‹ Le drame musicalChapitre 25 sur 34 · HISTOIRE DE LA MUSIQUE · texte numérisé non relu

HISTOIRE DE LA MUSIQUE

Si du monde des formes visibles et des idées, où se meuvent la poésie et les arts plastiques, nous entrons dans le monde des sons et de l'harmonie, notre première impression est celle d'un homme qui passe brusquement de la lumière à une profonde obscurité. Là-bas tout s'explique, s'enchaîne et fait image ; ici tout jaillit de l'insondable, tout est ténèbres, mystère. Là-bas, la fixité rigide des contours, la logique inflexible de formes immuables ; ici le flux etle reflux d'un élément liquide, toujours en mouvement et en métamorphose qui recèle tout l'infini des formes possibles. Dans cette nuit impénétrable où nous plongeons avec la musique, l'onde de la vie nous secoue puissamment, mais il nous est impossible de rien voir et de rien distinguer. Amesure cependant que l'âme s'habitue à cette région étrange, il lui vient une sorte de seconde vue. Elle ressemble à la somnambule qui, saisie d'un sommeil

de plus en plus profond, s'abîme dans son rêve et voit disparaître les objets réels. Mais tandis que s'efface le dehors des choses, le dedans apparaît avec une clarté merveilleuse. Ainsi, devenus clairvoyants par la musique, nous découvrons peu à peu un monde nouveau. Ce que nous percevons , nous ne saurions le peindre, mais nous sentons rame vibrante des choses nous parler, nous envahir, nous entraîner; parfois même, dans le tourbillon dont elle nous enveloppe, nous croyons la voir surgir et prendre corps. La terre avec les formes innombrables du règne organique et humain, a disparu, mais des profondeurs nocturnes s'élancent en mugissant les Esprits éternels qui font et défont les êtres dans leur course vertigineuse. Le souffle créateur court dans leur chevelure, flamboie dans leurs yeux et, tandis qu'ils apparaissent et disparaissent sous un éclair, ils laissent sur leurs traces la phosphorescence infinie de mondes en germe et en devenir. — Tel est l'effet surprenant de la grande musique instrumentale où la puissance de cet art atteint son plus haut degré.

C'est cette région que nous devons parcourir. Mais pour nous y orienter, il faut fortifier en nous cette seconde vue qui change les convictions de l'âîne en vérités de l'esprit, et nous ne saurions mieux le faire qu'en nous pénétrant de l'essence de la musique. Nous aurions beau étudier la partie

technique de cet art, elle ne nous apprendrait rien sur sa nature intime. Ni les lois de l'acoustique, ni les rapports numériques entre les vibrations des divers sons, ni la structure savante de l'harmonie, ne nous enseignent ce qu'est la musique en ellemême. Mais lorsque nous comparons le sentiment qu'elle nous inspire avec l'effet que produisent sur nous les arts plastiques, cette essence se révèle tout d'un coup. Qu'éprouvons-nous en face d'une statue ou d'un tableau, et qu'éprouvons-nous au son d'une belle mélodie ou d'une harmonie saisissante? La statue et le tableau nous rappellent des formes connues, des objets particuliers; à travers ces formes nous pénétrons jusqu'à leur âme ; nous y devinons la vie, le sentiment et la pensée, mais nous ne le faisons que par l'intermédiaire de l'imagination et l'effort de l'intelligence. Que l'accent musical de la voix humaine ou des instruments agit autrement, et combien diverse la sensation qu'ils provoquent ! fis ne nous présentent aucun objet réel, ne réveillent aucune image précise. Néanmoins ils nous frappent directement, nous pénètrent jusqu'au fond et nous persuadent comme la vie ellemême. Qui n'a senti cela en écoutant certains chants populaires? Telle mélodie rapportée de l'Inde par un voyageur nous fait voir comme en songe les bords du Gange avec leur ciel enflammé et nous remplit de cette ardeur qui, après l'élan, aspire à

l'éternel sommeil, comme la bayadère dans sa danse languide et passionnée. Telle mélodie suédoise, aux notes longues et tristes, déroule par enchantement à nos yeux les forêts sombres où se perd la voix humaine ; elle nous pénètre de ce désir infini qui est l'appel de l'ami à l'amie par-dessus les abîmes, et qui est aussi l'éternelle nostalgie du Nord après le Midi. Ainsi, en quelques sons, l'âme de deux peuples s'épanouit. Ces mélodies, même sans paroles, nous disent d'une manière plus incisive et plus profonde ce que nous disent cent tableaux et mille descriptions. — Que conclure de là, sinon que la musique est l'expression la plus directe, la plus forte et la plus irréfragable de l'âme humaine, tandis que les autres arts qui nous donnent des représentations du monde réel, n'en sont que des expressions médiates et limitées qui ont besoin de traverser le milieu de l'intelligence et de l'imagination avant de nous convaincre. Il y a dans la nature un dehors et un dedans, un dessus et un dessous. La musique nous donne le dessous et le dedans, et ce fond est l'énergie vivace qui se manifeste comme instinct dans les règnes inférieurs, comme sentiment actif et volonté consciente chez l'homme. Toutes les formes du monde visible, tous les individus ne sont que des apparitions changeantes de la force universelle. Eh bien, ce n'est pas avec les individus, c'est avec cette force originaire que la

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musique nous met en contact magnétique. Pour cette raison nous pouvons dire qu'elle nous fait jeter un regard par delà le monde extérieur et visible dans le monde intérieur et secret des forces. Si notre esprit enserré dans la logique du temps et de l'espace ne peut déchiffrer ses révélations, notre âme descend avec elle dans l'organisme et dans l'âme de l'univers *.

* Une idée remarquable sur l'essence de la musique a été émise par Schopenhauer dans le troisième livre de son ouvrage : Die Welt als Wille und Vorstellung. Selon ce philosophe, la musique exprime, non les formes du monde visible, mais l'essence métaphysique du monde. Les autres arts se rattachent tous à un objet réel ; la musique, sans reproduire une chose particulière, nous parle et nous convainc directement. Nous ne savons pas ce qu'elle représente; mais nous sentons ce qu'elle exprime. Les autres arts agissent sur nous par l'intermédiaire de la réflexion et de l'imagination; la musique, par contre, agit sans le secours de l'idée de causalité et nous touche tout droit dans le fond de notre être. Le philosophe en tire la conclusion que, si les arts plastiques représentent les types éternels des cboses, les idées de Platon, en qui l'âme du monde se condense et s'individualise, la musique exprime cette âme ellemême, ou, si l'on veut, la chose en soi. Elle nous donne la quintessence de la vie sans ses formes apparentes, les passions sans les motifs qui n'en sont que l'occasion, la nature sans enveloppe. II semble donc qu'en l'écoutant nous sentons la volonté, le désir éternel qui est en nous et dans les choses, se mouvoir de son mouvement propre, en toute liberté. C'est ce qui fait dire à ce métaphysicien que le monde des sons et le monde des phénomènes, la musique et la nature, ne sont que des expressions diverses d'une seule et même chose, et que quiconque trouverait moyen d'expliquer la musique dans tous ses détails, de rendre son contenu en idées, aurait trouvé par là même le dernier mot de la philosophie. Leibniz a défini la musique : Musica est exercitium arithmeticœ occultum nescient\s se numerare animi. Schopeohauer change ainsi cette définition : Musica est exercitium metaphgsices occultum nescientis se philosophari animi, ce qui revient à dire que la musique est une

Les arts plastiques nous confirment dans notre personnalité; la musique nous en détache. Ceux-là accentuent la séparation entre tous les individus, celle-ci la supprime et nous fait sentir notre unité avec le monde. La statue immobile et rayonnante sur son socle ne nous dit-elle pas:« Jesuisdéesse, je dure éternellement et rien ne me changera ? » En face de cette divine personnalité, la nôtre se renforce ; nous nous affirmons. Mais quand nous frappent les vagues de l'harmonie, quelles surprises, quels bouillonnements intérieurs! Nous ne savons si elles sortent du dehors ou de nous-mêmes, nous nous y abandonnons et nous y laissons fondre volontiers et sans réserve. La musique fait disparaître d'un coup de baguette la barrière qui nous sépare du monde extérieur, car le son qui entre dans notre oreille nous semble identique avec les émotions de notre âme. Ce que l'histoire naturelle et la philosophie racontent longuement, péniblement, à notre intelligence, ce dont la poésie illumine notre imagination : la parenté originaire, l'identité de l'homme et de la nature, la musique nous le dit

métaphysique de rame qui échappe au raisonnement philosophique. Pour éclaircir ce mystère, il faudrait en effet saisir le rapport, le joint, le point initial commun du son et de la forme, du monde de l'harmonie et du monde de la lumière. Ce joint se trouve dans l'essence spirituelle de l'âme, dans laquelle Schopenhauer n'a point pénétré. Il n'a vu l'ait delà que sous forme de nature inconsciente et non pas d'esprit conscient.

tout d'un coup. En un sens, le monde des individus est une grande illusion figée dans le temps et dans l'espace, illusion éternelle qui est la condition même de l'existence et impose à tous les êtres la lutte et la douleur. La magie suprême de la musique dissipe momentanément cette illusion et nous fait jouir de l'immersion dans l'Être universel, où surnage notre conscience. — Ainsi le monde nous apparaît d'habitude comme une grande scène dont nous sommes séparés par un abîme infranchissable. D'un point de l'espace et du temps, comme d'un récif de la mer, l'individu contemple la terre lointaine où se balancent désireusement les arbres et se jouent les formes innombrables des vivants. Tout cela est-il autre chose qu'une vision entre les flots et les nuées mouvantes? Mais que l'océan de l'harmonie se mette à retentir, qu'une voix mélodieuse vienne de là-bas jusqu'à lui, aussitôt de spectateur il devient acteur. Il se précipite dans la scène du monde comme sur les ailes d'un esprit, il se sent ondoyer avec le Ilot, frémir avec les feuillages; des bras passionnés l'entraînent dans la ronde exultante des hommes, si joyeuse et si belle, que les dieux se penchent pour la contempler. Submergé par les vagues de ce rythme enivrant, il s'écrie : « Enfin je respire, enfin je m'oublie! J'ai trouvé mes frères, et l'Infini me traverse! »

Le son est la plus universelle des langues. Har-

monie des sphères, bruissement des eaux, hurlement de l'ouragan, cri des animaux, voix de l'enfant, il devient mélodie dans l'homme et symphonie dans l'humanité. La musique à tous ses degrés part de la même source, le sentiment actif, désir et volonté qui est notre fond et le fond des choses. Mère du langage, révélatrice de l'Être caché, transfiguration suprême de la vie, elle est le plus intime, le plus persuasif, le plus universel des arts.

Maintenant que nous avons reconnu sa nature métaphysique et son essence universelle, il nous sera plus aisé de suivre son développement dans l'histoire. Cette nature, il faut le dire, ne pouvait être reconnue que dans les temps modernes, après la longue élaboration de cet art pendant près de deux mille ans. Nous avons vu que, chez les Grecs, la musique n'apparaît point séparément. S'ils connurent à l'époque de leur complète décadence quelque chose qui ressemble à nos concerts d'instruments, cette production n'a laissé aucune trace dans l'histoire et ne mérite pas le nom d'art. Le Grec ayant su mieux que personne réaliser le beau, c'est-à-dire l'harmonie clans la société, depuis Homère jusqu'à Phidias, comment eût-il séparé la musique de l'art représentatif et de la poésie? La musique était pour lui ce que nous pourrions désirer qu'elle devienne pour nous, le fluide divin qui pénétrait et ennoblissait toute sa vie. Elle apparaissait déjà comme

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eurythmie dans les colonnes du temple, elle ordonnait, par ia flûte et la cithare, les mouvements variés des danses innombrables, depuis la pyrrhique jusqu'aux chœurs de la tragédie ; enfin elle présidait à l'éducation du jeune homme et remplaçait tout ce que nous appelons aujourd'hui humanités; car elle comprenait la poésie, la mimique et la danse. D'elle découlait la grâce des mouvements, la parole harmonieuse et cette sérénité qui est l'éther d'une vie supérieure. Les biographes nomment les maîtres de musique des hommes illustres, non seulement pour des poètes comme Eschyle et Sophocle, mais encore pour des hommes d'État comme Périclès et des guerriers comme Èpaminondas. Àristote distingue soigneusement ce genre d'éducation d'avec celui des virtuoses, qui n'exercent point leur art pour le développement moral, mais pour le vulgaire plaisir de la foule, métier indigne d'un être libre, affaire d'homme à gages.

On voit par là combien le fluide élément musical enveloppait et pénétrait l'ensemble de la civilisation grecque. Mais par cela même que le Grec ne séparait pas le monde extérieur du monde intérieur, le règne de la lumière et le règne des sons, il ne connut de la musique que la surface, c'est-à-clire la mélodie simple, non sa profondeur, qui est l'harmonie. Le christianisme frappa d'anathème ces temples, ces dieux, ces danses et toute cette beauté luxu-

riante. Ce monde radieux s'évanouit. Chassée du royaume de la lumière, la musique dut se réfugier dans le royaume intérieur de l'âme, où il n'y a ni forme, ni couleur. C'est en devenant un art spécial, indépendant, abstrait, qu'elle put mesurer ses propres profondeurs et descendre dans les arcanes de la nature. Elle se plongea jusqu'au fin fond de cet océan de l'harmonie, qui désormais est son empire propre. Mais du sein de cette mer incommensurable pour laquelle sa sœur voudrait quitter les sommets de la pensée abstraite, elle aspire puissamment à la lumière. Et elle l'a trouvée ! Car, de même que la Poésie, après avoir fait le tour des choses, cherche à se retremper et à s'apaiser dans l'onde infinie du sentiment pur, qui est le domaine de la Musique, de même la Musique, qui sort de cette mer du sentiment infini, tend à s'incarner dans les formes visibles et dans l'idée définie qui est le domaine de la Poésie. Les deux Muses sœurs, altérées l'une de l'autre, se rencontrent enfin et s'unissent joyeusement dans l'humanité idéale.

L'histoire de la musique est donc une marche de l'ombre à la lumière, de l'instinct à la conscience, de l'indéterminé à la forme, du sentiment à l'idée, de Dieu àl'homme, de l'harmonie infinie à la mélodie infinie. — Dans une légende hindoue, un solitaire ascète, banni dans le désert, fait sortir des sables brûlants, par la seule force de ses incantations, des

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forets de palmiers, des cascades écumantes, toute une nature exubérante et fraîche. C'est ce que la musique a fait dans notre monde moderne. Au fond de sa solitude elle récrée le monde, le refait plus beau, et « dans ce néant retrouve l'univers. »

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