‹ Le drame musical (volume 3)Chapitre 5 sur 33 · II · texte numérisé non relu

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Richard Wagner eût désiré condenser le génie de cette race en un type complet, et, après s'être arrêté un instant à Barberousse, il fit l'esquisse d'un drame sur Manfred, fds de Frédéric IL Ce drame, de coloris oriental, se passait en Sicile, l'histoire s'y mêlait à la fiction, et le génie des Ilohenstaufen apparaissait à la fois dans Manfred et dans une sœur naturelle du héros, inconnue de lui, une gnerrière prophète sse qui soulève le peuple en sa fcTveur, lui rend son trône compromis, et meurt pour lui en lui confessant son amour. Mais, nous dit l'auteur de ce projet, « l'image de Manfred s'effaça quand l'image de Tannhaûser se présenta à mon œil intérieur. L'autre image me venait du dehors; celle-ci jaillissait du dedans. Avec ses traits infiniment plus simples, elle me semblait à la fois être plus claire, plus précise et embrasser davantage que le riche tissu historico-poétique, dont la draperie bigarrée et somptueuse me cachait la vraie et svelte figure humaine que je désirais apercevoir et que je découvris subitement dans Tannhaûser. »

Tel fut dans le poëte le triomphe définitif du

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mythe sur l'histoire. Moment capital de son développement où il quitte pour toujours l'opéra historique. Un sûr instinct lui montra l'immense supériorité du mythe pour l'expression de l'idéal transcendant, vers lequel il s'élançait à pleines voiles au souffle tout-puissant de la musique. Dans l'histoire, en effet, l'homme devient rarement tout ce qu'il pourrait être; la masse gêne l'individu, la forêt étouffe l'arbre. La légende l'achève ou l'invente de toutes pièces, le place dans son vrai milieu, et le voilà ébauché pour tous les âges. Richard Wagner a pu dire avec raison « qu'en Tannhaiiser l'esprit de toute la race gibeline lui apparut ramassé en une figm^e saisissante ».

Qu'est-ce donc que ce Tannhaiiser? Deux mondes s'y heutrent, l'ancien et le nouveau, le païen et le chrétien, l'antre des sirènes et le ciel de Marie. Au fond de cette lutte il y a la grande contradiction inhérente à la civilisation moderne, la séparation du monde des sens et de l'âme. Ceux-là sont maudits, et celui-ci est si loin, si inaccessible! Pourtant l'homme voudrait les étreindre tous deux.

Ce double désir, voilà Tàme de Tannhaiiser. En son eœur brûlant se rencontrent les deux mondes extrêmes que la société sépare si jalousement. Il tente de les réunir en plein jour, aux yeux de tous; il en meurt. Tannhaûser est tout le contraire du poète contemplatif qui se peint d'une manière si touchante en Wolfram, son loyal et féal ami. Son chant à lui est évocation, conquête. Il ne chante que ce qu'il aime, et ce qu'il aime il veut le posséder. Sa voix sait également toucher la déesse de la volupté sortie des profondeurs de la mer, et la vierge pure qui semble descendre du haut de l'empyrée pour lui révéler la beauté souveraine de l'âme. S'il s'oublie avec ivresse dans les bras de l'une, il se prosterne devant l'autre en un ravissement céleste. Point de milieu dans cet homme, il va de la furie des sens à l'extase transcendante. Par la puissance de la foi, par l'aspiration à V éternel féminin, il parvient à s'arracher à Vénus. Cet autre monde qu'il cherchait, il le trouve en Elisabeth, de quelle pureté, de quelle fragrance enchanteresse! De toute l'ardeur de son être, il s'élance vers elle;

TANNHAiJSER. lOf

il l'a conquise, elle Taime, elle est à lui. Mais lorsqu'il s'agit de la conquérir devant la société, naît le conflit. Dans le feu de la lutte, dans l'ivresse du chant il confesse son passé, le secret fatal fait irruption. Il aime Elisabeth et il est forcé de chanter Vénus, voilà le point tragique de son destin. Jamais il n'a été plus lui-même qu'en ce moment terrible, où ses deux vies n'en font plus qu'une seule; c'est le triomphe de Tannhaiiser et c'est sa mort, car en s'affirmant ainsi il se perd avec celle qu'il aime.

Lorsque après l'expiation de la souffrance, le héros rend son âme devant le corps inanimé d'Elisabeth, nous ne pouvons nous défendre d'une émotion religieuse. A notre tristesse se mêle une satisfaction suprême. Et cet apaisement, ce souffle religieux nous vient d'un sentiment purement humain. Car la grâce est ici le miracle de l'amour et du sacrifice, non celui d'un dogme et d'une Église. Elle sort du cœur humain, du cœur d'une femme aimante. Le héros succombe, mais sa mort exalte la pensée qui fut sa vie. Sur son cercueil,

deux mondes comme deux torrents se rejoignent avec .allégresse. Les générations futures accompliront-elles ce qui ne peut être l'œuvre d'un individu? Le rêve de Faust, le désir véhément de Tannhaûser sera-t-il jamais une réalité? L'homme saura-t-il réconcilier l'âme moderne avec la heauté antique? Qu'importe! Dans l'art il^s le sont d'avance. L'humanité célèbre son plus beau triomphe quand un de ses fils tombe pour une grande idée.

Ce jour que Dieu l'âme emporta Fut au ciel remis sans doutancc El le Saint-Graal et la Lance.

Chrestien de Troyes.

LOIIENGRIN

Toute grande expérience de la vie réelle mène riiomme actif et réfléchi à un développement supérieur; toute œuvre d'art fortement vécue sert de marchepied à l'artiste créateur pour s'élever à une région plus haute de l'esprit. Il ne refait pas ce qu'il a fait, ne revient jamais à un état antérieur; une phase exprimée est pour lui une phase vaincue. A peine a-t-il achevé son œuvre, qu'il s'y regarde lui-même comme un étranger, car déjà il est autre. En avant! est sa devise, métamorphose! le mot de sa destinée ; son génie se nomme recherche éter-

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nelle, découverte par delà riiorizon! Et il faut, croire que dans le règne de l'idéal les régions sont plus nombreuses encore que dans la réalité, sphères grandissantes, elles se succèdent et s'enveloppent à l'infini.

Le passage de Tannliaûser à Lohengrin marque dans la vie de Richard Wagner une de ces transformations profondes, j'allais dire une de ces élévations subites. Deux courants également forts avaient agité sa jeunesse : d'une part, une vigueur extraordinaire de nature et ce puissant instinct des sens qui est comme l'aiguillon du tempérament artistique le poussaient à jouir de la vie, à s'y lancer à corps perdu, à en courir tous les hasards, en explorer tous les recoins; de l'autre, un désir souverain, une imagination merveilleuse, un idéalisme transcendant l'entrahiaient aux plus hautes régions de l'esprit. Depuis son adolescence, ces deux courants l'avaient dominé tour à tour, et cela sans trop se nuire, sans presque se déranger. Toutefois ses dernières expériences l'avaient amené à prendre possession de la meilleure partie de lui-même et à s'y

réfugier comme en un sanctuaire contre les atteintes du monde extérieur.

Maître de chapelle à Dresde, toutes les portes s'étaient ouvertes devant lui. Il avait vu de près ce monde du théâtre et de l'opéra où l'homme et la femme qui ne trouvent point de satisfaction dans l'étroitesse de notre vie bourgeoise vont chercher parfois un plus libre épanouissement. Au premier moment, Richard Wagner s'était jeté dans ce milieu avec sa fougue habituelle, comme pour en avoir le dernier mot. Il connut bientôt le fond de misères, de tristesses, de corruptions qui se cache sous sa chatoyante fantasmagorie. Le dégoût le saisit. Il voyait par l'exemple d'une actrice de génie, la Schrœder-Devrient, ce qu'une belle âme peut souffrir de froissements et de tortures lorsqu'elle entre en contact par ses plus nobles aspirations avec ce monde inférieur et frivole. Dans sa destinée il avait vu le miroir de ses propres déceptions. Sortir de ce milieu, en trouver un supérieur, s'élever au-dessus des tristes plaisirs et des frivolités décevantes de la société moderne, tel fut son effort. De cette aspira-

tiou à un élément pur, virginal et si élevé au-dessus de la jx'alité contemporaine qu'il lui semblait encore inaccessible, naquit le Tannhaiiser. « Ma vraie nature, qui m'était revenue par dégoût delà société moderne et dans la recherche de quelque chose de plus noble, embrassa d'une violente et fervente étreinte les deux forces extrêmes de mon être et les joignit en un seul courant. L'achèvement du Tannhaiiser m'absorba dans une activité si dévorante, que plus j'approchais de la lin de ce travail, plus je fus dominé par l'idée fixe qu'une mort rapide m'empêcherait de le terminer. En écrivant la dernière note j'éprouvai le soulagement d'un homme qui échappe à un danger mortel. »

Dès que l'œuvre fut terminée, un grand apaisement succéda à cette ébullition fiévreuse. Le côté énergiquement terrestre et hardiment sensuel de cette nature puissante et concentrée s'était exprimé tout entier dans la montagne enchantée et dans la séduisante création de Vénus. L'autre côté s'en trouva comme dégagé et affranchi. Cette hauteur où Tannhaiiser aspire du fond des grottes de la

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déesse païenne, où il se senl attiré par un rayon céleste qui lui vient à travers Elisabeth, l'artiste, d'un fort coup d'aile, s'y était élevé. Il avait laissé loin derrière lui l'opéra, la vie de théâtre, les misères de la réalité. Son âme et sa pensée planaient maintenant dans l'atmosphère pure et suave d'un éther lumineux. Il éprouvait une sensation pareille à celle d'un voyageur qui, cheminant dans un marais bourbeux sous les lourdes vapeurs de la plaine, se verrait enlevé soudainement loin du monde habité sur une cime des Alpes, où nous enveloppent les bleus océans de l'air et courent les frissons vivifiants des libres espaces. Un nouveau sentiment de solitude l'envahit. Mais c'était une solitude délicieuse, bienfaisante, enchanteresse, celle de l'àme qui loin des hommes a conquis son royaume éternel et se sent une avec lui. De quelle fierté l'homme parvenu à cette hauteur plonge dans les vallées noyées de brume à ses pieds! de quelle chaste volupté il embrasse l'horizon des neiges éternelles! Heureux le penseur, heureux le sage qui peuvent demeurer sur cette cime. Pour

eux plus de lutte, plus de déceptiou. Le passé, le préseut, l'avenir se confondent à leurs yeux dans une sereine contemplation, les chaudes exhalaisons des passions humaines se résolvent comme de légères nuées dans le ciel limpide de la pensée pure, les bruits stridents des luttes terrestres se fondent dans l'harmonie des sphères. Moins calme, moins libre de souffrance et pourtant plus heureuse peutêtre est l'âme passionnée de l'artiste lorsqu'elle est parvenue à ces régions sublimes. Pour elle la contemplation est un rêve ardent, et la possession de cette félicité suprême est un sentiment qui la consume. Elle ne peut voir l'éternelle vérité que sous le voile changeant de Maïa : ainsi la révélation même du divin devient drame et souffrance. Car son plus grand besoin n'est pas celui de comprendre et de se reposer, mais de s'épancher à plein torrent et de se communiquer aux autres. « A peine, dit Richard Wagner, me sentis- je enveloppé de cette solitude pleine de félicité, qu'elle éveilla en moi un désir nouveau et impérieux, le désir qui nous attire des hauteurs vers les profondeurs, qui dans le lumi-

lieux éclat du ciel le plus chaste et le plus pur uous lait chercher Tombre familière de l'amour humain. » Or ce désir est celui même qui fait descendre Lohengrin, le chevalier du Saint-Graal, de sa hauteur azurée vers la chaude poitrine de la terre, et qui lui fait préférer à son royaume bienheureux la lutte au milieu des hommes, parce qu'il cherche parmi eux ce qu'il ne saurait rencontrer dans le splendide héritage de son père : la pleine effusion de l'amour. C'est le désir môme du héros, du génie, de toute nature supérieure; ils brûlent de verser leur propre bonheur aux natures humbles et aimantes qui d'avance les devinent et d'élan les comprennent.

Telle est la disposition étrange et pour ainsi dire extatique dans laquelle Richard Wagner aborda, immédiatem.ent après l'exécution de Tannhaûser, le mythe de Lohengrin. La légende celtique du Saint- Graal et de Parcival, à laquelle se rattacha plus tard celle du chevalier au cygne, est une des plus importantes traditions mythiques du moyen âge,

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celle OÙ le haut idéal de la chevalerie reluit de sou plus pur éclat ^

Selou les trouvères et les couteurs du moyeu âge il y avaij. au foud de l'Orieut, quelques-uus disent aux confins de l'Inde, une haute montagne

1. Nous ne pouvons suivre ici rintéressante filiation et les transformations successives de cette légende. M. de la Villoniarqué a prouvé judicieusement forigine celtique de la coupe merveilleuse du Graal ou Gradal. L'idée d'un vase sacré qui, rempli d'herbes magiques, confère le don de sagesse et de prophétie, est essentiellement celtique. Cette idée naturaliste se spiritualisa sous rinflucnce du christianisme et de la chevalerie ; le vase sacré devint la coupe eucharistique du Christ; le don qu'il conférait, celui de sainteté; sa possession, le symbole delà plus haute vertu chevaleresque. Il est probable que cette transformation commença à s'opérer dans le pays de Galles même. En passant des bardes gallois aux conteurs normands, de. là aux trouvères français, et de ceux-ci à l'Allemagne, la légende prit un caractère religieux et mystique. Nous la i ossédons sous trois formes caractéristiques qui répondent à trois phases successives : 1° le Péredur du Mabinogion, traduit par Ciiarlotte Guest; :2o Perceval le Gallois de Chrestien de Troyes; 3o le Parzival de Wolfram d'Eschenbach. Le plus svelte, le plus gracieux de ces récits est le premier, qui est le plus ancien. Le caractère du héros et ridée de la quête du Saint-Graal, c'est-à-dire la recherche de la noblesse héroïque, de la parfaite chevalerie, s'y dessinent nettement. Le récit du poëte allemand est loiu d'atteindre cette vivacité, mais fidée philosophique de la légende s'y accuse mieux dans l'ardeur du sentiment religieux. En rappelant ici la tradition du Saint-Graal dans son ensemble, nous ne cherchons qu'à faire ressortir la vérité générale qui se cache sous son vêtement mystique. — Voir l'étude de M. de la Villemarqué dans ses Romans de la Table ronde le bel article de M. Renan sur la poésie des races celtiques, dans ses Essais de morale et de critique.

nommée Montsalvat. A son sommet s'élevait audessus d'une forêt de cèdres et de cyprès, en sa solitude inaccessible, une blanche forteresse de marbre étincelant. A l'intérieur, c'était un temple resplendissant, aux colonnes d'opale, aux ogives d'onyx, aux solives d'asbeste, aux parvis de cymophane. Sous ses voûtes élevées on respirait des parfums d'aloës, et du fond de ses arcades lumineuses s'exhalaient les voix éthéréennes de chœurs invisibles. Dans ce magnifique sanctuaire vivait un ordre de chevaliers voués à la garde d'un vase sacré, le Saint-Graal, source de grandes merveilles. C'était la coupe dans laquelle le Christ avait consacré le pain et le vin, lors de son repas d'adieu avec ses disciples. Joseph d'Arimathie y avait ensuite recueilli son sang. La coupe merveilleuse du Saint- Graal était donc comme le dépôt sacré de l'homme divin sur la terre. Bénie de sa dernière pensée, trempée de son sang, elle était comme l'incarnation visible de la force d'amour, de sacrifice et de pureté sublime qui rayonnait de son àme. A ceux qui s'approchaient du Saint-Graal il prêtait les dons

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les plus parfaits, mais il ne pouvait être confié qu'aux mains d'un juste et d'un pur. A la mort de Joseph d'A.rimathie, des anges l'avaient enlevé au ciel, des anges le rapportèrent à Titurel, qui bâtit le château merveilleux et fonda l'ordre des chevaliers du Saint-Graal , pareil à celui des templiers. Aucun chemin n'y conduisait, on n'y parvenait que par un labyrinthe de sentiers mystérieux. Gardiens de la coupe, ces chevaliers jouissaient d'une haute félicité. Leur vie ne se bornait point là, leur initiation lespréparait à l'action, à la lutte. Souvent ils étaient envoyés au loin pour l'accomplissement d'une noble mission, pour la défense des bons et des faibles. Ils venaient alors comme les messagers d'un monde supérieur. Le mal n'avait point de pouvoir sur eux, ils étaient sûrs d'avance de la victoire, mais à une condition : défense leur était, faite de révéler leur orioine. La Ibrce du Saint-Graal devait aoir par eux, mais non se trahir. Une fois que dans une de leurs missions ils s'étaient nommés, il leur fallait ou perdre leur puissance supérieure, ou retourner dans le sanctuaire de Montsalvat. Ainsi la plus

haute noblesse humaine confère à qui la i)ossède un pouvoir en quelque sorte surnaturel. Elle agit, elle enchante et triomphe par sa seule présence, mais elle ne peut condescendre à se justifier ou à se démontrer. Il faut y croire ou la repousser; devant quiconque lui demande ses titres et sa raison d'être, fièrement elle se retire.

Parcival succéda à Titurel dans la royauté du Saint-Graal. C'était la fleur des chevaliers de la Table ronde. Il était très-simple, bon, courageux. Sa mère avait voulu le soustraire aux tentations mondaines, aux horreurs de la guerre, l'empêcher de devenir chevalier, et l'avait élevé dans une métairie, au fin fond d'une forêt. Il passait sa vie à chasser dans les bois, à s'exalter au chant des oiseaux. Souvent sa mère lui parlait de Dieu. « Qu'est-ce que Dieu? disait l'enfant. — Ce qu'il y a au monde de plus beau et de plus splendide.» Un joui", il voit passer par la forêt trois hommes à cheval ; leurs poitrines brillent comme le soleil. L'enfant tombe à genoux et s'écrie : Lequel de vous est Dieu? Les trois guerriers se mettent à rire et lui disent qu'ils sont des cheva-

liers de la cour d'Arthur. L'enfant court à la maison et déclare à sa mère qu'il veut se faire chevalier. Elle en tombe demi-morte. Rien n'y fait; il se fabrique une selle, se jette sur un cheval, et le voilà parti. A la cour d'Arthur on, l'accueille comme un rustaud, mais sa vaillance et sa générosité le font sacrer chevalier. Alors il court en forcené aventures et batailles de par le monde entier. Un soir il trouve un château merveilleux dont le pont-levis s'abaisse de lui-même. Il pénètre dans une salle plus belle que la nef d'une église, un vieillard le reçoit hospitalièrement. Pendant le repas, des vierges couronnées de fleurs traversent la salle en portant un vase étincelant de pierreries. Craignant d'être indiscret, il néglige de demander le nom du vieillard et la signification de toutes ces merveilles. Le lendemain, à son réveil, il ne voit plus personne, le château semble désert, et il s'en va sans rien savoir. Bien plus tard il apprend qu'il a été dans le temple du Saint-Graal et qu'il est destiné à en être le roi. S'il eût pris la peine de demander, il le serait devenu sur-le-champ. Alors Parcival se souvient de sa mère morte de chagrin, est

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saisi de repenlJr et désire s'élever à la pureté parfaite, à la suprême chevalerie. Mais ce n'est qu'après une vie d'épreuves et de combats qu'il retrouve le chemin du château merveilleux, et est couronné roi du Saint-Graal par son oncle Titurel.

Une autre tradition, répandue surtout dans les pays voisins de la mer et à l'embouchure des grands fleuves, rapportait qu'une femme de haut rang ayant été injustement accusée d'un crime devant le peuple , il s'était présenté pour sa défense un chevalier inconnu, d'une beauté radieuse, d'un charme irrésistible et de vertu accomplie, amené sur une barque traînée par un cygne merveilleux. Après l'avoir délivrée de ses ennemis, il avait demandé sa main, mais en lui défendant de jamais l'interroger sur son nom et son origine. La jeune fille l'avait promis, le mariage avait eu lieu ; mais au bout d'un certain temps, poussée par la curiosité, elle avait posé la question fatale, et l'inconnu était reparti comme il était venu sur le mystère des flots bleus. — Quel était ce chevalier? Nul ne le savait, mais on disait que c'était Lohengrin, le fils de Parcival.

Ces deux légendes en quelque sorte opposées et d'un mouvement inverse se complètent l'une l'autre. L'essence de l'idéal chevaleresque y est contenue. Au-dessus de sa sombre réalité, le moyen âge rêva en un lointain lumineux un temple de force, de pureté et de vertu virile. Rien de monacal d'abord dans cet élan. Saintelé active, non passive; possession des vérités de l'àme dans un tranquille séjour audessus du monde, forteresse contre le vulgaire et le mal; c'est le sonmiet de la terre affleurant le ciel, mais c'est encore la terre. — Parcival ou la quête du Saint-Graal nous représente la poursuite héroïque, naïve d'abord, consciente enfin de cette perfection. Cette recherche d'un bonheur suprême ne va qu'à travers les combats, les larmes et le sang. — Lohengrin, par contre, le pur chevalier, né dans cette région sublime, répond à l'homme qui des hauteurs de l'esprit, des félicités de la contemplation, soupire après l'humble humanité, s'élance vers les cœurs palpitants et souffrants. Si l'un est comme l'apre ascension de l'homme au sommet de l'idéal, l'autre ressemble à l'amoureuse descente

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de cet idéal sur la terre et à sa douloureuse retraite après (ju'il s'est révélé. En choisissant cette seconde face du mythe, le musicien dramaturge en prenait le côté plus humain et plus tragique.

Le prélude, page unique en son genre, nous enlève par les harmonies extatiques du Saint-Graal dans une région céleste. Aux premières mesures des violons qui chantent pianissimo ce thème mystique dans les notes les plus aiguës de leur registre, il semble que l'âme, débarrassée de tout poids terrestre, monte et flotte subitement dans la nappe dormante, indéfinie d'un éther lumineux et raréfié, où elle nage en une chaste et intense félicité. Comment de là, toujours portée sur les ondes éthérées de sa propre tendresse, elle descend peu à peu avec le thème religieux d'une sonorité grandissante vers les régions terrestres pour s'immerger dans un océan de feu, où elle se révèle tout entière dans la splendeur de son amour surhumain ; comment , après ce rayonnement intense et rapide, elle se retire avec une noble mélancolie et un adieu d'indi-

cible Iristessc dans l'éthcr inaccessible, d'où elle est venue, et où elle retourne à jamais : voilà ce que le langage parlé se refuse à rendre et ce que nous fiiit éprouver ce prélude d'une force et d'une beauté transcendantes». Il respire l'Amour dans l'Éternel, il brûle de la passion de l'Infini. Il manifeste en quelque sorte la puissance invisible et supérieure qui plane sur toute l'action sans s'y mêler. Par lui, dirait-on, le musicien a voulu dévoiler à à notre sentiment l'essence même du Saint-Graal. Si nous l'écoutons dans cette pensée, sa mystique harmonie se traduit à nos yeux par une vision :

L'initié de Montsalvat est en prière dans un des hauts vallons de sa montagne. Son regard ravi, animé d'un désir supra-terrestre, fixe l'azur du ciel. Dans ses profondeurs lumineuses, le subtil éther se condense en une nuée imperceptible qui fascine le regard. Ses lignes vaporeuses prennent la forme d'une vision. Une troupe d'anges apparaît, qui de l'empyrée descend vers la terre. A mesure qu'elle s'en rapproche, des parfums enivrants et doux s'échappent de son sein en nuages dorés et inon-

dent le cœur du visionnaire. Il sent Tivresse de l'abandon; tour à tour des glaives de douleur, des frissons de félicité le traversent. Déjà les divins Génies flottent tout près, radieux, éblouissants, et contemplent le mortel avec une bienveillance familière. Ils portent au milieu d'eux la coupe du Saint-Graal, dont les rayons éclatants versent le feu céleste du plus sublime amour. L'initié s'anéantit dans l'adoration et reçoit sur sa tête comme un torrent incandescent ce baptême de feu qui le sacre chevalier. Aussitôt la nuée ardente estompe sa flamme. D'un chaste sourire la troupe angélique, les yeux toujours baissés vers la terre, se retire aux hauteurs azurées. Elle a confié à la garde d'un pur le vase sacré, la source d'amour qui avait tari sur terre. ^lais l'auguste phalange, laissant dans le vallon son haleine embaumée, avec l'inextinguible regret de sa présence, remonte au ciel plus vite qu'elle n'était descendue, et s'efface sous le voile de l'azur, au loin, au loin, dans la lumière éthérée.

Le drame se passe au x' siècle, près d'Anvers. Le

roi d' Allemagne, Henri l'Oiseleur, est venu en Brabant pour convoquer les seigneurs du pays à une campagne contre les Hongrois. Selon la coutume féodale, les ducs, comtQS et hauts barons, suivis de nombreux vassaux et gens de guerre , sont rassemblés en plein jour dans une large plaine sur les bords de l'Escaut ; le roi, assis à gauche, sous un chêne, siège en juge souverain pour régler leurs différents. Il a trouvé le pays déchiré de discordes, le trône vacant, disputé. Là-dessus il interroge Frédéric de Telramund, le plus renommé seigneur brabançon et le plus redouté pour sa vaillance. Frédéric, dans un récit mouvementé (où perce un accent d'amour-propre et de sincérité), lui apprend qu'avant de mourir le feu duc de Brabant avait confié à sa garde ses deux enfants, Eisa et Godefroy; qu'un jour la sœur était allée au bois avec l'enfant qui disparut soudain; qu'Eisa sans doute l'avait tué pour Iliire tomber sur sa tète la couronne et la partager avec un indigne amant. Il ajoute qu'outré de ce crime et renonçant aux droits que le duc de Brabant lui avait donné sur la main d'Eisa, il

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avait épousé Ortrude Radbot, dernière descendante des vieux seigneurs païens de la Frise. Ce disant, il présente au roi sa femme Ortrude, qui s'incline silencieuse, hautaine, d'un sourire amer; sa fausse humilité où perce un indomptable orgueil, son œil où brille l'éclair de la haine, trahissent une àme ténébreuse. Frédéric reprend : J'accuse hautement Eisa de fratricide, et réclame pour moi-même la couronne de Brabant, comme le plus proche parent du duc et comme époux d'Orlrude, de la lignée des princes du pays. » Ce discours, appuyé d'une conviction énergique et d'une attitude virile, jette tous les soupçons sur Eisa, et le roi la fait solennellement comparaître devant son tribunal.

A peine l'appel du héraut a-t-il cessé de retentir qu'une mélodie d'une esquise douceur et d'un rhythme impalpable s'exhale de l'orchestre comme le soupir d'une désolation sans recours ; elle annonce l'arrivée d'Eisa. La jeune fille paraît, vêtue de blanc, muette et timide, au milieu des hommes de guerre, dans ce cercle de cuirasses et

124 i;œuvi;e de riciiaud wagneii.

d'armes reluisantes. Le roi lui demande si elle le reconnaît pour juge. Elle répond par un signe aifirmatif. — Sais-tu ce dont on t'accuse? — Elle regarde Frédéric avec tristesse. — Et que réponds-tu à l'accusation? — Rien, dit encore son geste muet. — Tu te reconnais donc coupable? — Elle soupire et dit : Mon pauvre frère! L'attitude étrange et naïve de la jeune fille, son expression rêveuse, sa candeur virginale, tout semble démentir les forfaits dont on l'accuse; murmurant à mi-voix, le cercle des rudes guerriers lui témoigne sa compassion. Amicalement le roi l'invite à lui parler en confiance. Alors son visage se transfigure, une sorte de ravissement s'empare d'elle, et d'une voix douce elle dit à peu près ceci : « Dans mes jours tristes et sombres, solitaire j'ai prié Dieu. Et de mes soupirs s'exhalait une plainte déchirante, au loin, au loin elle s'en alla mourir; et puis un doux sommeil me prit. Et dans mon rêve je vis un chevalier qui venait à moi à travers les airs. Son armure brillait, il s'appuyait sur son épée; ses yeux m'ont confortée. Qu'il soit mon défenseur! »

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Qu'a-t-elle? est-ce qu'elle délire? se demande la foule. Les guerriers sont émus, le roi ébranlé. Il décide qu'il aura recours au « jugement de Dieu » , c'est-à-dire au combat singulier. Quatre hérauts sonnent l'appel aux quatres coins de l'horizon sur un rhythme énergique et sévère. Personne ne bouge. Eisa supplie le roi de faire sonner l'appel une seconde fois : « Mon chevalier est loin sans doute et ne l'a point entendu. » L'accompagnement expressif de cette supplication ressemble à un sanglot refoulé dans un sein virginal. Le héraut demande une seconde fois d'une voix éclatante : « Qui veut lutter ici , en champ clos devan t Dieu , pour Eisa de Braban t , qu'il apparaisse! » Immobilité profonde, morne silence. Seulement la foule murmure : «. Parce silence affreux, Dieu la juge. » L'inquiétude d'Eisa est au comble, et le lugubre motif du jugement de Dieu, repris par les cuivres sur des accords mineurs vraiment sinistres, s'appesantit sur elle comme une malédiction irrévocable. Éperdue, désespérée, Eisa tombe à genoux, invoquant le secours divin, d'une fervente prière. Elle croit à son pressentiment, elle

a VU son sauveur en rêve, il viendra. Tout à coup son visage s'illumine d'une joie vive ; au môme instant apparaît au loin, sur l'Escaut, un chevalier debout dans une barcy^ie traînée par un cygne ; son armure brille au soleil, le cygne merveilleux fend majestueusement les ondes du fleuve. A cette vue, un frémissement court sur la foule, et le chœur commence pianissimo comme un léger chuchotement. Ce ne sont d'abord que des exclamations isolées, où l'on distingue la surprise des uns, la foi naïve des autres, l'effroi des incrédules, le saisissement de tous. A mesure que la barque approche, le chœur grandit, monte en flots d'allégresse, monte toujours, jusqu'à ce qu'il éclate, à l'arrivée du chevalier resplendissant, en un hymne ruisselant d'une joie immense. A cette apparition inattendue, Ortrude a poussé un cri, Frédéric est frappé d'une terreur mystérieuse. Mais Eisa, arrachée à son extase par le tumulte général, se retourne subitement et aperçoit son chevalier, le radieux justicier qu'elle avait pressenti, appelé dans le délire de sa détresse. A son aspect elle reste immobile.

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les bras levés, pétrifiée de surprise et de ravissement.

Un silence plein d'attente succède à cette explosion d'enthousiasme. Lohengrin a mis le pied sur la rive et, se retournant encore une fois vers le cvotc merveilleux qui l'a amené, il le remercie et lui dit de retourner en paix dans sa bienheureuse patrie. Ce court adieu, cette suave et vibrante monodie qui se module presque sans accompagnement dans l'harmonie religieuse du Saint-Graal, est comme un dernier retour de Lohengrin vers les plages dorées d'où il vient. On y sent à la fois une quiétude divine et une tristesse inénarrable, comme le regret d'une félicité perdue. C'est la tristesse que nous attribuons à des anges, à des génies supérieurs qui quittent une sphère de splendeur ou de sérénité pour les douleurs de la terre.

D'un pas ferme Lohengrin s'avance au milieu de l'assistance et déclare son intention de défendre l'accusée, puis il marche vers Eisa, et de sa voix pénétrante, mêlée de force et douceur, conmie imprégnée de lumière et de joie, il lui demande si

128 i;œuvre de richard wagner.

elle l'accepte pour défenseur. A sa voix, elle tombe à ses pieds : « Mon héros! mon sauveur! prends-moi! Je te donne tout ce que je suis. — Si je suis vainqueur au combat, veux-tu que je sois ton époux? — Comme je suis à tes pieds, je te livre corps et âme. )) Telles sont les simples fiançailles du fils de Parcival avec Eisa. Leur première rencontre vérifie leur double pressentiment, lui la cherchant, elle l'appelant, lui qui descend vers elle, elle qui monte à lui. La mélodie qui porte le soupir de leur commune aspiration s'exhale entre eux en chaste volupté et va de l'un à l'autre comme le baiser mystique de deux âmes. Cependant Lohengrin met une condition à leur bonheur. Reculant d'un pas, il lui dit avec fierté et l'accent du commandement :

Jamais ne m'interroge, Ni ne porte souci Du pays d'où je viens ; Jamais ne me demande Ni mon nom, ni ma race!

Deux fois l'inconnu répète cette défense avec un profond sérieux, d'un accent hautain, d'un air ina-

bordable, sur une mélodie incisive qui se grave dans la mémoire. Eisa promet tout dans l'élan de sa reconnaissance : c( Mon protecteur ! mon ange ! toi qui crois fermement à mon innocence! quel crime serait le doute qui me ravirait la foi en toi ! » A ces mots, Lohengrin transporté de joie relève la jeune fille d'un geste rapide, la presse sur son cœur comme si elle venait de triompher d'une épreuve, et s'écrie avec l'accent d'une tendresse passionnée : « Eisa, je t'aime! »

Devant cette scène inattendue, tous sont saisis et transportés. Une lumière merveilleuse semble éblouir tous les yeux. Un charme inconnu, un frisson sacré descend sur la foule. « Qu'il est radieux avoir! » mumure-t-elle involontairement. Le chœur de femmes en qui s'exhale cette émotion d'une nuance si particulière est une des plus admirables inspirations mélodiques de ce maître. Il y a exprimé avec une extrême délicatesse de touche et une force pénétrante l'intime palpitation de l'àme à l'apparition du Divin. Et ce n'est point ici le Divin qui nous écrase par la puissance de la nature, par l'effroi de l'Infini.

C'est le Divin plus doux et plus sublime encore qui nous enchante et nous subjugue parfois dans la personne humaine et se traduit en élancements délicieux, en larmes d'adoration.

Lohengrin lance son défi à Frédéric. Ceux qui tout à l'heure n'osaient le contredire, maintenant lui déconseillent la lutte. Lui-même hésite en présence de cet être lumineux, d'une si fière assurance qu'elle semble être le rayon de la justice et de la vérité. Un regard d'Ortrude et son honneur déjà compromis lui font ramasser toute sa force. (( Plutôt mort que lâche! » s'écrie-t-il. Il accepte le défi, on ordonne le combat selon les règles du droit féodal. Les guerriers forment un grand cercle, qu'ils délimitent en fichant leurs épées en terre. Après quelques passes, Lohengrin, qui a fait reculer pas à pas son adversaire, l'étend par terre d'un coup d'épée, et lui mettant à la gorge la pointe de son arme : (( Ta vie m'appartient, lui dit-il, je te la donne. Puisses-tu la vouer au repentir. » A cette issue du combat éclate une jubilation universelle. Toutes les voix réunies entonnent maintenant le motif de

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Lohengrin qui exprime la certitude dans la victoire, et cette mélodie entraîne jeunes et vieux comme le joyeux ondoiement d'un grand fleuve gonflé de mille affluents. La force, la radiance, l'impétuosité généreuse du héros se communiquent à la foule. D'un côté le couple sombre : Ortrude debout près de Frédéric terrassé, semble rugir intérieurement; de l'autre le couple lumineux : Eisa , la blanche vierge qui enlace de ses bras son héros resplendissant sous son armure d'acier. Par-dessus toutes les voix éclate sa voix triomphante; elle jaillit en mélodieux délire, en sanglots d'allégresse comme pour dire au monde entier: Merveille des merveilles! Mon rêve était vivant! Je le tiens! Le ciel s'épanouit sur la terre par mon héros.

Le bonheur de Lohengrin et d'Eisa repose suila foi absolue de celle-ci. Est -il une puissance assez infernale pour l'ébranler? Cela semble impossible. Et pourtant cette puissance existe, elle veille dans l'ombre. Refoulée au grand jour par le chevalier victorieux du Saint-Graal, elle se redresse dans les ténèbres et s'apprête à

étendre son aile fatidique sur l'heureuse fiancée. Il fiiit nuit sombre. Les fenêtres du palais ducal sor>t éclairées et les fanfares d'une musique de fête s'en échappent par bouffées. A droite, sur les marches de l'église, Frédéric et Ortrude sont accroupis en silence. Dépouillés de leurs biens, mis au ban de l'Empire, ils sont misérablement vêtus. Frédéric tient les yeux baissés, Ortrude, les bras appuyés sur ses genoux, fixe les fenêtres du palais. Que couvet-elle en ce morne silence? La phrase rampante qui circule dans les contre -basses et que vient entrecouper lugubrement le motif de défense de Lohengrin, annonce qu'elle médite un sombre dessein. « Lève-toi, compagne de ma honte, dit enfin Frédéric, le jour ne doit pas nous trouver ici. — Je ne puis partir, répond Ortrude immobile, je suis rivée en place. Dans l'éclat de cette fête, laisse-moi sucer un poison mortel qui mette fin à notre honte et à la joie de nos ennemis. » A ces mots Frédéric se place devant sa femme et, la regardant d'un œil sombre, laisse éclater son désespoir avec son ressentiment. N'est-ce pas elle qui l'a mené là? Il lui re-

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proche son épée brisée, son blason mis en pièces, son foyer mandit, son honneur perdu, et se jette par terre dans un furieux accès de douleur.

Tout cela laisse Ortrude impassible. Comme Ions ceux qui poursuivent leur but avec ce parfait sang-froid que donne la passion concentrée jointe à l'intelligence pénétrante, rien ne la trouble. Ortrude est païenne dans l'àme et païenne fanatique, redoutable exemplaire du caractère du Nord par son côté féroce et implacable. Elle est magicienne par la puissance de la haine et de la fascination. Elle emprunte son énergie à ce culte des forces aveugles de la nature que refoula le christianisme. Réléguée en son castel barbare au milieu d'une forêt sauvage, la fille des chefs Frisons a médité de remonter sur le trône de ses pères, et pour cela elle a jeté les yeux sur le comte de Telramund. Cet homme est une proie toute faite pour elle. Ambitieux et hardi, impétueux à l'action, le fond de son caractère est l'amour-propre et le point d'honneur. Les yeux ouverts, jamais il ne suivrait sa femme dans la voie du crime. Mais la forte païenne s'est emparée de

sa passion dominante et par elle le manie comme \ni jouet. Elle règne en maîtresse sur ce mâle par Fàpr» énergie de son propre tempérament et par la supériorité d'un esprit qui voit juste et calcule tout. A la disparition du jeune Godefroy, Frédéric avait été sur le point de demander la main d'Eisa; l'habile Ortrude l'en avait détourné en lui persuadant qu'Eisa avait noyé son frère dans un étang de la forêt. Or c'est elle-même qui avait attiré par ses maléfices l'héritier de la maison de Brabant dans un lieu écarté et l'avait fait disparaître sans trace. Maintenant que Frédéric l'accable de reproches, elle lui demande avec un mépris mortifiant s'il ne sait menacer que les femmes. « Tu m'as menti et Dieu m'a vaincu. — Dieu! s'écrie Ortrude avec un cri si sauvage que son glapissement ironique le fait reculer d'un pas. Appelles-tu Dieu ta lâcheté? Je vais t'apprendre quel faible Dieu le protège. Les lumières sont éteintes, viens t'asseoir à mes côtés. L'heure est venue où mon œil visionnaire doit te luire. » Ainsi elle l'épouvante, le fascine du regard, l'attire à elle, et l'enveloppant de son haleine

comme d'un effluve de sinistre volupté, elle lui murmure à l'oreille de nouveaux sortilèges : (c Sais-tu bien, lui dit-elle d'une voix étrange et railleuse, sais-tu bien quel est ce héros qu'un cygne a traîné au rivage? Ce n'est qu'un magicien, qu'un imposteur. Forcé de se nommer, il perdrait sa puissance. Or Eisa seule peut ravir son secret. Eveillons ses soupçons, et c'en est fait de son héros. y> Ces paroles, lentement, savamment distillées dans le silence de la nuit, tombent comme des gouttes de feu sur l'âme abattue de Frédéric, y rallumant l'orgueil, la colère et l'audace. Dès qu'il se croit vaincu par magie et non par Dieu, par imposture et non par vérité, la rage contre son vainqueur le prend h la gorge. Il entre dans les projets de sa femme ; tous deux par chemins divers vont assaillir la foi d'Eisa en son sauveur. Au fond, Frédéric doute encore d'Ortrude, mais il se sent en son pouvoir. « 0 femme que je vois devant moi dans la nuit! si maintenant tu me trompes encore, malédiction sur toi! » Mais elle, le terrassant d'un sombre magnétisme, le ramène, l'entoure de ses bras et lui dit :

« Comme tu l'emportes! sois calme et réfléchi!... Ainsi je t'apprendrai les douces voluptés de la vengeance. » Le pacte sinistre est conclu, la femme a conquis l'homme pour l'œuvre ténébreuse. La haine leur sert de lien d'amour, et cette haine, qui laboure leurs poitrines avec une joie âpre et sauvage, se dresse maintenant' dans toute sa grandeur. Debout, serrés l'un contre l'autre, ils unissent leurs voix pour une gigantesque imprécation ;

Vengeance, sors forle et terrible De la nuit noire de mon cœur; Vous qu'enchante un sommeil paisible, Sachez, il veille le malheur ' !

Eisa paraît au balcon, confiant son bonheur aux brises qui lui ont amené le bien-aimé. Ortrude renvoie Frédéric et saisit ce moment pour circonvenir la naïve jeune fille. Elle appelle : « Eisa!... » d'une voix gémissante. Celle-ci, effrayée d'abord,

1. Ce court duo est chaulé à l'unisson de roctave. L'accord en ré majeur sur la note la plus liautt; de riniprécatioii succédant à l'accord en fa diéie mineur produit ici l'impression formidable de la joie dans la haine.

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la reconnaît, se laisse prendre de pitié à ses plaintes hypocrites, et descend, accompagnée de qnelques femmes portant des flanibeanx. Eisa encore dans l'ivresse de son bonheur n'ose repousser la malheureuse exilée qui se prosterne à ses pieds, elle lui offre un asile dans sa propre demeure et lui propose de la prendre dans sa suite le lendemain en allant au dôme. Ortrude accepte avec une feinte humilité. Ici commence le redoutable enlacement par lequel l'ame venimeuse d'Ortrude s'empare de la vierge pure. Les voyageurs de l'Inde racontent que le serpent à sonnette a le don de fasciner le rossignol par le regard et de le faire tomber dans sa gueule en le fixant. Quelque chose d'analogue et de non moins terrible se passe dans la scène qui suit. Eisa donne prise à Ortrude par sa bonté, sa simplicité, l'exaltation même de son amour. Mystérieusement la sombre femme s'approche d'elle et lui chuchote à l'oreille ces paroles d'un accent incisif : « Ecoute, et laisse-moi t'avertir, ne te fie pas à ton bonheur. Prends garde ! un malheur te menace, laisse-moi prévenir l'avenir! — Quel malheur?

demande Eisa élonnée. — Ah! si tu pouvais la 'saisir, l'étrange nature de ton héros. Puisse-t-il jamais ne partir comme il est venu par magie! » Eisa tressaille et se détourne ; elle a senti la langue du serpent sans savoir ce que c'est*, mais elle se rassure à l'instant et se retourne avec une nohle tristesse pleine de pitié : « Malheureuse, tu ne comprends pas qu'un cœur puisse aimer sans soupçon! Tu n'as pas connu le bonheur qui vient de la foi sans nuage! Entre chez moi! Je veux t'apprendre les joies de la fidélité et t'enseigner ma fui divine; ouij il est une félicité sans repentir! » La mélodie qui porte ces paroles exprime la confiance la plus délicieuse, la plus absolue; elle est imprégnée de cette certitude ineffiible qui est la fleur de l'amour vrai. Et pourtant quel frisson douloureux nous saisit quand au son de cette noble mélodie reprise par les violons, Ortrude entre à demi triomphante dans le palais d'Eisa. C'est le démon qui pénètre dans l'asile de l'ange et semble le punir déjà de

1. C'est la première impression fatale, germe du doute, comme le fameux : Cela ne me plaît pas! du lago de Shakspeare.

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sa fatale générosité, de sa confiance sans limites. Cependant les trompettes des sentinelles qui se répondent de loin en loin du haut des tours annoncent Taube. Le jour parait, la scène se remplit de bourgeois et de soldats, le héraut du roi proclame le mariage d'Eisa avec le nouveau protecteur de Brabantaux acclamations de la foule. Quand l'animation de cette scène est au comble, Eisa, magnifiquement parée, précédée de ses pages et suivie de ses dames d'honneur, descend du palais pour se rendre à l'église. L'orchestre nous découvre tout ce qu'il y a de religieux et d'amoureux élans dans le cœur de la vierge passionnée, de pures ardeurs sous ses yeux que voilent ses paupières. Cette marche vraiment nuptiale qui peint les émotions d'une fiancée, s'enfle jusqu'à une majesté retentissante quand Eisa atteint le seuil du dôme. A ce moment Ortrude, qui marche derrière elle à pas saccadés, les traits contractés d'une violente colère, s'élance sur les marches de l'église, se place devant elle et s'écrie : « Je ne supporterai pas plus longtemps de te suivre comme une servante! Partout tu dois me laisser le premier

pas et devant moi te courber humblement! » La foule s'indigne, Eisa interdite reste glacée d'effroi; dans ce désordre, Ortrude lance ses invectives contre le mystérieux chevalier avec des sifflements de vipère : « Si mon époux a été banni par un faux jugement, du moins son nom était-il connu. Quel est le nom du tien? Pourquoi le cache-t-il? Ah! s'il devait avouer la magie dont il emprunte sa force, tu tremblerais toi-même pour sa pureté. » Cette accusation publique, audacieuse, consterne Eisa. Elle répond en amante, mais avec le trouble dans l'âme.

Le roi et Lohengrin, qui a changé son armure contre une robe de fôte, sont survenus avec un grand cortège de seigneurs brabançons. La présence du chevalier réduit Ortrude au silence. Il prend la main de sa fiancée pour entrer à l'église, mais quand les portes s'ouvrent, Frédéric de Telramund est là qui Iciu^ barre le passage. A l'aspect du banni, du condaumé, la foule se récrie et les hommes se précipitent sur lui pour le saisir. Il les repousse avec l'énergie du désespoir, et à son tour accuse Lohen-

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grill avec cette conviction dont Ortrude a su le remplir : « Celui que je vois là-bas dans l'éclat de sa gloire, je l'accuse de trahison ! Que sa puissance qu'il a gagnée par ruse s'efîace comme la poussière devant le souffle de Dieu! Devant le monde entier je lui demande son nom, sa patrie, son rang, ses honneurs. )) Tous restent frappés de ces paroles. Mais Lohengrin répond avec calme qu'il ne doit compte à personne, pas môme au roi, de son origine. Ses actions parlent pour lui. Il n'est qu'une personne à laquelle il soit obligé de répondre, si elle l'interroge, Eisa... » Les nobles entourent Lohengrin, l'assurent de leur confiance. Mais que devient la jeune fille? Clouée sur place, les yeux fixés à terre, le sein palpitant, elle est en proie à la lutte la plus terrible. Le sombre motif d'Ortrude gronde sourdement et se lord dans la basse. Il semble que la vierge effarée cherche à refouler le serpent que la perfide a jeté dans son cœur. C'est le serpent du doute qui s'y dresse venimeux, meurtrier. Elle aime toujours, plus que jamais, mais ces accusations répétées coup sur coup ont frappé son imagination, elle craint tout, elle a

peur. Frédéric qui l'observe profile de ce moment, se glisse audacieusement auprès d'elle, et lui chuchote à l'oreille un moyen de s'assurer de la véritable nature de son amant : « Il suffirait, dit-il, de lui arracher la moindre partie de son corps, ne serait-ce que la pointe de son doigt pour le voir devant toi tel qu'il est. Alors il te sera fidèle et ne te quittera plus. Cette nuit je serai là, près de vous, un signe suffirait, ce sera fait sans danger. — Jamais! » dit Eisa avec horreur, mais elle n'a pu s'empêcher d'écouter le tentateur. A ce moment, Lohengrin s'approche d'elle, sa vue la fait tomber confuse à ses pieds. D'une voix terrible il chasse les infâmes, puis se retournant tristement vers sa fiancée : «. Eh bien, Eisa, veux-tu m'interroger? » Honteuse, elle répond : « Bien haut par-dessus le doute s'élève mon amour! » Lohengrin sourit plein de joie, la marche reprend, et avec elle toute la majesté de ce bonheur. Au moment où les époux atteignent le degré . le plus élevé de l'escalier qui conduit au dôme, elle se retourne, et son regard, plongeant d'en haut dans la foule, voit Ortrude qui lève contre elle un bras

menaçant. Les trombones accompagnent ce geste par le motif de défense de Lohengrin, qui retentit ici avec une énergie et une lenteur sinistre. La toile tombe sur cette menace du destin.

L'introduction instrumentale du troisième acte simule un brillant tournoi. A l'appel des fanfares éclatantes les coursiers piaffent et se cabrent, les chevaliers se croisent comme l'éclair, rompent leur lance et reviennent en place. Mais au milieu de ces éblouissantes passes d'armes, quelle est cette autre fanfare à la fois impétueuse et inquiétante sur le tremblement aigu des clairons élevés? Est-ce l'àme qui dans sa passion funeste se jette en butte au malheur? Voix redoutable, sanglot fatidique qui sort on ne sait d'où et semble dominer la fête de la vie.

Le rideau se lève sur la chambre nuptiale. Un cortège chantant de femmes amène Eisa d'un côté ; de l'autre le roi, suivi de seigneurs, amène Lohengrin. Les deux époux se rencontrent au milieu de la scène et se tiennent embrassés. Alors les deux cortèges, hommes et femmes, leur chantent l'épi-

thalame. Ce chœur d'une douceur éolienne les laisse comme enveloppés d'un nuage de joie, pendant que les deux cortèges s'en vont chacun de son côté et qu'à leurs voix délicieuses qui se perdent au loin succède un silence plus délicieux encore.

La scène qui se passe alors est une de celles dont la délicatesse et la profondeur ne sont pas comprises de tout le monde, mais c'est une des plus idéales qui existent sur le théâtre, et lorsqu'on en suit la gradation, sa vérité supérieure apparaît vivante.

Eisa vaincue de félicité a laissé tomber sa tête sur la poitrine de Lohengrin, qui la conduit vers un divan près de la fenêtre ouverte où ils vont s'asseoir. Ils sont seuls pour la première fois, leur joie est sans mélange et s'exhale en épanchement réciproque; ardeur contenue, suave expansion, c'est la mélodie même du bonheur. Lohengrin lui demande si elle est heureuse. — « Heureuse? dit Eisa, que je serais froide de m'appeler seulement heureuse! je respire la joie que Dieu seul prodigue. )) Sa candeur enflamme Lohengrin; tout

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entier à la sublimité du sentiment qui les unit, il ajoute : « Nous qui ne nous étions jamais vus, nous nous pressentions. » Avec quel transport Eisa se souvient alors que d'avance elle l'avait vu dans son rêve : « Quand éveillée je te vis debout devant moi, je reconnus que tu venais par la volonté de Dieu. Alors j'aurais voulu me fondre sous ton regard, enlacer tes pieds comme le ruisseau familier, comme la fïeur embaumée des f;azons me courber sous tes pas! N'est-ce que de l'amour?... et comment la nommer ma joie inexprimable? Inexprimable, hélas! comme ton nom, que je ne connaîtrai jamais! » Dans cette allusion à la défense, l'habileté féminine, la curiosité naissante perce ingénument sous la plus vive tendresse. Eisa! dit Lobeni^rin d'une voix caressante. « Qu'il est doux mon nom, répond la jeune fdle, lorsqu'il tombe de tes lèvres, n'entendrai-je jamais le son ravissant du tien? Gonfie-le moi, confie-le au silence de l'amour. . . à nos nuits solitaires... le monde n'en saura rien!... » Pour toute réponse il l'entoure de ses bras, et la rendant attentive au paysage enchanteur étalé sous

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