‹ Le drame musical (volume 3)Chapitre 6 sur 33 · II · texte numérisé non relu

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leurs yeux, aux parfums enivrants qui leur vienneni par effluves : « Ainsi, dit-il, ainsi me pénétra ton charme, ma bien-aimée. Qu'avais-je besoin de m'informer de ton être? Mes yeux te virent... et mon cœur te comprit. » Ces paroles sont dites avec cette mélodie pénétrante, cette flamme éthérée dont il brûle pour la vierge. ^lais Eisa ne s'apaise point, rinquiétude, l'ambition de l'amour la travaiUent; à son tour elle voudrait souffrir pour lui, le sauver. Plus insinuante, plus pressante elle chuchote à mi-voix : (c Si ton secret était de telle nature que, révélé aux hommes, il te portât malheur, et s'il était en ma possession, aucune menace ne me l'arracherait, pour toi j'irais à la mort!... Fais-moi voir qui tu es, prouve-moi ta confiance! » Lohengrin lui répond sévèrement qu'il lui a prouvé sa confiance suprême en croyant à son innocence. Qu'elle reste fidèle à son serment, et elle sera la première des femmes. Puis revenant à sa tendresse brûlante, il lui parle de son amour, lui demande le sien. Cet amour désormais lui tiendra lieu de tout, son regard sera son paradis, son atmosphère sera

■son royaume. Pour elle il a quitté des grandeurs qui valent toutes les couronnes de la terre. « Car, dit-il, je ne sors pas de la nuit et de la souffrance; je viens d'une patrie de joie et de splendeur! »

A ces mots pleins d'un mystère insondable, la jeune fille bondit haletante de terreur : a Tu regrettes donc le pays que tu as quitté pour moi!... bientôt tu partiras!... je dois compter les jours qui me restent... ah! tout ton être est rempli de magie!... )) Sous ces paroles d'anxiété délirante on entend s'agiter convulsivement le motif d'Ortrude aux allures de serpent; on dirait une personnalité étrangère qui s'empare de la jeune fdle et parle par sa bouche épouvantée. Vainement Lohengrin cherche à la calmer; les yeux hagards, en proie à une hallucination, elle croit voir déjà le cygne meiveilleux, le cygne inexplicable qui l'a amené. « Arrête, tu délires! — Oui, du délire, et rien ne peut l'arrêter que de savoir qui tu es! — Eisa, que vastu faire? — Dis-moi, infortuné, dis-moi ton nom!... ton pays!... et ta race!... » Au même moment une porte dérobée de l'appartement s'ouvre, Frédéric

de Tclramund, suivi de quatre satellites armés, entre dans la chambre, Tépée nue. Eisa qui le voit venir pousse un cri d'horreur; à son aspect elle comprend la terrible portée de sa question; c'est comme si elle voyait devant elle son doute personnifié sous l;i tbrme d'un meurtrier! Elle n'a que le temps de se jeter sur l'épée de Lohengrin posée près du lit nuptial et de la lui tendre en s'écriant : Défends-toi ! irun seul coup Lohengrin étend Frédéric mort h ses pieds, les quatre complices effrayés tombent l\ genoux. Il leur ordonne d'emporter le cadavre devant le roi, et laissant Eisa demi-morte aux bras de ses femmes accourues, il lui promet de lui révéler le secret de sa destinée devant le roi, les nobles et le peuple assemblés.

Le dernier tableau nous remet sous les yeux le paysage du premier acte, la vaste prairie au bord de l'Escaut et le fleuve qui se perd à l'horizon par trois grands circuits. De toutes parts arrivent, suivis de leurs vasseaux, les princes de diverses contrées, bannière en tête, fanfares sonnantes. Debout sous Ir grand chêne, le roi les convoque à une expédition

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contre les Hongrois. On attend Loliengrin qui a promis de se joindre à eux. Quatre nobles brabançons amènent sur un brancard le cadavre de Frédéric l'ecouvert d'un manteau, Eisa vient de l'autre côté tète baissée, mortellement triste, suivie de ses femmes; elle n'entend pas les louanges qu'on murmure sur son passage. L'atmosphère s'alourdit, un sombre pressentiment se glisse dans tous les cœurs. Enfin Loliengrin paraît revêtu connue au premier acte de sa brillante cotte de mailles. Il vient seul, grave, à pas lents. D'abord il découvre le cadavre de Frédéric et justifie sa légitime défense, ensuite il accuse Eisa d'avoir manqué à son serment et annonce que, forcé par elle, il va dire son nom et son origine. « Et maintenant vous saurez si je dois craindre la lumière du jour. Devant tout le monde, devant le peuple et le roi, je dévoile mon secret. Ecoutez, et dites si ma noblesse est digne de la vôtre! »

A ces mots le chevalier du cygne se dresse de toute sa hauteur. Un oubli graduel du monde environnant, un ravissement extatique s'emparent de

sa personne. Dans le vaste cercle des guerriers pas un bouclier ne bouge. Il s'est fait autour de lui un silence profond, une solitude imposante. Ses yeux levés ne voient plus rien de ce qui l'entoure^ une lumière surnaturelle semble resplendir sur sa face et des harmonies transmondaines passent sur sa tète comme un chœur de génies invisibles, quand il commence son récit :

« Dans un pays lointain, inabordable, plane un château du nom de Montsalvat. Ijà-basun temple Inmineux rayonne, sur terre il n'est rien de plus merveilleux... »

Ainsi toujours plus transporté, le radieux inconnu va révélant le mystère du Saint-Graal apporté par des anges à des hommes purs, et qui confère à ses initiés foi, vaillance et fortitude. Il dit ses vertus, ses joies inénarrables, la force invincible qu'il prête à ses chevaliers, il dit aussi la loi sévère qui leur impose le mystère et veut qu'une fois leur secret découvert, ils fuient les yeux profanes.

« Or donc, s'écrie-t-il enfin avec une fierté superbe, vous tous, écoutez ma réponse. Je suis le messager du Saint-Graal; mon père I^arcival en porte la couronne; moi Lohengrin, je suis son chevalier! »

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En parlant ainsi, il paraît déjà se détacher du monde. Sa voix pénétrante au timbre argentin, portée par les suaves harmonies du prélude, s'échappe comme le sonpir mélodieux d'une félicité céleste. Quand il décrit le lien où ne pénètre ni le mal ni la corruption, elle nage en d'ascétiques ivresses, et lorsque, proclamant son nom, il révèle enfin sa nature en toute sa majesté sublime, alors on croit voir un moment, sous le retentissement de l'orchestre, le temple du Saint-Graal se dévoiler luimême en sa splendeur aveuglante, avec ses colonnes de jaspe et ses phalanges invulnérables. Cette scène, cette musique, cet Instant sont uniques. Ils donnent le sentiment d'une révélation fulgurante, ils ravissent dans un autre monde, et comme le héros lui-même, de ce transport nous avons peine à revenir sur terre.

Douloureux est ce retour. Sa révélation faite, Lohengrin doit partir. En vain le roi, les nobles cherchent à le retenir, en vain Eisa repentante et désespérée le supplie de rester. Il se tourne vers elle avec une tendresse passionnée, une douleur

infinie. Il voulait vouer sa vie, son âme d'élite à ce cœur vierge, mais par son doute fatal elle a détruit à jamais l'édifice de leur bonheur. Il faut qu'il obéisse à la loi de son ordre qui est aussi la loi de son être, qu'il retourne dans sa solitude pire que la mort après le rêve de l'amour. En brisant Eisa, il se brise lui-même. Déjà le Saint-Graal rappelle son messager, déjà le cygne a reparu sur le fleuve avec la nacelle. Lohengrin l'aborde par la même mélodie dont il lui avait dit adieu au premier acte, reprise ici sur le mode mineur, elle est d'une tristesse navrante. Encore une fois il reprend Eisa dans ses bras pour le dernier, le déchirant adieu; il lui laisse son cor, son épée, son anneau, signes de victoire, d'éternel souvenir! Elle s'est cramponnée à lui et ne lâche prise que quand ses forces l'abandonnent. Alors il s'élance dans la nacelle qui l'emporte au milieu des gémissements de la foule. En le voyant disparaître au dernier circuit du fleuve, Eisa tombe et rend l'àme '.

1. QuoiquL" selon nous R. Wagner ne suit parvenu ([u'avec Tristan et Iseult à sa plus haute puissance d'expression dramatique, on peut

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Tel est ce drame de l'amour dans l'idéal revêtu

des splendeurs du mythe chevaleresque. La foi en

est la fleur, le doute en rompt le lien éthéré. Type

d'une douceur, d'une suavité fragrante, Eisa nous

considérer Lohenrjrin comme son chef-d'œuvre à certains égards, et par la beauté transcendante du sujet et par le charme mélodique de rensenible. Il y a plus de passion dans Tristan, plus de richesse dans les maîtres chanteurs, une grandeur plus étrange et plus surprenante dans les yibelungen, mais aucune de ses oeuvres n'atteint celle-ci par rélévation du sentiment et la pureté des lignes. Elle nous laisse dans l'àme une harmonie supérieure. L'unité de conception et de style y est si parfaite qu'on se demande si les paroles ont été faites pour la musique, ou la musique pour les paroles; on dirait qu'au plus haut degré de l'expression poétique la parole toute vibrante d'àme et de passion se fait mélodie d'elle-même. Le chant devient comme la versitication de la tragédie; loin d'entraver la marche de Faction, il ne la rend que plus saillante; témoin la grande scène du troisième acte entn; Eisa et Lohcnf;rin. D'autre part les chœurs ne sont plus de lourdes masses manœuvrant avec un ensemble machinal au signal du chef d'orchestre, ce sont des individualités flexibles, impressionnables, toujours en mouvement. Elles prennent à Taction une part incessante ; leur manifestation est prodigieusement variée et va de la simple apostrophe jusqu'à l'épanchcment lyrique. Le grand chœur à huit parties qui précède et accompagne l'arrivée du héros au premier acte, donl l'etTet scénique est extraordinaire, est un exemple fraiipant d'un chœur dramatique entièrement fondu à l'action.

Pour ce qui est de l'orchestration, on remarque la division très-nette que le compositeur fait de l'orchestre en trois groupes diff"érents : celui des instruments à cordes, des instruments à vent et des cuivres. Au lieu de les réunir ou de les partager selon des exigences conventionnelles ou arbitraires, il les réunit ou les partage par corps, appropriant soigneusement le caractère des timbres à celui des situations et des personnages. Quant aux motifs dominants, qui jouent déjà un rôle ca-

apparaît clans sou exaltation comme la plus passionnée des songeuses. Par sa pureté, sa ferveur, la vierge a eu la force de pressentir et d'attirer le chevalier du Saint- Graal, elle n'a point celle de le re-

liilal dans Tannhaeuser, ils sont plus significalifs encore dans LoIienQrin. Ils constituent l'unité do la trame musicale. Par une combinaison aussi intelligente que hardie, an moyen de plusieurs phrases principales, le compositeur a serré un nœud mélodique dont le réseau harmonieux et flexible enveloppe tout le drame. Ces phrases révélatrices agissent comme des cliarmes étranges. Elles sont si originales qu'au bout d'une mesure on les distinguerait entre mille et qu'on en reconnaît tout de suite l'intervention mystérieuse ou le léger tressaillement dans le grand courant symplioniquc do l'orchestre. Les plus importants de ces motifs représentent et vivifient les grandes puissances morales, les passions des personnages, le sentiment fondamental de leur âme d'où découle pour ainsi dire leur caractère, leur conduite et toute leur vie. Ainsi le thème religieux du Saint-Graal, dont le prélude n'est qu'un développement, est comme un fond d'or sur lequel se détache la figure lumineuse, héroïque de Lohengrin, l'atmosphère éthérée qui l'enveloppe, la haute, silencieuse et sainte solitude d'où il descend vers les chaudes régions des passions terrestres. Tous les autres motifs qui caractérisent le fils de Parcival ont une parenté secrète avec cette phrase mystique, la mélodie ne revient que rarement comme pour nous faire sentir que les sentiments les plus divins illuminent la vie de l'homme de rayons fugitifs. Elle perce déjà, suave et rêveuse, sous forme de vision lointaine, dans le premier chant d'Eisa qui attend son défenseur et qui le pressent. Elle s'exiiale alors plus douce et plus pure qu'une brise alpestre dans l'air lourd et orageux de la jd.iiue, et fait courir dans la chevelure de la vierge accusée, mais belle d'innocence, le souffle d'un autre monde. Elle reparaît à de longs intervalles chaque fois ipie Lohengrin fait allusion à sa mission. Ce sont toujours les violons qui jouent cette modulation. A la fin seulement, quand il révèle son origine, elle est .■(Itaquéc par les cuivres et l'orchestre entier.

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tenir. Comme Eve, comme Pandore, comme Psyché elle vent savoir, pénétrer le mystère. Le voile qu'elle déchire est plus frêle encore et plus délicat que le voile de la vie ou le voile de l'amour; c'est le voile

A ce chant céleste qui toujours triomphe sans efforts et par sa seule présence, s'oppose le motif infernal d'Ortiuile, dessiné ordinairement par les violoncelles. Cette phrase rampante et perfide sort comme un serpent des profondeurs les plus ténébreuses de Fàme. Dans le duo entre Ortrude et Frédéric, elle s'enroule autour du malheureux et Fétroinl de SCS anneaux; dans le dialogue avec Eisa, quand Ortrude lui insinue que Lohengrin pourrait bien n'être qu'un magicien et qu'un imposteiu, elle remue à chaque instant dans les bas-fonds de l'orchestre; tanlùl elle se traîne et brame sourdement, tantôt elle se redresse avec des sifflements de vipère. Elle se glisse subtile et tortueuse jusqu'à l'àmc innocente d'Eisa et mêle son venin à ses rêves d'amour; elle ne rccuhque devant Lohengrin. De là Fintérèt psycliologique qui s'attache aux développements, aux transformations, aux combinaisons, aux réminiscences multiples et toujours significatives de motifs aussi caractéristiques. Ce ne sont pas de froids symboles, de simples moyens mnémotechniques ; ce sont des thèmes étonnanunent persuasifs que rimagination du compositeur varie sans cesse selon les exigences du moment et l'intensité du sentiment. Grâce au tissu de ces motifs on surprend les impulsions secrètes du cœur avant (|ue la jiarole ne les confirme. On dit que les somnambules, dans leur sommeil magnétique, voient à découvert Tàme de ceux dont elles saisissent la main. L'orchestre de R. \Vagner nous donne une sensation analogue, car il fait plonger nos regards jusqu'au fin fond des hommes qui se meuvent sur la scène, et par ses révélations incessantes nous rend complices de leurs sentiments les plus intimes, de leurs projets les plus cachés.

Disons une fois pour toutes que ces drames, pour produire leur effet, exigent une direction supérieure et des acteurs hors ligne. Donnés dans une langue étrangère, il y faudrait de plus une traduction qui ne soit pas trop au-dessous du texte et s'adaplo parfaitement à lamusiijue, problème plus difficile à résoudre en français qu'en aucune autre langue.

de ridéal, du divin mystère qui lui est apparu en

son sauveur.

Nous touchons ici à un ordre de sentiments essentiellement moderne et généralement étranger à Tanliquité, du moins la poésie antique ne l'a-t-clle jioiiit exprimé. Mais le génie grec, qui devina tout, l'avait indiqué dans le mythe d'Eros et de Psyché, le mythe de l'amour et de Tàme. Platon, ce grand révélateur de l'idéal transcendant, qui, au sommet de l'antiquité grecque, a vu les aurores de tous les temps, a été le premier à le définir et l'a célébré royalement dans son Phèdre et son Banquet. La chevalerie l'introduit dans la société, et la vie le varie en mille légendes. Ricliard Wagner en a le premier exprimé le côté tragique , émouvant , humain , en cette Q:'uvre. Le destin de Lohengrin n'est-il pas celui du héros, du prophète, du génie en ce monde, et surtout dans notre monde moderne, si grand par la science, si petit par le cœur? Psyché inquiète ou songeuse Eisa, l'àme humaine pressent son idéal dans son rêve inconscient, l'appelle dans sa détresse. Un jour il vient, et elle lui demande: Qui

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es-tu? — .\o L'ai-jc j)as choreliée, aimée, sauvée? répond-il, me voici, que faut-il de plus? — Prouvemoi qui tu es! — Tristement il s'évanouit et retourne dans sa solitude.

Oui le Beau, le Sublime, le Divin pressenti des })urs nous viendra toujours d'une sphère inconnue, d'une région impénétrable de TEsprit et de la Nature. Toujours il passera dans l'humanité avec l'éclat du merveilleux et sous le voile du mystère. Dans ses rares apparitions, sa destinée sera toujours d'être liai des vils, combattu des méchants, nié des sceptiques, soupçonné des faibles. Peu sauront l'aimer, combien peu le retenir! Mais y croire sera toujours le privilège des grandes âmes, l'affirmer, le choix des forts. Ainsi nous affirmons l'Idéal, nous savons qu'il existe dans une sphère inattaquable, nous sentons ([u'il est l'Être des êtres. Qu'un seul rayon nous en frappe, nous le saluons avec transport, et lorsqu'il a disparu, il s'affirme encore en nous d'un immortel ressouvenir.

Là où autrefois l'arlislo dt'scsp('i'a, là commencèrent la politique et la pliilosopliie ; là où aujourd'hui le politique et le philosophe désespèrent, là recommence l'arlislc.

RiCHAi\D Wagner.

Dès sa première affirmation Richard Wagner s'était écarté des traditions de l'opéra. D'année en année, d'œnvre en œuvre, il devait s'en éloigner davantage. S'il avait innové, c'était jusqu'ici moins encore par la forme que par le fond : car sa poésie avait autant et plus de hardiesse que sa musique, ses aspirations étonnaient plus encore que ses œuvres, et ses espérances causaient plus de scandale que ses actions. Impénétrable dans la conception comme dans l'exécution de ses œuvres, il y

vivait puissamment concentré en un monde à part,

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