LE MONDE MODERNE. — BYRON, SHELLEY ET GOETHE
La renaissance ne fut qu'un puissant essor de l'homme moderne vers l'avenir entrevu. On pourrait croire qu'un mouvement d'une telle énergie aurait dû enfanter une religion, une culture, des mœurs nouvelles. Non, hélas! la société européenne était trop peu avancée pour comprendre les idées fécondes de ses grands hommes et se régénérer en se les assimilant. On avait découvert la beauté antique, mais elle ne ressuscita que sur la toile des peintres et n'entra pas plus avant dans la vie. Giordano Bruno avait senti bouillonner dans son large cœur et son puissant cerveau la grande religion du panthéisme qui enveloppe toute la nature d'une chaude étreinte; il l'expia sur le bûcher, et sa parole ne fut comprise de quelques-uns que deux cents ans après. Dans le théâtre de Shakspeare l'homme moderne s'était réveillé du long sommeil du moyen âge, et la poésie avait retrouvé avec la
forme dramatique son centre véritable : l'homme vivant et agissant. Mais ce miracle du drame moderne sortant de la tête de Shakspeare fut à peine apprécié par ses contemporains et resta lettre close pour le siècle suivant. Ah ! s'il s'était trouvé une nation, une société, un groupe d'hommes pour fondre ensemble les trois grandes découvertes du xvie siècle : la beauté grecque ressuscitée, la nature retrouvée par la science et embrassée d'une âme sympathique, l'esprit vivant s'y épanouissant dans sa force, l'homme nouveau eût pu entrer dans le sang même cle la société. Au lieu de cela, il s'évanouit dans les airs après une courte apparition. Et qu'arriva-t-il? La beauté grecque entrevue de loin fit ressortir d'autant mieux la laideur, la prose et le pédantisme de notre civilisation; la religion de la Nature, pressentie par les penseurs, démontra l'insuffisance du christianisme traditionnel, sans entamer sa solide incarnation, l'Église. L'homme vivant, libre et vrai, exprimé avec une grande force par Shakspeare, contrasta d'autant plus avec l'homme conventionnel, enserré dans la mode et la tradition pesante, tel qu'il existait dans la société, et au-dessus duquel la poésie même a depuis lors tant de peine à s'élever. Un homme nouveau, une humanité idéale, voilà ce qui devient à partir de ce moment le désir secret, innommé, mais profond et impérieux, de toute âme haute et de tout libre esprit.
De là les contradictions énormes qui dès lors minent et agitent la société moderne. Contradiction entre la religion et la science, entre le christianisme et l'art, entre les aspirations et les mœurs. On est mécontent de ce qui existe, mais on ne sait encore que mettre à la place. De là la timidité, l'impuissance, l'hypocrisie qui ronge nos mœurs, nos arts, nos théâtres; de là le mal inextinguible des Rousseau, des René, des Werther; de là ces attentes, ces frémissements, ces vœux de palingénésie et de renaissance qui traversaient les esprits par éclairs au commencement de ce siècle, et qui ont fait place depuis à une torpeur profonde. Ce que le Grec possédait dans les rites de sa vie privée et publique, dans sa cité pleine de dieux, ce que l'homme du moyen âge trouvait dans sa cathédrale, la satisfaction de ses instincts poétiques et religieux, l'homme moderne le cherche en vain autour de lui. Ainsi nous grandissons plus ou moins tous dans une civilisation compliquée qui ne satisfait aucun des instincts profonds cle l'âme. Les sciences particulières avec leur pompeux appareil nous cachent la nature plus qu'elles ne nous en dévoilent les profondeurs vivifiantes. L'Église ossifiée monopolise et pervertit la Religion, qui est le besoin de l'infini, et la vie sociale, avec sa niaiserie officielle, son absence de franchise et de noblesse, nous dérobe l'Humanité. Quant aux divers arts, ils ne sont plus guère que
des instruments de luxe et de divertissement. Lorsque par hasard ils ne tombent pas clans la caricature ou l'afféterie, ils chatouillent et surexcitent notre besoin du beau sans le satisfaire; et la critique essaye de nous consoler par son bavardage de la disparition de l'art vivant et sacré.
De cet état de choses vient la situation particulière de la poésie moderne. Plus que jamais elle est une étrangère chez nous. Isolée des autres arts, elle ne l'est pas moins de la société. Ceux qui y aspirent sont frappés d'un mal étrange. Il s'est appelé mélancolie en France, spleen en Angleterre, Weltschmerz en Allemagne.il a pris souvent des formes efféminées et fausses, mais certes il valait mieux que l'optimisme à courte vue du matérialisme contemporain. Quel que soit son nom, cette tristesse provient d'une même source : le grand vide de la vie moderne, l'absence d'une religion visible qui réponde aux aspirations de l'âme élargie, le rêve confus d'une autre humanité. Jean-Jacques Rousseau, âme naïve et profondément originale, donna le premier une voix à ce désir. Beaucoup d'autres Font suivi. Mais le plus vigoureux, le plus tragique représentant de cette poésie de la révolte et du désespoir fut lord Byron. Ce poète fougueux et emporté ignorait la force qui le poussait ; jamais il n'atteignit le degré de conscience qui caractérise les génies de premier ordre absolument maîtres d'eux-mêmes
et, par suite, du monde : mais il est grand encore à côté de ces grands créateurs qui le surpassent d'une coudée. Sa puissante personnalité en fît un type indélébile,, un chaînon dans le développement de la poésie humaine. Il fut l'audacieux révolté contre tout ce qu'il y a de faux et d'hypocrite dans notre civilisation. Sa vie orageuse se déroule comme un poème accidenté dont il est le héros, et nous apparaît comme un voyage désespéré vers la terre promise d'un idéal inconnu, tragique odyssée du poète à la recherche de la poésie perdue dans notre Europe moderne.
La vanité ne fut, à vrai dire, que l'enveloppe de cette âme de feu, qui ne sut point se saisir ellemême et ne connut ni la loi de son être, ni le mot de sa destinée. Beau mélange aristocratique de sang écossais et normand, Byron recelait une grande source de générosité et d'enthousiasme sous l'orgueil inflexible de son caractère hautain. C'était, par la puissance de la passion, une vraie nature de poète à la grecque; il avait le besoin de faire de sa poésie une action véhémente. La fougue belliqueuse de ses ancêtres lui bouillonnait dans le sang et se traduisait en un lyrisme passionné, où la pensée électrique dardait ses éclairs dans l'orage des sensations tumultueuses. Ses premiers essais trahissent une nature fière, qui cherche impatiemment un aliment autour d'elle* Ses amis de collège, ses mon-
tagnes , son Ecosse, il aime tout d'une égale ardeur, il voudrait tout chanter, tout éterniser. Instinctivement, sincèrement, il cherche la vérité, la beauté dans la société où il est né. Supposons que Byron ait trouvé autour de lui un monde ayant une lointaine ressemblance avec celui de la Grèce : la dignité de l'art maintenue par les artistes, une association de poètes en communauté féconde avec le peuple, un théâtre, asile et révélateur des dieux et des héros de l'humanité ; il est peu probable qu'il se fût révolté contre son entourage, car il aurait pu s'y déployer fièrement. Au lieu de cet écho sympathique, que trouva-t-il? Une critique étroite, le parasitisme littéraire entassant volume sur volume, la lèpre du journalisme qui déjà couvrait l'Europe, la niaiserie coiffée du bonnet de docteur enseignant gravement le peuple des badauds. Sa nature, si orgueilleuse qu'elle fût, s'inclinait toujours devant le grand et le vrai; témoin son respect pour Shelley et Gœthe. Mais son regard perçant découvrit la pauvreté prétentieuse de la culture contemporaine. Le sang desespères, sang de gentilhomme, de marin et de montagnarcl, s'insurgea contre les faquins de salon et la gent écrivassière des critiques. Il jeta son gant à toute cette société et, après lui avoir cinglé la face, il s'embarqua pour l'Orient.
Sur mer il se sent libre pour la première fois! Le rythme remonte à ses lèvres avec le roulis du
navire. Il jette àla terre d'Albion, qui disparaît derrière les eaux bleues, un adieu fier et presque méprisant. Son plus grand chagrin, c'est de ne rien quitter qui mérite une larme. Comme il lui me cet air imprégné de l'écumeuse fumée des vagues et ces haleines marines qui sont comme le souffle joyeux de l'Océan !
And now l'm in the world alone Upon the wide, wide sea.
Byron devient alors Childe Harold. Il s'est si bien incarné dans ce personnage, que c'est sous cette figure qu'il restera gravé dans le souvenir des hommes. Folie, gloire, plaisir, tout ce que l'Angleterre pouvait lui offrir, il l'a épuisé. L'ennui, le vide lui est resté. Ce qu'il n'a pas trouvé dans sapatrie, il le cherche dans le vaste monde. De quelle ferveur il embrasse la nature en ses plus vastes horizons! Les bornes des nationalités sont brisées, et son âme s'ouvre généreusement aux peuples renaissants. Rien pourtant n'apaise sa soif de beauté, de vérité, de vie. Que cherche-t-il donc, ce pèlerin désenchanté qui promène son ennui d'Espagne en Grèce et de Grèce en Italie, et qui préfère ses rudes Albanais à la brillante fashion de Hyde-Park? Le saitil lui-même? Il se dit dégoûté de tout. Pourtant, d'une voix impérieuse, il appelle, partout où il passe,
les grands hommes, les héros da passé. Il leurparle en ami, en égal, il les défend contre leurs détracteurs, s'emporte contre eux, et puis s'apaise. Ces ombres majestueuses et pensives, quinesedressent pas volontiers de leur repos éternel, obéissent à sa voix frémissante; elles s'approchent muettes et fières du jeune étranger qui parle si fortement à leur cœur, et s'en vont calmées, attendries comme à la voix d'un frère. De quelle ardeur fiévreuse il remue la cendre des civilisations antiques de l'Acropole au Golisée comme pour en faire jaillir les dernières étincelles. Le visage brûlant encore des baisers dévorants des filles de la terre, il s'égare parmi les tombeaux ; alors les douleurs de sa propre vie, le cortège des nations tombées et des dieux évanouis passe devant lui comme dans un tourbillon. En vain il parcourt les ruines de l'histoire. La grande voix qui sort du Parthénon parle d'une humanité jeune, belle, splendide; mais qu'en restet-il? A peine un souvenir. Au milieu de cette course hâtive à travers le passé, parfois des visions poétiques plus intenses viennent le visiter. 11 rêve les types sauvages et indomptés du Giaour, de Lara, du Corsaire, qui opposent à une société corrompue et blasée la franchise de la passion et la hardiesse du crime ; ou bien encore les suaves apparitions de Leila et de la Fiancée cïA bydos viennent se dessiner lumineuses sur la toile sombre de son rêve
avec leurs grands yeux fixes qui nagent dans l'atmosphère brûlante de la passion. Moments délicieux, mais fugitifs. Le pèlerin fatigué retombe sous les chaînes de la réalité. Toujours l'ennui, le vide, toujours la profonde solitude de cette grande âme errante, révoltée, inassouvie; solitude « sombre et intense comme l'heure de minuit » et qui fut comme le sceau redoutable de son génie. Que cherchait Ghilde Harold, le poète moderne étranger dans notre monde, sinon cette Humanité libre et belle qui seule pouvait combler son désir? Mais à la fin de sa course, comme un marin fatigué de la terre, le pèlerin, lassé de sa recherche éternelle, retourne à l'Océan dont la grande mélodie encadre et domine son poème, comme la voix indestructible de la Nature domine la rumeur humaine.
Que faire donc dans ce monde étriqué qui semble voué cà firrémédiable impuissance, pour qui la beauté et la poésie, ces fleurs de la vie, ne sont que des phrases? Singulière situation d'esprit, bien caractéristique pour le poète moderne. Le regard d'aigle de Byron avait percé de part en part la société dont il s'était affranchi; il en connaissait à fond les ridicules et les cafardises, et la gloire qu'il y avait trouvée ne lui suffisait pas. Sa véracité innée d'enfant terrible l'empêchait de prendre au sérieux les prétentions esthétiques et morales de ce monde. D'autre part il sentait au fond de son
être le besoin d'une humanité plus sincère, plus enthousiaste et plus épanouie, qu'il voyait passer et repasser dans ses veilles et dont un ressouvenir éblouissant lui était venu sur le sol de la Grèce. De ces deux mondes, lequel est le vrai? L'un existe à l'état de désir dans les profondeurs de l'âme, l'autre s'étale avec l'insolence de la réalité. Byron n'est pas pleinement entré dans le premier, il ne s'est pas complètement affranchi du second ; de là son grand malheur, la contradiction dans son être intime. De cette lutte est né le poème de Don Juan. Il se tourne avec colère contre la société, et semble lui dire : Voilà ce qu'avec vos mœurs, votre état social, votre religion, votre culture, vous êtes capables de faire de l'homme. Hélas! ce monde corrosif l'a entamé lui-même. L'ange déchu ne croit plus à son ciel; après avoir ri de la folie humaine, il rit de l'Idéal. La Poésie, changée en Némésis, après avoir plongé son poignard au cœur de la société moderne, essaye de se suicider elle-même. Ses nobles espérances ne sont-elles pas des fictions?
The best of life is but intoxication.
Et pourtant c'est la seule vérité, dit l'idéaliste . Une voix secrète le disait aussi à la grande âme de Byron au milieu des orgies de cette satire aristophanesque, où sa muse recevait parfois les éclabous-
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sures de la fange. C'est parce que cette voix est toujours la plus vivante en lui, que nous voyons s'épanouir dans ce poème de l'ironie et du sarcasme la ligure divine de Haïdée, fille de la mer et du ciel d'Hellénie, qui est l'opposé même de cette fausse civilisation; nature vierge et vivace, tout feu et toute passion, elle embrase l'air autour d'elle et se consume dans la flamme d'amour qui jaillit du fond de son être, comme une rose du Bengale qui s'embraserait de son propre parfum.
Byron sortit épuisé, dégoûté, harassé de cette pénible période du Don Juan. La foi en l'idéal, affirmation hardie des plus nobles essences de notre nature et l'essence divine du monde, vivait en lui, et malgré tout s'imposait, mais avec de singulières intermittences. Dans sa vie, comme dans ses rêves, ce génie hautain, ardent et solitaire ne paraît pas avoir rencontré l'âme exquise, rêveuse et passionnément éprise du divin qui seule aurait su desceller la sienne. Parfois il l'appelle des profondeurs de la nature ; ainsi son Manfred évoque de l'empire des morts cette sœur mystérieuse, aimée par lui, cette Astarté qu'il cherche à travers les solitudes des Alpes avec le secours de tous les esprits de la nature et de toutes les puissances de la magie ; il la trouve enfin dans le royaume souterrain d'Ahrimane ; fantôme tendre et douloureux, elle apparaît un instant et puis s'évanouit avec un soupir. Ainsi Byron aima
et perdit son secret, son intime idéal. Vers la fin de ses jours, cependant, il s'en approcha de plus en plus. A trente-trois ans il écrivit dans un journal : « Qu'est-ce que la poésie? La conscience d'un monde passé et d'un monde avenir.» Parole significative ; car le grand art se distingue en effet de l'art réaliste, qui n'est qu'un vulgaire artifice en ce qu'il rellète l'avenir dans le mirage du passé, et l'éternel dans le présent. Il est bien remarquable que dans ses dernières années, le poète de Don Juan se soit tourné désireusement vers le mythe qui est la plus grande source de vérité poétique et la plus infaillible. Ses seuls essais dramatiques en ce genre, Cain et le Ciel et la Terre, sont de grandioses échappées sur une humanité puissante, que son imagination ébauchait dans l'aurore biblique de l'Orient. Mais le pèlerin fatigué s'arrête au seuil de cette terre promise. Son destin le condamnait à mourir jeune comme tous les génies dévorés d'une soif trop ardente, à goûter seulement l'essence des douleurs et des voluptés, et à frayer le chemin de Favenir. Lui-même échappa à la prose de son siècle par un acte de viril enthousiasme. L'amour pour la Grèce antique l'enflamma pour la Grèce renaissante. Las de son métier de poète, il brise sa plume et s'écrie : « Assez de mots ! de l'action ! des combats ! » A l'apogée de sa gloire, et quand un royaume radieux s'ouvrait à sa pensée plus mâle,
il dédaigne ses splendeurs, il s'arrache aux bras mêmes de l'amour et s'en va mourir tranquillement pourla liberté grecque, dernière foi de sa vie.
De son propre aveu, Goethe s'est souvenu de lord Byron en esquissant la figure d'Euphorion dans le second Faust. Avec sa bienveillance habituelle, le sage de Weimar y fait reluire l'essence impérissable du poète dont il avait suivi la carrière avec une profonde sympathie. Nous reconnaissons en effet les plus beaux traits de Ghilde Harold et du défenseur de Missolonghi dans ce génie de feu qui s'élance de cime en cime au tonnerre lointain de la guerre et qui meurt dans son téméraire essor. Cette image est digne de fixer pour les temps futurs le rôle de Byron dans la poésie universelle. Le jugement de l'histoire ne sera pas celui d'une critique mesquine, qui s'attacherait aux petitesses du grand homme, il répétera les paroles émues du chœur après la mort d'Euphorion : « Non, nous ne saurions te plaindre, nous célébrons ton sort avec envie. Par les jours clairs ou sombres, grand et beau fut ton chant et ton courage. »
La vie entière de Byron fut donc une protestation et une révolte héroïque contre la platitude de la société moderne. Getteprotestationpartaitd'unepersonnalité forte et indomptable, douée d'un superbe essor vers le vrai et le beau, mais n'ayant pas la force trans-
cendante de s'y élancer par-dessus la réalité. Que manquait-il à cette riche nature pour être complète? Une vue plus philosophique de l'univers, et une foi plus ardente dans l'avenir. Ces falcutés se rencontraient à un haut degré chez l'ami de Byron, l'aimable, noble et grand Shelley, qui mourut à trente ans et dont l'œuvre précoce contient le rêve du beau dans l'infini. Shelley est à la fois l'opposé et le complément de son illustre rival. Si le premier affirme, en s'insurgeant contre toute règle extérieure, le besoin de liberté sans frein de l'homme nouveau, le second proclame avec assurance et candeur une religion nouvelle. C'est parce que Shelley est le poète spontané du panthéisme qu'il mérite une place parmi les révélateurs de l'idéal moderne. La tendance panthéiste d'une foule de grands esprits depuis le xvie siècle est la réaction nécessaire contre une religion qui sépare Dieu de la nature et d'une société qui semble s'en écarter toujours davantage. Le panthéisme, antique conception du monde, commune à tous les aryens, qui ne sépare point la force éternelle de ses manifestations multiples, qui voit dans la nature un perpétuel devenir et reconnaît une âme divine dans les choses, est un retour instinctif de l'esprit moderne à l'esprit grec. L'Hellène sentait l'harmonie de l'homme avec la nature, l'exprimait naïvemeut dans son polythéisme, l'affirmait par toute sa civilisai ion ; l'homme moderne
que mille obstacles séparent de la nature, y revient par l'effet de la pensée et soupire du fond de ses systèmes, de ses laboratoires et de ses salons après cette communion intime de l'homme adolescent avec les éléments où il sentait bondir en lui le divin à chaque palpitation de son cœur, à chaque souflle du vent. Heureux qui peut y revenir ! Mais que cela est difficile ! car chez les Hellènes la nature entrait par les sens dans l'esprit ; chez nous autres, elle doit en général passer par l'esprit avant de raviver nos sens émoussés.
Shelley y réussit de prime saut. Chez cette âme et cet esprit d'élite d'une adorable ingénuité, le sentiment panthéiste ne fut pas le résultat de la spéculation, mais la révélation spontanée d'une conscience une avec la création. Pour lui ni doute, ni hésitation, ni dissonance. Cette unité profonde, originaire, indissoluble, fait de lui l'interprète le plus inspiré du panthéisme moderne. Nous saluons en lui le monde redivinisé par l'amoureuse pensée, la nature retrouvée et pénétrée par la passion de la vie universelle. L'univers se rellète en mille couleurs dans son imagination, comme le soleil dans le cristal d'un prisme éblouissant sans brisure et sans tache. De quelle souplesse, de quelle noblesse sa parole ailée s'identifie avec tous les êtres, empruntant tour à tour la fluidité du nuage, la morbidesse de la plante en ses métamorphoses, ou l'essor ju-
bilant de l'alouette « qui s'élance en chantant et ehante en s'élançant toujours. » De quelle puissance, de quel délice elle ne se lasse d'exprimer l'efflorescence de l'âme, de la vie, dans tous les règnes de la nature. Gomme ces brillantes coquilles que la marée jette sur la plage et qui semblent avoir retenu dans leurs volutes nacrées tous les bruits de l'Océan, ainsi la poésie de Shell ey répercute la musique universelle en ses infinies nuances. 11 n'a pas besoin de se rapprocher de la nature, de la chercher, de la sonder, car il vit au beau milieu des éléments. Gomme un luth éolien son âme est suspendue à tous leurs souffles et vibre en mille arpèges, que domine sans cesse l'accord souverain qu'il nomme Dieu.
C'est dans son drame philosophique, Pr orné thé e délivré, que Shelley a le mieux fixé sa religion panthéistique et son rêve sur l'avenir de l'humanité. 11 y reprend le vieux mythe d'Hésiode, le plus significatif de la mythologie grecque, et auquel Eschyle a donné toute sa portée; il le développe à sa manière en y versant les aspirations les plus intenses et les espérances les plus hardies de l'esprit moderne.
Prométhée, fils de la Terre, a ravi la flamme éternelle à Jupiter, qui opprime le monde dans sa toute-puissance. Cette flamme se nomme : savoir
et vouloir. Enchaîné au sommet du Caucase, il subit sa punition en attendant sa délivrance. Ses tourments sont moraux : c'est la vision de tous les maux de l'humanité, qui passent devant ses yeux comme de douloureux fantômes ; ce sont les Furies insatiables qui viennent se repaître de ses tortures, distiller dans ses yeux le poison de leurs regards et darder leurs serpents dans son cœur. Mais leurs malédictions ne peuvent entamer le « sublime souffrant », qui sait tout voir et tout supporter, qui joint à l'immense sympathie 1 indomptable fermeté. « J'ai pitié de vous, mais vous ne me torturez pas, » leur dit-il enfin. Étonnées, elles s'évanouissent. Sur son haut rocher, Prométhée entend alors toutes les voix de la terre, et les esprits aériens lui apportent les douxmessages de l'humanité souffrante, mais qui espère invinciblement. Il est entouré dans son âpre solitude des puissances de la vie : Panthéa, fille du Ciel, et Ione, fille de la Mer, génies fraternels qui le consolent et le confortent. Mais Asia, sa fiancée, comme lui fille de la Terre et âme vivante de l'humanité, est loin de lui. C'est alors que Panthéa va rejoindre cette sœur bien-aimée dans un vallon du Caucase indien, et toutes deux partent ensemble pour un mystérieux voyage. Après avoir traversé au vol toutes les régions terrestres, elles vont réveiller dans la nuit de Finsondable et du plus profond abîme Demogorgon, l'esprit caché
des choses, l'épouvante de Jupiter, inéluctable vérité qui trône insaisissable et invisible dans l'obscurité. À la voix de ce génie de la conscience profonde qui annonce le règne de la liberté dans l'amour, le tyran du monde, Jupiter, dépossédé de son trône, replonge dans la nuit éternelle, et Prométhée, délivré par Hercule, revêtu de beauté, transformé par le rayonnement de sa vie intérieure, se retire avec Asia, Panthéa et Ione au bord de la mer dans les grottes lumineuses et fleuries du Beau. Là, ils inventent ensemble les arts, que les Heures vont répandre par torrents parmi les hommes. La délivrance de Prométhée leur donne la suprême liberté de l'esprit. La terre ressent les effluves d'un élément qui pénètre son écorce d'une fragrance nouvelle. L'esprit divin éclate dans les choses, et la terre bondit de réjouissance en fendant l'espace; elle roule dans son atmosphère des orages d'allégresse, et la joie saisit la ronde des planètes.
Ce poème, ou plutôt cette vision, a l'univers pour cadre et se passe à vrai dire en dehors des temps. L'action se meut dans une sphère si idéale, qu'elle échappe à toute représentation, et les personnages sont d'un si vaste symbolisme, qu'ils dépassent presque notre imagination. Toutefois ils vivent, et dans leurs yeux immenses nous apercevons, comme Asia dans les yeux de sa sœur Panthéa, des sphères dans les sphères, des inondes dans les mondes. Ce
Prométhée n'est ni Grec ni Anglais, ni antique ni moderne ; c'est l'homme en dehors de toute nationalité, l'Aryen par excellence qui cherche à rassembler dans son cœur et sa tête le feu de toutes les divinités et qui réalise le Bien et le Beau sur la terre par son alliance avec Asia, l'âme chercheuse et aimante de l'humanité, et avec Panthéa, l'âme ardente des mondes éprise de l'infini. Une pensée philosophique et religieuse se dégage de ce poème; le monde est un éternel devenir, et l'esprit divin qui l'anime s'agite confusément clans tous les êtres. Mais cet esprit qui les travaille n'arrive qu'à une manifestation incomplète, car tous les êtres sont comprimés sous la loi d'airain de la nécessité et de la force brutale. La conscience humaine peut seule faire jaillir le divin du fond deschoses et des âmes. Elle le pressent, l'affirme, et voici qu'il existe; telle est l'œuvre de Prométhée. Le destin lui-même fléchit devant cette puissance de souffrir, d'aimer, de croire et d'espérer. Par elle, par cette conscience vivante, vibrante et militante, le monde se recrée, l'humanité se transforme, et la sympathie lui donue le sentiment d'une liberté sans bornes. Ainsi se fonde la religion de l'avenir, et son triomphe est l'union de la Force, de l'Amour et de la Beauté.
On serait tenté de dire : Un beau rêve, mais, hélas ! un rêve seulement ! tant cette vision de Shelley nous transporte à l'idéal absolu. Pour lui ce n'était
point un rêve, mais la suprême réalité. Cet esprit pur, fort et passionné, chaste comme l'éther, pénétrant comme la flamme, vivait et respirait au cœur même de la création. Les éléments lui parlaient cette langue maternelle dont nous avons presque tous perdu le sens. Loin de la foule, de la politique des partis et des écoles, il vécut comme en un songe radieux. Traité dans son pays d'athée et de fou, rien ne peut lui ôterla félicité intérieure que donne la possession d'une vérité sublime. Ce fut le Joachim del Fiore d'un autre âge ; lui aussi annonce un évangile nouveau, celui de l'homme régénéré par la conscience du divin dans la nature. On se l'imagine clans cette pineta de Pise, où souvent il allait se perdre et restait des journées entières au pied d'un arbre, comme perdu dans ses méditations, aux soupirs du vent dans la cime des pins et aux bruissements inextinguibles de la mer. Que voit-il sur ces flots déroulés à l'infini et sous la voûte cristalline de l'azur ? Des esprits aux formes grandioses, belles émanations de l'univers, lui apparaissent sur les vapeurs orangées du couchant, et dans leurs yeux prophétiques, il lit les destinées des âges futurs. — Te voilà bien, ô poète moderne, pauvre songeur solitaire et abandonné, ô le plus passionné et le plus croyant des amants de l'idéal ! La musique ne vient plus te visiter pour t'enlever dans ton royaume chéri. Des chœurs joyeux d'hommes et de
femmes ne viennent plus comme autrefois te chercher dans ta solitude pour t'entraîner à la danse exultante ; ils ne viennent plus déployer à tes yeux ces beaux corps dont la grâce et la force se pliaient aux rythmes de ta royale pensée. La société n'a rien à t'offrir, cette vie est un désert pour toi. Il ne t'est resté que la nature immortelle, et elle est assez grande pour te consoler. Tes rêves nous touchent comme le souffle d'une espérance infinie, et certes si jamais s'accomplissent tes prophéties, les trois Muses immortelles se rejoindront et renoueront leur ronde sacrée pour le bonheur des hommes. Par-dessus nos tristesses et nos misères incurables tu affirmais les vérités indestructibles et tu disais: « Pour l'amour, la beauté, la joie, il n'y a ni mort ni changement. Leur puissance excède nos organes, qui ne supportent pas la lumière, étant eux- mêmes obscurs. » C'est dans les profondeurs de ton être que tu puisais ces vérités inaltérables de l'âme qui firent ta foi invincible. Ta parole nous est venue comme une voix de l'Éternité qui rentre dans l'Éternité. Toi-même, hélas ! tu n'étais qu'un étranger dans ce inonde et tu as passé parmi nous comme un esprit radieux d'une autre sphère. Oublieux de ta gloire, impatient de te délivrer de ton message, tu ne songeais qu'à rentrer dans ce royaume lointain. Aussi, comme les bien-aimés des dieux tu devais mourir j-eune. Cette mer que tu
aimais tant t'a donné la mort que tu désirais et t'a rendue à ta. divine patrie.
Nous avons reconnu dans le génie passionné de Byron le type de l'homme moderne aux prises avec la réalité et à la recherche d'un monde inconnu, dans Shelley la pensée régénatrice de l'avenir ; dans l'un une personnalité puissante et sans frein, dans l'autre l'ébauche d'une religion future embrassant le monde, mais dépouillée pour ainsi dire de tout caractère individuel ou national. Gœthe joint ces deux extrêmes dans l'harmonie de sa grande nature ; car il eut à la fois le fort sentiment de la personnalité et la conception philosophique du monde.
Si Byron fut l'audacieux révolté rompant les chaînes da la tradition, Shelley, le songeur prophétique d'une religion universelle, Gœthe est le plus grand réformateur de la poésie moderne et, si Ton peut dire, l'organisateur d'un idéal nouveau. Deux instincts souverains dominèrent sa vie : d'une part, le besoin du développement et du perfectionnement individuel indéfini ; d'autre part, la vénération de la nature conçue comme un tout organique et retrouvée dans ses moindres manifestations. Par l'équilibre et la fusion de ces deux instincts il a su se créer une religion à lui, un culte intime et vivant; voilà sa grande originalité, sa création féconde ; voilà ce qui lui donne une si grande place dans
l'histoire de la culture moderne et lui assure une influence croissante sur l'avenir.
Un système philosophique peut renouveler l'esprit ; le sentiment religieux, dans le sens le plus large du mot, peut seul régénérer Famé et transformer la vie. Et Gœthe était profondément religieux tout en étant vraiment philosophe. Il révérait dans la nature la manifestation visible de la force éternelle, infinie et insondable, bienfaisante pour qui sait la comprendre et se soumettre à ses lois. Il s'unissait à elle non seulement par l'intelligence, mais encore par la sympathie. Il était Grec en ce sens qu'aucun culte ne lui semblait plus digne de cette divinité que celui de la beauté, qui est la perfection de l'âme et du corps. Depuis son enfance, il est préoccupé de célébrer Dieu à sa manière ; à sept ans il invente un culte au soleil, et plus tard son sentiment intense du divin s'étend pour ainsi dire sur tous les actes de sa vie. Ses amitiés, ses amours et même ses folies de jeunesse reçoivent une auréole de cette pensée constante de l'Éternel qui se cache sous la variété des événements particuliers. Il apporte cet esprit jusque dans ses études d'histoire naturelle ; il n'en fait pas une sèche analyse ou une froide classification, mais la recherche de l'esprit universel, qui se manifeste aussi bien dans les métamorphoses de la plante et dans le développement des animaux que dans la perfectii 10
bilité de l'homme et le monde moral. Quiconque sait ainsi comprendre, cultiver et aimer la nature, rentre avec elle dans cette communion intime qui donnait à la vie de l'Hellène tant de noblesse et de spontanéité. Religion silencieuse et invisible, mais non moins ardente, qui aura mille temples le jour où le culte de la beauté vivante se rallumera dans les âmes. Car, s'il est un but désirable pour l'esprit humain, c'est qu'il refasse sur une plus vaste échelle, par la conscience et la volonté du vrai, ce que le génie hellénique fit d'essor et d'instinct dans la fougue heureuse de sa jeunesse.
Ce désir de refondre et d'embellir la vie humaine par l'énergie du sentiment individuel perce dans tout le lyrisme de Goethe ; il éclate dans ces paroles : « Ame du monde, viens nous pénétrer ; alors la mission suprême de nos forces sera de lutter avec l'esprit même de l'univers. » Cette même idée réformatrice animait Schiller et Gœthe quand ces deux génies s'associèrent dans la plus noble des amitiés pour donner à leur nation une culture nouvelle et régénérer sa vie par le culte sérieux du beau1. Elle s'exprime encore avec force et clarté
4 Le spectacle de l'Allemagne d'aujourd'hui montre dans quelle faible mesure ils ont réussi. Le niveau général des esprits est bien audessous de ce qu'avaient rêvé ces génies si larges, si généreux et si humains. Les énergumènes de la politique s'évertuent de ramener ces libres et vastes intelligences à la mesure de leur propre étroitesse. Il faut reconnaître cependant que ces deux poètes ont j«té dans'
dans Wilhelm Meister. Si les héros de roman sont en général le reflet de la société où ils se produisent, j'allais dire le précipité d'une combinaison sociale et politique, celui-ci se distingue de tous les autres en ce qu'il s'efforce de se détacher des liens de sa naissance et de développer tous ses dons naturels au contact du monde, du théâtre, et de toutes les couches de la société. Voici donc un caractère qui, au lieu de subir l'empreinte de- son entourage mesquin, s'épanouit librement et en pleine conscience selon la loi de son être. Le roman de Wilhelm Meister est bien plus que la peinture de la société du temps de Gœthe, c'est l'essai de création d'une société nouvelle dans les conditions de la vie actuelle. Il aboutit à une association d'élite dont les deux lois organiques sont : respect de l'ensemble et respect de l'individualité, et qui a pour mot d'ordre : que chacun serve les autres en se développant dans toute son originalité et plénitude.
Gomme homme pratique , Gœthe ne voulait ni s'insurger ni s'isoler, mais réformer. De là cette activité féconde, inépuisable, dans tous les domaines. Qui cependant pouvait sentir plus profondément que lui la contradiction entre les aspirations de l'homme moderne et le monde où il est placé et l'abîme qui le sépare de son idéal? Porter en soi
le monde des germes impérissables, et que l'Allemagne leur doit le meilleur fonds de sa culture intellectuelle.
la Grèce, le christianisme, la science, est chose facile à supporter, si Ton se contente de laisser vivre tranquillement ces mondes l'un à côté de l'autre et d'y trouver matière à dissertation. Mais de tous ces éléments en lutte vouloir faire un homme, une religion, un monde nouveau, voilà le désir des âmes créatrices, voilà le tourment du génie. Le roman de Wilhelm n'est encore qu'un compromis entre le nouvel idéal et la réalité contemporaine, un essai de l'y introduire graduellement. Dans Faust cette recherche se transporte dans la vie éternelle de l'humanité et devient une poursuite violente, une lutte héroïque, la tragédie grandiose de l'homme moderne. Il est extrêmement significatif que le cadre du plus grand poème de nos temps ait été une légende populaire du xvie siècle et que Gœthe en ait conçu la première idée en voyant représenter sur un théâtre de marionnettes l'histoire du docteur Faust enlevé par le diable. Les plus fortes, les plus vastes conceptions de l'art naissent ainsi du contact du génie avec 1 ame populaire manifestée par la légende. Carie mythe renferme souvent, sous la forme la plus humble et la plus naïve, le germe des types dominants de notre espèce.
De l'atmosphère élhérée de l'idéal transcendant où Shelley nous a transportés, Faust nous ramène dans la sphère de l'humanité souffrante et militante. Voilà enfin l'homme moderne vivant et vibrant qui
résume en soi le puissant essor de l'âme depuis le xvie siècle. Toute l'évolution de l'esprit moderne, sa sortie de la science abstraite, son élan à la vie et à l'action, la révélation du divin dans l'amour, son union avec la beauté antique, sa délivrance et son apaisement dans la création d'une humanité nouvelle, Joutes ces phases se déroulent devant nous dans le drame fantastique, et pourtant si palpitant et si vrai, de Faust. Que désire le savant, l'alchimiste qui a passé sa vie dans un laboratoire, traversé « les quatre facultés » et fait le tour des sciences sans pouvoir se satisfaire? Rien que s'épanouir dans la plénitude de son être, et c'est pour cela qu'il « réclame du ciel les plus belles étoiles, de la terre les plus hautes voluptés ». Sous sa robe de docteur, que bientôt il va dépouiller, palpite l'homme complet avec son désir infini, étincelle prométhéenne qui dormait sous la cendre des siècles et jaillit en flamme par ces yeux et ce verbe inspiré, Nous croyons entendre le soupir de l'âme humaine pendant ses deux mille ans de servitude, lorsque Faust s'écrie du fond de sa chambre gothique : « Où te saisir, nature infinie? Où boire à tes mamelles? Vous, sources de toute vie, auxquelles sont suspendus le ciel et la terre, vers qui s'élance le cœur flétri, vous jaillissez, vous abreuvez le monde, et moi je languis en vain ! » Chez lui la soif de vérité et la soif de vie se fondent en un seul tor-
rent et redoublent d'énergie. C'est ce désir toutpuissant qui lui donne la force de secouer le poids des siècles et de briser toutes les barrières qui le séparent de l'univers. Par lui, par cette magie attractive de l'esprit qui va d'un seul bond jusqu'au cœur des choses, il fait sortir l'âme de la nature de ses entrailles, il s'abîme dans les splendeurs du macrocosme et du microcosme, il évoque l'Esprit de la Terre dans les frissons et les flammes, et s'il tombe comme foudroyé sous sa terrible apparition, il a du moins puisé dans son regard le courage de braver tous les destins et reçu dans ses veines son baptême de feu. Par lui il veut franchir les portes de la mort, « autour desquelles flambe tout l'enfer, » pour émerger dans l'infini ; par lui encore il revient à la vie, quand le son des cloches de Pâques réveille dans son sein, avec les plus doux souvenirs d'adolescence, le besoin de souffrir avec ses frères et l'espérance de l'universelle résurrection. Par lui il se sent des ailes pour s'élancer dans les airs, pour suivre de mondes en mondes le soleil couchant et boire sans cesse la lumière éternelle de vérité et de vie.
Une telle nature peut affronter le diable. De là ce déii altier de l'enthousiaste Faust au sceptique Méphistophélès. Jamais le démon ne pourra étancher l'immensité de sasoif.Dans cette tentation, l'homme ne refuse pas le royaume que lui offre Satan, il s'y
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précipite au contraire de toute force, mais il prétend qu'il ne pourra fixer son cœur. « Le jour où je m'arrête, dit-il, je suis ton esclave. »Même ardeur, même déchaînement dans son désir de vivre que dans son désir de savoir. Ce qu'il veut, ce n'est pas jouir, mais s'immerger dans l'ivresse tourbillonnante des sensations extrêmes, accumuler clans son propre cœur les douleurs et les joies de toute l'espèce humaine, et enfin « élargir son propre moi au grand moi humain. » La vue du monde ne lui inspire d'abord que dédain; une seule chose le fascine, non la jouissance, mais l'amour. La grandeur suprême de l'esprit est attirée par la suprême naïveté de la nature. La simple enfant du peuple qui, saisie du frisson de l'amour infini, dit en effeuillant une fleur : Il m'aime ! — cela me dépasse ! lui en révèle davantage que tous les livres et que toute la sagesse. Maintenant seulement il comprend l'univers, maintenant seulement il se sent près de l'Esprit de la terre, il plonge dans le sein de la nature comme au sein d'un ami, il trouvé des frères dans tous les êtres, et, se sentant traversé par l'âme des mondes, il peut s'écrier : « Appelle -le comme tu voudras : bonheur! cœur! amour! Dieu! Je n'ai pas de nom pour lui. Le sentiment est tout. Le nom n'est que vain son et fumée qui enveloppe la flamme céleste. » Peut-il en rester là? Non, il faut qu'il boive jusqu'à la lie la coupe terrible. Il faut que, par sa faute et
le jeu cruel de la destinée, il ait vu l'être aimé entraîné jusque sur l'échafaud ; il faut qu'il en arrive jusqu'à ce cri : « La misère de toute l'humanité me prend à la gorge, » et à cet autre : « Oh! que ne suis-je jamais né ! » Maintenant, s'il peut renaître, il sera vraiment homme.
Aussi, quelle renaissance î Le second Faust s'éveille dans le plus magnifique paysage des Alpes. Elfes et sylphes, ces génies élémentaires de la nature vivante, après lesquels il soupirait autrefois dans sa sombre retraite, l'entourent maintenant de leur ronde caressante et guérissent son âme endolorie de leurs voix aériennes. Le soleil de la Vérité divine se lève sur lui, et son approche ressemble au fracas dutonnerre, à de formidables fanfares de joie qui retentissent aux « oreilles de l'esprit ». Ce soleil annoncé par Ariel à des esprits, ce soleil qu'il suivait jadis sur l'aile du désir, l'inonde maintenant de ses rayons et le chauffe jusqu'à la moelle des os. A sa lumière tout s'illumine, depuis les glaciers rougissants jusqu'aux fleurs et aux feuilles humides de rosée qui émergent du gouffre vaporeux. « La clarté du ciel fond sur l'abîme, — un paradis naît à Tentour. » Cette Vérité éblouissante, l'homme ne saurait la contempler en face, mais du moins peut-il en saisir les reflets prismatiques dans la vie humaine, car elle s'y joue comme le soleil se joue dans Tarcen-ciel qui danse sur l'écume de la cataracte. Voilà
sous quels auspices Faust commence sa nouvelle carrière. Parvenu à ce degré de conscience, il a vraiment élargi son être à l'être de l'humanité. Ses souffrances, ses luttes, ses ambitions sont désormais les siennes.
La politique ne peut le retenir qu'un instant, car ce n'est qu'une mascarade, un trompe-l'œil, un assemblage d'expédients. Méphisto peut en faire ses délices et émerveiller les badauds par sa magie de prestidigitateur, Faust n'y serait qu'un enfant. Il sait bien que ce n'est point par ce bout que le genre humain peut se régénérer. Son désir va plus au cœur des choses, il sent en soi l'aspiration profonde, innommée, indestructible, vers la Beauté, la Beauté humaine, qui ne s'est révélée pleinement qu'une seule fois dans le cours des âges, en Grèce. Ce désir, qui n'existe chez la plupart qu'à l'état de caprice frivole ou de faible étincelle, le consumme comme un feu dévorant et s'empare de toutes ses fibres. Pour retrouver la beauté vivante sous la forme d'Hélène, pour rendre la vie à ce fantôme et le faire rayonner aux yeux du monde, il n'est rien qu'il ne tente. Que ne peut la magie de l'esprit, de la volonté et du 'désir souverain ? Il ira la chercher jusque chez les Mères, divinités mystérieuses qui président aux formes originaires de tous les êtres, qui trônent dans le vide insondable et illimité. « Dans ce néant il trouve l'univers. » En possession
du trépied magique qui fait sortir de l'abîme les formes du passé, il évoque le fantôme éblouissant d'Hélène devant la cour de l'empereur1. Mais la voir n'est rien ; il faut qu'il la possède. Pour cela il la poursuivra de mystère en mystère et d'initiation en initiation. Nous assistons alors à cet acte entièrement grec qui a presque la majesté d'une tragédie de Sophocle et nous représente le mariage d'Hélène et de Faust dans une nouvelle Sparte et une nouvelle Arcadie. Quiconque a aimé la Grèce, quiconque a essayé de la faire revivre et de pénétrer dans son cercle d'enchantements verra dans ces scènes plus qu'une fantasmagorie, le poétique et symbolique accomplissement d'undes rêves les plus ardents des âmes d'élite; l'union du génie moderne avec la beauté grecque ressucitée, celui-là seul comprend de quelle force s'étreignent les deux amants. Dans leur bienheureuse retraite, Hélène et Faust vivent en dehors des temps ; pour eux le passé et le présent se confondent dans un moment immortel, la nature leur prodigue ses splendeurs luxuriantes, et le chœur antique reforme autour d'eux ses rondes les plus fougueuses aux sons entraînants de la lyre d'Euphorion, leur fils chéri. Mais, hélas ! les renais-
4 L'évocation d'Hélène dans le second Faust n'est pas, comme on sait, une pure invention de Goethe. Le motif est emprunté à la légende, comme en général le poème tout entier sort du noyau vivacc du mythe populaire.
sances de la beauté sont éphémères comme son apparition. Euphorion, fruit précoce de cet amour passionné, meurt victime de son excès d'enthousiasme ; Hélène rentre avec lui dans le monde souterrain, ne laissant à Faust que son vêtement, sa divine enveloppe.
Ainsi Faust a parcouru tous les cercles de l'existence, il a fait le tour des choses. Ce n'est pas le désespoir qui lui est resté, mais le besoin d'activité. Vieux, il a beau être aveuglé, la lumière intérieure, l'immortelle vérité luit toujours plus fort. Que faire à la fin de ses jours, sinon fonder une œuvre durable, faire entrer le souffle de son âme dans les autres, conquérir quelque chose sur le temps qui détruit tout ? De là ce terrain nouveau qu'il conquiert sur la mer, cette cité qui s'élève à sa voix, cette nation généreuse et hardie qui grandit sous son inspiration Lutter, lutter encore, s'affranchir, s'élargir sans cesse, est son dernier mot. « Être debout sur un sol libre avec un peuple libre, » est son dernier rêve. Dans ce pressentiment il jouit du bonheur suprême et rend son dernier soupir avec cette pensée. Faust est mort, mais il a gagné sa gageure contre le démon. Rien n'a pu combler son cœur, ni la science ni la jouissance. Il s'est lancé avec la soif de L'infini dans l'activité incessante, il n'a trouvé la vérité de la vie que dans la sympathie ardente et
sacrée qui fait refluer le monde dans le cœur de l'homme et qui seule lui donne la possession du divin, puisqu'elle le rend créateur à son tour.
Ce coup d'œil jeté sur le Faust de Gœthe suffit pour nous convaincre que la poésie moderne atteint ici sa plus haute cime. Ce genre de conception est fort différent de celui de Shakspeare, qui prend l'homme dans l'histoire et lui donne la plus grande expansion possible. Ici nous marchons en plein idéal et nous embrassons les plus vastes horizons de l'esprit. Des régions entières de l'histoire et de la vie se résument en un type, dont le destin est le destin même de l'humanité moderne. Pourtant ce caractère grandement dessiné n'est pas moins vrai que les personnages variés qui l'entourent. S'il se meut dans une sphère plus vaste, il vit de notre vie, son sang est le nôtre> nous souffrons et jouissons avec lui les douleurs et les joies de l'infini. Après le long chemin qu'elle a parcourue, la poésie revient donc avec Faust au mythe et au drame idéal qui représente l'homme éternel et élève l'art à la hauteur d'une religion. C'est pourquoi l'on peut dire, en un sens, que ce poème ferme le cercle de la poésie et achève le long développement qui commence au moment où elle se sépare des autres arts après la décadence de la tragédie grecque. En accomplissant cette évolution, elle est revenue, avec
Shakspeare, à la mimique vivante et persuasive ; avec le Faust de Gœthe elle revient aussi à la m'usique, ou du moins elle y touche. Quoique l'ensemble du poème se maintienne dans la langue du drame parlé, l'appel pressant de la poésie à la musique n'est nulle part plus sensible qu'ici. Comment nous représenter sans musique l'évocation de l'Esprit de la Terre, la matinée de Pâques et tant d'autres scènes ? Si la seconde partie de la tragédie se dérobe à la mise en scène, c'est que la musique seule la rendrait possible. Seule elle pourrait faire sortir de l'abîme l'image rayonnante d'Hélène et faire résonner la lyre et la voix d'Euphorion. Le même fait que nous avons noté à propos de la tragédie d'Eschyle et de Sophocle revient s'imposer à nous : dès que le drame s'élève aux plus hautes sphères, il réclame la musique, et demeure incomplet sans elle.
Si cette vérité nous frappe à chaque instant dans le premier et le second Faust, elle éclate avec force à la conclusion du poème. Après la mort de son héros, Gœthe sentait le besoin de résumer la substance idéale de sa vie en un tableau grandiose et de nous montrer sa continuation clans la sphère spirituelle, dans les mondes supérieurs. C'est pour cela qu'il fait descendre le ciel sur les cimes delà terre et nous représente la transfiguration de Faust parmi les saints et les anachorètes campés dans
des gorges montagneuses qui avoisincnfc l'éternel azur. En passant à cette dernière scène, où la vie du héros aboutit à l'éternité, nous éprouvons une sensation analogue à celle du navigateur qui passe subitement de la vague fluviale à Tonde submergeante et au mugissement de l'Océan. Ici nous n'approchons plus seulement de la musique, nous y voguons à pleines voiles. Dans ces rythmes fluides, dans ces extases débordantes, ces ivresses d'amour et de sacrifice, nous sentons déjà les élancements de la mélodie et les effluves de la symphonie. Faust est sorti du dogmatisme chrétien pour étreindre la beauté grecque; à la fin il rentre dans le sentiment immortel qui est au fond du christianisme, l'amour transcendant, la mystique immersion de l'être fini dans l'infini. Il touche ainsi les deux extrêmes de la civilisation et de la pensée. Car cette oscillation est l'oscillation même de l'esprit humain à travers les siècles. Si l'esprit qui agite les mondes est à la fois concentration et diffusion, cle même l'esprit humain oscille et oscillera sans cesse dans son mouvement religieux entre l'adoration de la forme et de la beauté, dont la Grèce est l'inégalable expression, et l'aspiration à l'Être suprême, l'oubli de soi en Dieu, qui est l'essence du christianisme. Là, dans cette région sublime où Faust est accueilli par l'âme transfigurée de Marguerite, où les splendeurs mêmes du monde visible s'évanouissent et ne
semblent plus que des symboles passagers, là où YÉternel Féminin flotte au-dessus des dernières cimes sous la figure rayonnante de la Mater gloriosa, et attire les âmes en haut par la force de l'Amour, — là aussi règne le souffle tout-puissant de la Musique.
En nous séparant de la tragédie grecque, nous lui avions dit adieu. Nous voici revenu avec la Poésie, à travers le labyrinthe montagneux du monde réel, aux plages enchantées de ce mystérieux océan de l'Harmonie. C'est la Musique que Dante a pressentie dans son paradis; c'est« la céleste Musique » que Shakspeare évoque avec Ariel au sortir des mêlées sanglantes de l'histoire; guidées par sa mélodie divine, l'Asia et la Panthéa de Shelley s'élancent à la recherche du grand secret qui doit délivrer Prométhée; c'est elle aussi qui accueille Faust dans l'éternité et l'enlève sur ses ailes. — Ainsi d'âge en âge nous avons surpris l'éternel soupir de la Poésie vers sa sœur perdue. Ce soupir est devenu un appel passionné et promet le revoir.
Mais la Musique, de son côté, qu'est-elle devenue sur le vaste océan de l'Harmonie? S'est-elle élancée, elle aussi, vers sa sœur? Nous devons la suivre dans son voyage.