en toi. Si même elle n'éclate point en ta parole, qu'elle

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préside à son éclosion comme un génie invisible. Car elle est l'àme des choses et règne des flots de la mer à la ronde des astres. D'un vol lent ou rapide, elle te portera où tu veux aller. Par elle tu vaincras les cœurs, par elle tu diras : un coup d'aile et derrière moi des éternités!

Le lyrisme sous cette double l'orme populaire ou indépendante, s|)ontanée ou réfléchie, est la manil'estation de la vie individuelle dans son éternelle variété, son infinie richesse. 11 est à vrai dire l'arl primitif, spontané, humain par excellence. Libre alfirmation de l'honnue devant la nature et devant son semblable, il conlient déjà en germe ou en pleine floraison le tout de Tart vivant : verbe, mimique e! mélodie. Mais lorsipie ces forces éparses se groupent, lorsque ces individus se réunissent parla loi de l'association selon les affinités naturelles et intimes (qui sera, il faut l'espérer, un des principes les plus féconds de ravenir), alors ce lyrisme s'élève à une manifestation collective. Il devient fête privée, ou fête publique, nationale ou religieuse. J'entends parler ici de cette libre religion innée à l'homme.

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appropriée au sentiment d'un groupe et affranchie de toute tutelle cléricale. Dans ces fêles lyriques la musique intervient presque toujours. Elles tirent leur fécondité de l'entente du poëte et du musicien et de l'esprit qu'ils communiquent à leurs interjirètes. Si le lyrisme personnel est le soutien et l'éducateur de la vie individuelle, ce lyrisme collectif, soigneusement et jalousement cultivé par des groupes choisis, pourrait devenir l'interprète inspiré de ce qu'il y a de plus noble et de plus élevé dans la vie publique.

Parmi les fêtes publiques capables de transporter l'àme d'un peuple vers l'idéal, il n'en est point de plus significatives et de plus puissantes que les fêtes théâtrales, si nous les supposons élevées au niveau du grand art. C'est là que cuvent se rencontrer toutes les forces esthétiques et créatrices pour donner la révélation la plus complète de l'homme et de la vie. Mais ce chef-d'œuvre est aussi le plus compliqué, le plus rare et le plus difficile à produire. Il est certain que dans sa forme élémentaire le théâtre a une origine moins noble que le

lyrisme. Dnns le lyrisme l'homme manifeste son sentiment intime, donc son être idéal, et force son corps et sa voix à s'y conformer; par Ini il s'élève au-dessus de lui-même et se transfigure. Le besoin du théâtre par contre, est né de l'instinct d'imitation, instinct très-essentiel, mais très-inférieur de la nature humaine. Imiter les gestes, le langage et le caractère des autres jusqu'à l'ilhision complète, voilà la faculté (pii fait l'acteur et la source du plaisir (pi'il procure. En tant (|ue cet instinct s'applique à la réalité vulgaire, c'est-à-dire à des êtres plus ou moins laids ou incomplets, il n'atteint pas l'art supérieur. Ce n'est qu'en tant que le vrai |)oëte s'empare de cet instinct pour le diriger vers un but idéal qu'il s'ennoblit et peut s'élever au sublime. C'est pourquoi la comédie propi'ement dite est la forme la moins élevée du drame, car elle ne sort guère du domaine de la réalité contemporaine. Aussi n'accomplit-elle une fonction esthéticpie que lorsque à côté des vices qu'elle fustige, des travers qu'elle persifle, des faiblesses dont elle se joue avec grâce, elle nous montre en d'autres types la

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beauté, l'équilibre, la noblesse dont la nature humaine est capable.

Au-dessus de la comédie se place le drame historique. Ici l'horizon est bien plus vaste; car c'est tout le champ de l'histoire qui s'ouvre. Ce n'est plus seulement avec les ridicules ou les faiblesses, avec les difficultés d'un jour, que l'homme est aux prises, c'est avec la destinée elle-même, à la vie, à la mort. Ou'il succombe ou qu'il reste debout, sa chute ou son triomphe nous fait toucher pour ainsi dire du doigt les lois morales éternelles qui le dominent. La lutte entre l'individu puissant et la société est l'éternel sujet du drame historique. Si cet individu est inférieur à l'ordre social qu'il combat, sa chute nous paraît légitime. Mais il peut aussi lui être supérieur par la noblesse de sa nature, et c'est alors que sa mort est vraiment tragique. Par ce sentiment insondable qui est le propre des grandes âmes et qui met les nobles victimes de la tragédie au-dessus du monde qui les écrase, par cette foi inébranlable qui fait reluire sur leur iront l'auréole du martyr quand leur dernier souffle s'est

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exhalé, le drame parlé touche à l'élément divin (le la musique et confine à la sphère dn drame musical.

Le drame musical est la forme la plus riche et la plus achevée que nous puissions concevoir du drame en i^énéral. Ici la musique vient se joindre à l'art représentatif à et la poésie pour les pénétrer d'un esprit nouveau et les porter aux régions les plus hautes du sentiment et de la, pensée. Dans le domaine de l'histoire, il y avait encore des limites, des barrières, des conventions. Mais ici le cadre et l'horizon s'élargissent en quelque sorte à l'inhni et l'homme grandit d'une coudée dans cette libre atmosphère. Gomme soi'ti à nouveau des mains de la nature, il s'épanouit en toute force et en toute jeunesse. Il s'exprime à la fois dans une langue particulière et dans l'idiome universel de la mélodie. Grâce à la magie de la musique, nous assistons à la naissance et au devenir de sa parole et nous croyons voir jusqu'à la source de son être. A la vision du cadre scénique et de tout ce qui s'y meut, nous joignons donc la

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visiuii du monde intérieur qui s'agite devant nous comme une mer mobile et transparente. Ainsi la grande tragédie lyrique porte à son comble la belle floraison humaine, mais c'est pour la moissonner sous nos yeux. Une noble vie noblement perdue est le plus grand des spectacles. Il nous fait comprendre ce qu'il y a d'éphémère dans l'individu et d'immortel en lui et au-dessus de lui. Le héros mourant nous entraîne pour ainsi dire avec lui dans l'harmonie universelle et dans l'unité parfaite. Ainsi la haute tragédie concilie les extrêmes. Elle édifie pour détruire, elle attriste pour consoler, elle brise })0ur' régénérer. En nous initiant au mystère de la souffrance et de la sympathie, en provoquant l'abandon complet de notre être à quelque chose de supérieur, elle nous fait pressentir par delà même la vie et le monde visible une félicité et une vérité suprêmes. Nous venons de parvenir avec la tragédie et la musique, son puissant interprète, aux sommets de l'art, je veux dire à cette région où il touche au sentiment religieux et à la métaphysique. Le spectacle des arts et du théâtre contemporain répond

lorl [)eu, nous le savons, au tableau que nous venons de faire, il en est même à beaucoup d'égards la négation. Mais cette image n'est-elle point conforme à ce que Tart devrait être, à ce qu'il fut un jour, à ce qu'il pourrait redevenir? N'est-ce point un idéal qui mérite d'être poursuivi? Si l'art sortit autrefois d'une religion naturaliste, ne pourrait-il aujourd'hui, en prenant conscience de lui-même, s'élever à la hauteur d'une religion? Chimère ! nous dit-on. Peut-être. Mais il est une vérité supérieure à celle que les hasards de la réalité nous imposent, c'est celle que l'àme et l'esprit conçoivent dans leur plus haute activité. Ceux qui Font entrevue peuvent espérer pour les temps à venir une renaissance de l'art sous le génie de la musique.

Livre, thyrse et lijre : telle est la devise que j'ai placée en tète de ces pages. En elle m'apparaissait le symbole de la réconciliation entre les trois Musessœurs et primitives : Poésie, Danse et Musique, nées ensemble à l'aurore ambrosienne de l'Héllénie et aujourd'hui séparées. Cette union nouvelle, si jamais

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