II
elle occupe les imaginations. On disait alors : Être aimé comme Tristan; il n'y avait rien au-dessus. Plus tard, ces noms si souvent répétés s'effacent des souvenirs et passent encore comme l'écho d'un charme évanoui sur l'humble harpe des derniers chanteurs bretons. On dit que le peuple de Gornouailles les a retenus et qu'il montre toujours dans le couvent de Marie, à Tintaïoël, le tombeau des deux amants. De ce tombeau, s'il faut en croire les vieux récits, s'éleva autrefois un lierre et un rosier qui enlacèrent étroitement leurs feuillages. Était-ce un rosier portant feuilles de lierre ou un lierre portant fleurs de roses? On ne savait, mais on n'eût pu les séparer sans les détruire.
Ainsi vivent, ainsi meurent les légendes. Mais non moins merveilleuses que leur naissance et leur mort sont leurs résurrections. Le génie seul, il est vrai, peut secouer leur sommeil séculaire. Mais à son appel elles en sortent parfois avec une force et une jeunesse surprenantes. C'est ce qui est arrivé pour Tristan et Iseult. Conservant les données prin-
cipales et le fond même du récit, Richard Wagner l'a refondu, clarifié, agrandi. Rejetant, selon sa coutume, les aventures sans fin et tous les accessoires du roman, il s'est placé du premier bond au centre même du mythe, et de ce point générateur a recréé de fond en comble les caractères et l'organisme de son drame. Si jamais tragédie fut écrite pour la scène, c'est celle-ci. Chaque geste y parle, chaque mot y agit. Tout y est plastique, ramassé en peu de paroles, mais d'autant plus puissante déborde dans la musique la vie torrentielle qui l'anime. Verbe et mélodie se mêlent impétueusement dans le grand flot de l'harmonie, dans le fort courant de l'action. Les trois actes, d'une simplicité grandiose, ne sont, à vrai dire, que trois scènes gigantesques dont chacune se précipite irrésistiblement vers son but, et qui entraînent, confondent deux vies en une seule destinée. Les chœurs ont disparu ; plus de scéneries muettes, plus de figurants. Les trois ou quatre personnages principaux occupent toute l'attention et se détachent vivants et fiers sur un fond nuancé de riches couleurs.
Nous sommes loin de la chevalerie des romans, dans un monde à la fois plus primitif et plus nouveau, où circule un souffle de libre humanité.
Le drame commence au moment décisif où l'action se noue. Puissant est son début, rapide sa marche, le conflit éclate aux premières scènes. Pour plus de clarté, reprenons en deux mots les événements qu'il présuppose.
Selon la légende, la fatalité de l'amour avait déjà présidé à la naissance de Tristan. La destinée de son père et de sa mère fut l'image de la sienne, un jour radieux qui finit en sombre orage. Blanchefïeur, sœur du roi IMark, aima Rivalin, chevalier breton, venu à la cour de Cornouailles, et qui mourut peu après. Pour cacher le fruit de ses amours secrètes, elle dut s'enfuir en Bretagne, dans le château de son ami défunt. C'est là que Blanchefïeur délaissée, protégée seulement par un fidèle serviteur de Rivalin, mit au monde le fils de son désir et de sa douleur. Elle le nomma Tristan, et rendit le dernier soupir en lui donnant le jour. L'orphelin grandit dans le château de son père, sous la garde du bon
Koiirvenal*. Il était né avec les dons qui séduisent et entraînent : force, beauté, générosité, àme ardente et courageuse, prodigue de son sang et de sa vie. Son instinct le poussa dans le vaste monde. De bonne heure il quitta le château paternel pour se rendre à la cour de Cornouailles. Quand le roi Mark, monarque pacifique et débonnaire, reconnut en lui l'enfant de sa sœur, il se prit pour lui d'une tendresse profonde et le traita comme son fils. Bientôt Tristan se fit connaître par un acte héroïque qui lui gagna la faveur du peuple, la reconna^'ssance du roi, et fit de lui le premier chevalier du royaume. Depuis longtemps la Cornouailles était tributaire de l'Irlande. Tous les ans Morold, frère du roi de ce pays, fort et redoutable guerrier, venait réclamer ce tribut. Tristan le refusa, défia Morold, le tua en combat singulier, et délivra ainsi la Cornouailles d'un joug honteux. Cependant il avait emporté de ce combat une blessure dangereuse. Nul ne savait l'en guérir, il dépérissait à vue d'œil. Une seule le pou-
1. Le nom français est Gouvernail. Wagner a pris les noms et les données dans la version allemande de Gottfrilt.
vait, disait-on, mais c'était sa plus mortelle ennemie, la nièce môme de ce Morold, son adversaire malheureux, Iseult, la royale héritière dlrlande. Initiée par sa mère dans la science des philtres et des baumes, elle jouissait au loin du renom de magicienne. Tristan n'ayant plus d'autre chance, risqua l'aventure. Il passa la mer dans une pauvre barque de pécheur, déguisé en harpeur breton, aborda au château d'Iseult, se présenta à elle sous le nom de Tantris et lui demanda son aide. La fière Iseult, touchée de son sort et de son état misérable, l'accueillit avec bonté, le cacha dans une chambre secrète du château royal et le soigna de son mieux. Un jour qu'elle venait de panser sa blessure, elle se mit à examiner l'épée que Tristan avait emportée, et y découvrit une brèche. Aussitôt un soupçon traversa son esprit comme l'éclair. Elle se souvint qu'on avait trouvé dans la tête de Morold une écharde de fer qu'y avait laissée l'épée du vainqueur. Elle courut chercher ce fragment et l'appliqua à l'épée ébréchée; ils s'ajustaient à merveille! L'audacieux qui avait osé se glisser auprès d'elle et
qu'elle soignait avec tant de dévouement était donc non Tan tris, mais Tristan, le meurtrier de son oncle. Saisie d'une grande colère, elle leva Tépée sur lui pour le frapper. Son regard alors rencontra celui de Tristan couché, faible et malade devant elle, et soudain Iseult la superbe sentit faiblir son bras et laissa tomber l'épée de ses mains sans mot dire. Elle continua de le soigner fidèlement. Bientôt il fut guéri, et jura en partant reconnaissance éternelle à sa bienfaitrice.
De retour à Tintaïol, Tristan raconta au roi son oncle cette aventure surprenante et ne tarit point d'éloges sur la beauté, le charme et les vertus d'Iseult. Entendant cela, les nobles du pays, tous jaloux de lui, et redoutant en sa personne un héritier présomptif, supplièrent le vieux roi de demander la main de la belle Iseult, afin de sceller la paix entre les deux royaumes et de donner un successeur au trône de Cornouailles. A cette proposition, Tristan garda le silence et le roi parut hésiter. Mais les nobles insistant, accusant son neveu d'ambition, Tristan, piqué au vif, jaloux par-dessus tout de son
honneur, s'ofTrit lui-même à faire le voyage, à demander la main d'Iseult pour son oncle et à lui amener rhcritière d'Irlande. Le roi se laissa persuader. Un grand navire fut frété qui partit sous les ordres de Tristan. En Irlande, tout le monde accueillit avec joie la demande pacifique du héros redouté. Une seule en resta atterrée, ce fut Iseult. Avait-elle conservé sa haine contre le vainqueur de son oncle, ou ne s'attendait-elle pas à voir revenir orgueilleusement sur un vaisseau de haut bord, sous l'éclat du blason royal, celui qu'elle avait soigné dans le silence d'un profond mystère; à se voir livrée à un autre par celui dont elle avait si généreusement sauvé la vie? Froissée dans son orgueil, blessée au cœur, elle ne trahit rien cependant des sentiments terribles qui grondaient en elle. Froide, impénétrable, elle parut accepter son sort avec indifférence et résignation, quitta ses parents sans dire une parole, sans verser une larme, monta sur le navire de Tristan, suivie seulement de sa fidèle servante Brangienne, et y resta sous sa tente, renfermée en elle-même, muette
comme une statue, tout un jour et toute une nuit.
C'est ici que Richard Wagner fait commencer le drame. Tous les événements précédents, tous les motifs de la légende, il les a renforcés et concentrés comme des rayons épars en un foyer brûlant. La tension est au comble, le choc est imminent entre deux êtres également forts, nobles, conscients, maîtres d'eux-mêmes. Le navire qui les porte va droit à son but ; aussi sûre, aussi inflexible est la destinée qui les sépare. Mais non moins inflexible, non moins sûre est cette autre destinée intérieure qui les rapproche fatalement, le charme insinuant de cette magie d'amour qui sort de l'abîme de leur propre nature et que le prélude nous fait pressentir comme un orage menaçant. Fatalité du dehors, fatalité du dedans, telle est la situation au début.
Au moment où le rideau se lève, le navire vogue à pleines voiles sur une mer calme, par une journée splendide. Iseult est couchée sur un lit de repos, la
tête enfoncée dans les coussins, à l'abri d'une vaste tente aux riches tapisseries, dressée sur le pont du navire, dont la largeur prend toute la scène. Un matelot invisible chante en haut dans les cordages :
Vers l'occident vaguent mes yeux, Vers l'orient court le navire.
Frais souffle le vent devers la patrie, Fille d'Erin, où donc es- tu?
Est-ce le vent de tes soupirs
Qui gonfle ainsi mes voiles?
Ah! souffle, souffle, vent des mers, Je soufl're, souffre, belle enfant, 0 fille d'Erin, Sauvage, amoureuse enfant!
Iseult tressaille, lève la tête, jette autour d'elle des yeux hagards, et croyant que cette triste cantilène s'adresse à elle, s'écrie : « Qui ose me railler? Brangienne, où sommes-nous ? » Brangienne soulève les tentures à droite du côté de la mer : — « Des bandes bleuâtres se lèvent à l'ouest, rapide et léger single le navire; avant le soir, bien sûr, nous atteindrons la terre. — Quelle terre? — La verte rive de Cornouailles. — Jamais! ni aujourd'hui ni demain! — Qu'entends-je, ma reine? dit Bran-
gienne effrayée. Iseiilt alors se lève, et sortant pour la première fois de son silence obstiné, pâle, défaite, les cheveux épars sous le royal cercle d'or qui ceint son front, donne cours à ses émotions tumultueuses.
Iseult. 0 race abâtardie,
Indigne des aïeux!
Qu'as-tu fait, ô ma mère, De ta fière puissance Qui régnait sur les flots, les tempêtes?
Ah! pauvre artifice De la magicienne,
Qui ne fait bouillir Que philtres et que doux breuvages !
Réveille -toi donc,
Force hardie, Du fond de ma poitrine Où cachée tu dormais !
Écoutez, vents trembleurs, Arrivez, je le veux !
Accourez pour la lutte Et le choc des bourrasques, Tourbillons mugissants, Ouragans furieux!
Secouez dans son gouffre Cette mer qui rêvasse.
Éveillez dans l'abime
Sa soif dévorante, Montrez-lui le butin Que je livre à sa rage.
m L'ŒUVRE DE RICHARD WAGNEll.
Qu'elle brise en morceaux ce navire insolent, Ses débris, que les flots l'engloutissent!
Ce qui vit dans ses flancs.
Ce qui marcbe et respire, Je le laisse aux vents fous pour salaire!
Tel ce premier cri d'Isenlt qui sort d'un cœur puissant et navré. Dans cet appel superbe à la mer et aux vents éclate une âme aussi libre, aussi fière que les éléments. Sous la vierge trahie, livrée, se dresse impérieusement la femme avec ses magies, sa passion, reine de l'homme et du monde. La tempête est déchaînée, rien ne l'arrêtera plus. En vain Brangienne caressante, éplorée, s'empresse autour de sa maîtresse, lui reproche son silence, la supplie de se confier à elle : — « De l'air! dit Iseult, mon cœur suffoque, ouvre cette tenture toute grande. »
La tente s'ouvre par le milieu ; un flot d'air et de ciel y entre, tout l'arrière du navire apparaît en perspective jusqu'à la poupe, qui se dessine au fond avec l'équipage en pleine lumière sur le vaste horizon de l'Océan bleu. Des matelots travaillent aux cordages autour du grand mat, pages et chevaliers
sont campés à la poupe. Tout au fond, près du gouvernail, et comme formant le sommet de cette pittoresque pyramide humaine, on voit Tristan. Il se tient à l'écart, les bras croisés, les yeux baissés vers la mer: C'est le point de mire d'Iseult ; tout de suite ses yeux se sont rivés en lui. Perdu dans sa rêverie, il ne la voit pas ; mais elle, le fixant, comme une magicienne qui concentre sa volonté sur l'objet lointain de sa pensée, murmure à mi-voix ces paroles qu'il ne peut entendre, mais dont elle l'enveloppe comme d'une incantation .
Elu pour moi, perdu pour moi, Sublime et fort, vaillant et lâche :
Tête à la mort vouée,
Cœur voué h la mort !
Puis elle charge Brangienne d'un message pour lui. (( Il oublie de me rendre hommage et respect, à moi sa souveraine, ce timide héros, de peur que mon regard ne l'atteigne, ce preux sans égal ! » A l'aspect de Brangienne, Tristan sort de sa rêverie. A son message il répond avec douceur et courtoisie, mais ne donnant que réponses évasives, évite pru-
demment la rencontre. « Partout où je suis, je la protège et je la sers, la plus noble des femmes. Mais si j'abandonnais ores le gouvernail , comment guiderais-je l'esquif au pays du roi Mark ? — Seigneur Tristan, me narguez-vous? reprend Brangienne. Écoutez donc les paroles de ma maîtresse. Car voici son message; elle commande au rebelle : respect et crainte! elle sa souveraine, Iseult! » A ces mots Kourvenal, l'écuyer de Tristan, qui ne comprend rien à ces prétentions et s'étonne fort des menaces d'une femme, se charge spontanément de répondre pour son maître dont l'embarras a fait place au silence : ce Celui qui donne la couronne de Cornouailles et l'héritage d'Angleterre à la fille d'Irlande n'appartient pas à celle dont il fait présent à son oncle. )) Puis, pour défier la fière Irlandaise, le brave écuyer entonne d'un ton martial une chanson de victoire faite par les gens de Cornouailles sur la défaite de Morold :
Seigneur Morold S'en vint par la mer Chercher tribut en Cornouailles.
Une île flotte
Sur l'océan désert, C'est là qu'il dort le roi des batailles. Sa tète est pendue Au pays d'Erin.
C'est le tribut de l'Angleterre.
Et vive le seigneur Tristan Qui paye tribut si gaiement!
Pendant que les matelots répètent triomphalement ce refrain populaire, en dépit de Tristan qui gourmande son écuyer. Brangienne vient, effarouchée, se réfugier auprès d'Iseult, après avoir refermé brusquement la tente derrière elle. Iseult a peine à se contenir, elle confie à Brangienne que ce Tristan qui l'emmène à son oncle comme une proie est le même qu'elle avait guéri secrètement d'une blessure. Quand elle reconnut dans son hôte le meurtrier de son oncle, elle avait voulu le tuer, «. mais il me regarda dans les yeux, j'eus pitié de lui, je laissai tomber l'épée... et je le soignai pour n'être plus persécutée de son regard ! » Et ce même héros est revenu superbe, insolent, la demander pour un roi vieillard! L'àme impétueuse d'Iseult ne tend ni à de vaines plaintes ni à de vaines consolations, mais à une résolution suprême.
l'J2 L'ŒUVRE DE RICHARD WAGNER.
(( 0 yeux aveugles, faibles cœurs! pauvre courage! lâche silence! Quand je me suis tue, lui s'est vanté... Malédiction sur sa tête! Vengeance, mort! mort à nous deux ! » Et saisissant avec une hâte fiévreuse un coffret d'or que sa mère lui avait donné au départ et qui renferme toutes sortes de philtres et de breuvages, elle y choisit non le philtre d'amour, que Brangienne lui montre en souriant, mais le philtre de mort.
Pendant ce rapide dialogue, Kourvenal s'est présenté sous la tente, le visage radieux. Le jovial écuyer, qui ne connaît au monde que la vie de mer, le bruit des combats et la gloire de son maître, apostrophe famihèrement les deux femmes avec un mélange de rudesse et de bonhomie : « Alerte ! alerte! mesdames! En fête, en gaieté! A dame Iseult je dois annoncer de Tristan le héros, mon maître et mon seigneur : La girandole de joie au grand mât est hissée et frétille gaiement. Au château du roi Mark elle annonce la reine. Tristan prie dame Iseult de se hâter. » Iseult refuse et répond d'un geste hautain : « Au seigneur Tristan porte mon salut et dis-lui mon
message. Je ne puis consentir à marcher à sa droite et à comparaître devant le roi, s'il n'obtient d'abord son pardon pour une flxute inexpiée. Qu'il vienne, je daignerai l'entendre. »
Restée seule de nouveau avec Brangienne, elle lui ordonne de préparer dans une coupe d'or le fatal breuvage, le breuvage d'expiation et de réconciliation, selon ses propres paroles, qui doit mettre fin à deux vies. La jeune fille épouvantée se jette aux pieds de sa maîtresse et demande grâce. A ce moment Kourvenal reparaît, croise les bras et annonce : Tristan! Les deux femmes bondissent. Iseult, sans haleine, s'appuie d'une main sur le dossier de son lit de repos, l'afflux de l'émotion gonfle son sein, lui serre la gorge. Mais elle la terrasse, se maîtrise, et ramassant toute sa foi'ce : Qu'il entre! dit-elle. Tristan se présente sous la tente et demeure icspectueusement à l'entrée, dans une attitude à la fois modeste, fière et contenue. Le motif énergique, lent et comme bardé de fer qui accompagne l'entrée du héros annonce un homme ramassé en lui-même qui, s'attendant à un rude combat, se tient sur la