‹ Le drame musical (volume 3)Chapitre 9 sur 33 · II · texte numérisé non relu

II

19i L'ŒUVRE DE RICHARD WAGNER.

défensive et se renferme dans son honneur viril comme dans une forteresse.

Elle le regarde longtemps en silence, abîmée dans cette contemplation, refoulant dans sa poitrine la tempête intérieure. Mais bientôt, comme les éclairs précurseurs de l'orage, les paroles d'Iseult dardent leurs reproches enflammés dans l'àme de Tristan pour en sonder la profondeur et la forcer sous son armure d'airain.

Triitan. Dites, souveraine, votre désir.

IseuU. Ne le connais-tu pas, quand c'est la crainte de l'accomplir qui te tient loin de mon regard ?

Tristan. Non crainte, mais respect me tient en garde.

IseuU. Etrange vraiment est ton respect! Ouvertement tu m'as honnie en refusant de m'obéir.

Trislitn. C'est l'obéissance qui me relient.

IseuU. L'obéissance envers ton maître ? J'en fais mépris si son service te commande male-coutume envers sa propre épouse.

Trislan. Bonne coutume enseigne où j'ai vécu : chevalier preux et sage évite fiancée en voyage.

IseuU. Et |)0ur quelle raison"?

Trislan. Demandez à la coutume !

IseuU. Si tant te plaisent les coutumes, seigneur Trislan, je vais t'en dire une autre : Pour rendre ami son ennemi, il faut un acte expiatoire.

l'ristau. Quel ennemi?

Iseull. Interroge ta peur! Du sang coule entre nous.

Trisfan. La tache est effacée.

Jseult. Pas entre nous.

TristfUt. Sous le grand ciel, devant le peuple entier fut juré l'oubli du passé.

heuU. Mais ce n'était pas là, où j'ai caché Tanlris, où Tristan fut en ma puissance 1 T'en souviens-tu peut-être? ... C'est là que j'ai juré, mais un autre serment que le tien, et je vais le tenir.

Tristan. Et qu'avez-vous juré?

Iseult. Vengeance pour Morold !

Tristan. C'est là votre souci ?

Iseult. Oses-tu me railler? Il m'était destiné le noble Irlandais, j'avais béni ses armes. Pour moi il allait au combat. Quand il tomba, tomba mon honneur...

Tristan (pâle et sombre). Si Morold te fut cher, or donc reprends l'épée et frappe ferme et juste, de peur qu'elle t'échappe, (il lui tend son épée.)

Iseult. Ce serait mal servir ton maître! Que dirait le roi, si je lui tuais son meilleur valet, son vassal et son homme lige, qui lui gagna terre et couronne, et qui lui livre l'Irlandaise? Garde ton épée! Lorsque jad's je la brandis sur toi, quand la vengeance luttait dans ma poitrine, quand ton regard qui me toisait déroba mon image, jugeant si j'étais bonne à faire une épouse pour ton maître, l'épée je la laissai tomber... Et maintenant, buvons la coupe expiatoire !

(Elle fait signe à Brangienne de remplir la coupe. Celle-ci frissonne, cliancelle, recule. Iseult l'y force d'un geste impérieux. Pendant qu'elle prépare le breuvage on entend sur le navire les cris de la manœuvre.)

Les matdols (du deiiors). Holié ! holié! Au grand hunier serrez les voiles!

Tristan (sortant d'une sombre rêverie). Où SOmmes-llOUS?

Iseult. Près du but. Tristan, acceptes-tu ma coupe? Tristan, que réponds-tu?

Trislan (lugubre). La reine du silence m'ordonne de me taire. Si j'ai compris ce qu'elle me tait, je tairai ce qu'elle ne comprend pas.

Iseult. Que veux-lu dire? Réfuses-tu? (Nouveaux cris du dehors. Sur un signe impatient d'Iseult, Brangienne lui tend la coupe. Il la regarde fixement.)

Iseult. Entends-tu cet appel? En peu d'instants nous serons (avec une légère ironie) devant le roi. Et si tu m'accompagnes, tu lui diras alors : Mon oncle et mon seigneur, regarde cetle vierge ! Femme plus douce ne saurais trouver. Son fiancé, jadis, je l'ai tué et je lui envoyai sa tête. La blessure que j'avais reçue, la gracieuse me la guérit; ma vie était en son pouvoir, elle m'en fit grâce, la vierge magnanime, et la honte de sa patrie, elle me la donna par-dessus pour être ton épouse. Tous ces dons je les dois à une coupe expiatoire. Sa grâce me l'offrit pour effacer tout crime. Cris du dehors. Hissez la corde ! L'ancre à bas ', Tristan (tressaille en sursaut). Lcvez l'ancre ! lâchez le gouvernail ! Voiles et mâts à tous les vents! (ll arrache impétueusement la coupe à Iseult.) Je connais bien la reine d'Irlande et les merveilles de sa magie, j'ai goûté le baume qu'elle m'a versé, et maintenant je prends sa coupe pour guérir à jamais. Ecoute aussi le serment e.xpiatoire qui te dira merci : A l'honneur de Trislan — suprême fidélité ! Au malheur de Tristan — suprême défi! Boisson consolalrice d'une

TRISTAN ET ISELLT. 197

éternelle tristesse ! 0 bienheureux breuvage d'oubli, sans crainte je te bois! (ii boi'.)

Iseull. Encore me trahir? A moi la moitié ! (Elle lui an-aciie la coupe.) Traître, je la bois à toi!

Elle boit et laisse tomber la coupe vide. Saisis de frisson, ils se regardent fixement, au comble de Témotion, mais immobiles et comme pétrifiés. Leurs regards rivés fun dans l'autre bravent la mort qu'ils ont cru boire tous deux, mais bientôt ce défi surhumain fait place dans leurs yeux à la flamme de l'amour. Ils commencent à trembler et portent leurs mains tour à tour à leur cœur, à leur front. Puis leurs reijards se cherchent, se rencontrent de nonveau et se baissent pleins de confusion. L'aile des ténèbres, qui semblaient un instant s'étendre sur eux, s'est retirée. Le vaisseau et son équipage, la mer et le ciel, le passé et l'avenir, pour eux tout a disparu. Des délices inconnus ruissellent de leur tète à leurs pieds. Est-ce un autre monde dans lequel ils se réveillent après les affres de l'agonie? Seule la mélodie de famour triomphant s'élève dans son silence ému, l'invincible vérité de l'àme y parle en souveraine.

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son désir monte comme un floL et les paroles ne sont plus que les gouttes d'une tendresse qui déborde. « Tristan ! » dit-elle d'une voix tremblante. <r Isenlt! » répond-il avec effusion. « Cruel ami! — Bien-aimée ! y) Et les voici dans les bi'as l'un de l'autre, souriants, éperdus, ravis.

Brangienne, qui pour les sauver a substitué le philtre d'amour au philtre de mort, voit la croissance rapide de la semence qu'elle n'a point semée, qui germait depuis longtemps et qu'elle a seulement fait éclore. Elle a beau se tordre les mains, ils ne voient plus qu'eux-mêmes, croient sortir d'un songe et rient de leur discorde passée. — « Qu'avais-je rêvé, dit-il, de l'honneur de Tristan? — Qu'avais-je rêvé, reprend-elle, de la honte d'Iseult? » L'orchestre aussi, après l'àpre antagonisme, s'est apaisé, unifié, exalté. Le motif du philtre d'amour ne s'était épanché d'abord que comme un effluve imperceptible dans le silence poignant qui succède à l'accord tragique du philtre de mort; maintenant il se déroule en ondes magnifiques, il s'élargit en mer écumeuse. C'est le chant nuptial de la passion qui lance jus-

qivaii ciel ses cris de victoire et que porte la grande mélodie sirénienne. Leurs pensées, leurs voix si longtemps ennemies s'unissent, s'entraînent maintenant avec transport : a 0 floraison montante d'amoureuse langueur, du désir dévorant délicieux incendie! Dans le cœur flèche ardente, allégresse exultante! Tristan! Iseult! Affranchi du monde, je t'ai gagnée. »

Ils n'ont rien vu, rien entendu de ce qui s'est passé autour d'eux. La tente s'est ouverte, le navire repose à l'ancre en face de la côte où se dresse un roc abrupt couronné magnifiquement par les tours du château royal. Des fanfares viennent de la terre, des cris de joie répondent à bord. Le pont fourmille de marins et de gens de guerre qui se penchent pardessus bord, agitant bannières et girandoles. Ils acclament le roi qui vient en barque au-devant de sa royale épousée. Tristan et Iseult restent seuls insensibles à ce bruit, à ce tumulte; ils sont toujours plongés dans cette contemplation réciproque, dans cet étonnement sans nom qui est le premier effet de l'amour partagé et avoué. Brangienne a jeté le

manteau royal sur les épaules de sa maîtresse sans qu'elle s'en soit aperçue. Enfin Kourvenal et Branffienne fondent sur eux en s'écriant: « Le roi! Le roi vient à bord!» Alors seulement Iseult se souvient dupasse, comprend sa situation. « Le philtre? ditelle à son amie. — Le philtre d'amour! » répond celle-ci avec désespoir. Puis se tournant vers Tristan : (( Faut-il que je vive? » Elle s'évanouit entre les bras de ses femmes et la toile tombe.

Que s'est-il passé dans cette scène? que veut dire cette métamorphose qui change la face du monde pour Tristan et Iseult? Deux êtres très-divers, mais que relie une intime parenté de nature sont entraînés l'un vers l'autre par un invincible attrait. La sympathie dans la soufTrance^a scellé d'avance leur union. Cependant tout les sépare, un trône, l'honneur; c'est un abîme à franchir. Dès le début la passion couve en eux, mais tous deux se trouvent encore dans l'empire de cette société, dans les limites de ses lois. Le grand événement qui s'accomplit en eux, c'est le passage de cet empire de la société à celui de

Famoiir et de sa loi souveraine. Ce moment décisif, cette fusion ardente et subite, le poëte Ta représentée aux yeux et à notre sens intime sous l'antique emblème du philtre d'amour. C'est une tradition fort ancienne que certains breuvages bus ensemble par un homme et une femme les contraignent de s'aimer toute leur vie et de mourir de même mort. (]e « boire d'amour )), comme disaient les trouvères, est le symbole visible par lequel l'imagination populaire a toujours exprimé le mystère de la passion partagée, qui revêt dans les fortes natures un caractère irrévocable. En s'emparanl de ce symbole, en le transportant sur la scène, le poëte Ta éclairé d'une profonde psychologie. Ce qui ne semble dans la légende qu'un accident extérieur, devient ici une crise irrésistible de l'âme. Le trait de génie, c'est d'avoir si intimement mêlé le philtre de mort au philtre d'amour. Ce double charme aux effets terribles sort de l'àme tumultueuse d'Iseull. Se voyant trahie par Tristan, elle veut se perdre avec lui. 11 comprend et consent. La femme, la magicienne verse à l'homme la coupe flxtale, le force de

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la boire avec elle. D'un muet accord ils s'élancent ensemble vers la porte de la mort. Un hasard la fa*me devant eux; alore tous les masques tombent, Tamour fait explosion et i*ègne en maître. Avant d'avoir bu cette coupe ils étaient deux, désormais ils ne font plus qif un, rivés ensemble comme le fer à la pierre aimantée. Mais en se consaci'ant au génie de l'amour ils ont évoqué en même temps le génie de la mort. Ainsi ces deux divinités dont les Grecs affirmaient déjà la profonde pai'enté se mêlent dans le philtre de Tristan et dlseult '.

Le second acte débute pai' un accord dmie stri-

1. Ceci est on exefflapledt' !<::. - ^." ! "^•' jnerfait dumerveil-

leox dans ses drames. D «"en s. , ;"y d'imaginaion,

mais oiMmne d'oïl oiojei: . . en quelque

sorte sopérieore, poor ex; ..:„.„. i ....; ^ i; piques et tra-

doire aox yeux les giraods mjstères de la vie. On peol dire qa'en renoDvdant et eo oioltnant de cette manière Taocienoe idée do {filtre d'aœioar, Q a itêossï à r^résemlar one chose dont josqu'ici le théâtre n'avait guèi« pu qœ êécrin les effet*. Car ce qo!! a expnmé par ce poéfiqae srmbole, €eA rorigine même de ramonr, sa mrsténeose édosïoa, son paissant derraiir, son passée do rêre à la pleine eonsdence. Vimmge remi visible tétémemad bdérieuT. Xons ne derinotts pas senlemmt, noos vofoms poor ainsi dire s'accomplir sous n«is yews. la futsion de deos grandes peisonnalit^. Cette merveille n'éiait sans doute possible qoe-par le eoncoors do drame et de la mosiqae.

dente énergie suivi du frémissement inquiet de l'attente. Ainsi l'éclair sillonne de sa lueur bleue le sommeil voluptueux d'une chaude nuit d'été et réveille en sursaut la nature endormie. Nous sommes près de l'appartement d'Iseult, dans un jardin planté de grands arbres; une nuit claire et transparente brille derrière leur noir réseau, une torche brûle devant la porte du pavillon à gauche. C'est un avertissement d'Iseult à Tristan; tant qu'elle brûle elle annonce le danger, elle écarte l'ami; qu'elle s'éteigne, il peut venir; c'est le signal convenu. Iseult sort du pavillon, Brangienne la suit, et les deux femmes, penchées en avant sur les marches, essayent de saisir les lointaines fanfares de chasse que le vent leur envoie par bouffées tantôt distinctes, tantôt vagues comme des voix de génies aériens. Brangienne supplie sa maîtresse de ne pas éteindre le flambeau. Cette chasse nocturne, dit-elle, n'est qu'un stratagème inventé par Mélot, le faux ami de Tristan, afin de surprendre les amants, d'amener le roi au lieu du rendez-vous et de découvrir le llitnl secret aux yeux de toute la cour. La reine ne croit

rien, ne vent rien entendre, ses tempes brûlent, son sein frissonne, le sang bondit dans ses veines. Elle va se trouver seule enfin sous Taile de la nuit avec celui auquel l'ont fiancée des charmes fatidiques, avec celui qu'elle appelle de tous ses sens enflammés, qu'elle possède d'avance par toutes les fibres de son être. L'univers s'engloutit dans ce moment. L'espérance impétueuse qui gronde dans sa poitrine transforme la nature en un temple féerique rempli de parfums et de chants délicieux pour recevoir le bien-aimé. Dans le mystérieux hallali des chasseurs qui épouvante Brangienne, elle n'entend que les rires des vents et des feuillages, ou la voix de la source qui invite les heureux au repos. Dans le flambeau vigilant qui brûle à sa porte elle ne voit que la dernière lueur du jour jaloux qui la sépare de l'ami. Ce qu'elle veut, c'est la nuit profonde, complète, où s'allume la fête de son hymen. Brangienne la supplie d'attendre un jour encore, un jour seulement. Mais la reine pâle de désir, les yeux rayonnants, pareille à une prêtresse des mystères antiques, qui embrasée par Éros s'offrirait elle-même en ho-

locauste au dieu, saisit la torche en s'écriant : « Cette lumière, fût-ce le flambeau de ma vie, en riant je l'éteins. » Elle la renverse, la flamme expire contre terre, Brangienne se détourne consternée. Sur l'ordre de sa maîtresse, elle gagne par un escalier extérieur la tourelle du pavillon pour y tenir bonne garde.

Debout sur les marches du pavillon, Iseult guette l'arrivée de Tristan. Il accourt de loin par l'allée sombre. Impatiemment elle lui fait signe. Enfin il se précipite dans ses bras; étreinte orageuse, longtemps muette dans la surabondance de l'émotion. Rien ne peut rendre la force de la musique dans ces moments ; telle est sa puissance plastique à reproduire les tumultes du sang et de l'âme. Un délire de tendresse submerge la furie des sensations. Quand la parole leur revient, elle se presse en un tourbillon de questions et de réponses : « Es-tu à moi? Puis-je te saisir? Puis-je y croire? Enfin! sontce tes yeux? Est-ce ta bouche? Est-ce moi? Est-ce toi? Que de temps sans te voir! Si loin et si près! Si près et si loin! » Ce revoir avec le long et in-

lime dialogue qui se développe ensuite ne peut se comparer qu'au choc retentissant de deux torrents qui après s'être mélangés poursuivent leur route ensemble de gouffre en gouffre, et ralentissant par degrés leurs palpitations rapides, étendent enfin leurs vagues apaisées en un lac profond dont la nappe immense réfléchit l'infini du ciel étoile.

Cet empire merveilleux de la nuit, ignoré de la foule, ce royaume caché de l'amour souverain aux portes duquel nous avait conduits le premier acte, nous y entrons maintenant avec ses deux initiés. Toute dissension a cessé, toutes les barrières sont tombées, leur premier besoin est de revivre ensemble leur passé, de mêler leurs deux existences en étendue comme en profondeur. Cette vie à deux où sensations, pensées et souvenirs sont confondus dans la puissante vibration du présent, combien elle est nouvelle ! Aujourd'hui n'est plus autrefois. Le monde réel qu'ils ont fui se résume, pour eux, sous l'image du Jour, du jour qui les séparait de sa lumière jalouse et les empêchait de se voir face à face. C'est le monde de la vaine apparence. Là rè-

giioiiL la richesse, la puissance, les honneurs, là brille au-dessus du trône royal le soleil de la gloire. Iseult elle-même était enveloppée de ses rayons, Tristan en était ébloui. Troublé jadis par sa lueur trompeuse, il l'a trahie, livrée au roi. Que sa magnificence maintenant leur parait creuse! « Le jour peut encore les séparer, mais non plus les tromper. » Ils ont pénétré clans un autre monde, un monde tout à eux, qu'ils appellent le royaume de la nuit, nuit auguste et sublime. Dans ses profondeurs leur sourient des milliers de soleils; dans sa solitude immesurée ils ne voient, ne sentent, ne respirent qu'eux-mêmes à jamais unis, à jamais enivrés l'un de l'autre. Ne trouvant plus de limites entre eux. ils n'en trouvent plus avec le temps et Fespace. Le jour avec ses illusions s'est évanoui. Dans leur nuit silencieuse et tranquille, une seule vérité domine, celle de l'amour qui ne peut finir, qui règne en eux, origine et fin de toute chose. Nous traversons, dans ce dialogue de Tristan et

d'Iseult, les degrés successifs de cette intense passion do la créature pour la créature qui confond tous les

bonheurs, tous les ciels dans une adoration mutuelle. Les poètes anciens et modernes ont souvent chanté sa flamme terrible, qui en consumant ses victimes les fait briller d'un divin éclat. L'histoire même en offre de rares exemples. Jamais peut-être ses phases croissantes ne furent-elles représentées sous une forme aussi plastiquement idéale et avec une telle puissance d'exaltation. Langueur mortelle qui rebondit en délire d'enthousiasme, feu qui expire pour renaître plus dévorant. Bien au-dessus du tumulte des sens éclate ici le désir inassouvible de l'àme, son désir de se fondre indissolublement avec l'être aimé. Les lois de la vie et de l'individualité y opposent leurs bornes; mais elle s'élance par delà jusqu'au désir de mort. Dans sa profondeur crépusculaire elle entrevoit comme un retour à l'unité primitive de l'être, une renaissance immortelle dans la plus parfaite des fusions. Comme deux flammes qui s'enveloppent et se boivent sur l'autel, s'unissent maintenant leurs voix :

0 nuit immense, 0 nuit d'amour,

Descends et verse

L'oubli suprême.

Accepte-moi

Dans ton sein vaste,

Aiïranchis-moi

De l'univers !

Dernier flambeau

Tu t'es éteint,

Et nos pensées

Et tous nos songea

Nos souvenirs,

Nos espérances,

Tout s'accomplit Dans un pressentiment auguste De la nuit sainte et rédemptrice Où confondus nous nous plongeons.

Cet hymne i-espire une sorte de paix profonde dans la passion infinie. En épandant ses ondes mélodieuses il semble atteindre aux limites extrêmes de l'espace, comme si la vibration de ces deux cœurs gagnait les sphères lointaines du ciel. Tristan et Iseult se sont assis sur un banc de fleurs et s'assoupissent les bras entrelacés, leurs tètes appuyées l'une sur l'autre. Dans le silence de leur demi-sommeil résonne aux accords de la harpe

une symphonie majestueuse, elle chante les

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