CHAPITRE PREMIER
le chant d'église catholique, palestrina
Le génie du christianisme est opposé par son essence aux arts plastiques et représentatifs, parce qu'il condamne la vie des sens et se défie de la beauté ; mais il favorise le développement musical, parce qu'il engage l'homme à se renfermer en luimême et à se créer un monde intérieur. Aussi la musique est-elle la création artistique la plus originale des temps modernes, et d'une immense portée qui égale peut-être celle de l'art grec. Son développement ne se fit d'abord qu'avec une extrême lenteur, à travers une série de tâtonnements barbares, jusqu'au xvic siècle ; alors son épanouissement arrive tout d'un coup et va toujours grandissant. Cette lenteur s'explique ; car la musique avait tout à créer* ses instruments, ses lois, sans secours extérieur et sans autre guide que le sentiment instinctif. Nous n'entrerons qu'incidemment dans sa structure technique ; ce qui nous importe ici, c'est de la
suivre en ses grandes phases et de comprendre l'esprit qui anime cet art si mystérieux et si puissant. — La musique religieuse de l'Église romaine nous laissera encore comme plongés dans une nuit épaisse loin de la terre des vivants ; le réveil mélodieux des troubadours, les chansons populaires, et le cantique protestant, nous feront entrer dans une pénombre pleine de rayons et d'aurores où nous pressentons déjà le règne de l'harmonie ; enfin, la musique symphonique, qui aboutit à Beethoven, nous inondera de la pleine lumière d'un monde nouveau. — Si le développement de la poésie est l'histoire intime de l'esprit humain, le développement de la musique est l'histoire plus-intime encore de lame moderne, depuis son tressaillement dans les limbes jusqu'à son épanouissementau grand ciel. Les racines de la musique moderne plongent leurs ramifications invisibles jusque dans les premières communautés chrétiennes. C'est là que, dans la douleur et l'espérance, s'agite vaguement une âme nouvelle. Les Actes des apôtres nous parlent déjà des psaumes que les fidèles récitaient en mémoire du Maître bien-aimé. Ce chant pneumatique ou d'inspiration était une sorte de murmure, de vague mélopée, une giossolalie entrecoupée de soupirs et d'élancements. Il est le principal élément du culte dans les premières Églises chrétiennes. L'état d'âme qui le produisait devait ressembler à cette
extase profonde, à cette adoration sans limite, à cette illumination intérieure de Marie-Madeleine qui a eu la vision de Jésus après la résurrection, ou des apôtres àEmmaus qui ont vu paraître et s'évanouir le divin Maître et sont encore effrayés et ravis de sa présence surnaturelle. Par la suite, ce ne fut pas en pleine lumière que se développa cette étrange psalmodie, mais sous le coup des persécutions, dans les labyrinthes souterrains des catacombes. Là, dans la nuit humide des cavernes taillées dans le tuf noir, où brille vaguement, à la lueur d'une torche incertaine, la tête byzantine de quelque saint avec son auréole d'or, sur la pierre grossière qui recouvre le tombeau d'un martyr, est réunie la foule des fidèles. C'est là qu'est né le chant chrétien. Qui croirait que le murmure infime de ces obscures assemblées sera capable de renverser les temples et les dieux qui se dressent là-haut ? Telle est cependant la force des révolutions de l'âme humaine. Que nous sommes loin du radieux monde grec, de ses formes nobles et parlantes. Ici la scène est sombre et terrible, l'homme se concentre sur luimême et cherche à s'approcher de la divinité par une sorte de frémissement intérieur. C'est cet oubli de soi, cette confusion des âmes dans un sentiment étranger à la terre, qui semble scandaliser les écrivains romains et auxquels ils donnèrent parfois de si étranges interprétations.
Saint Ambroise, au ive siècle, et Grégoire le Grand, au vme, fixèrent, développèrent et accentuèrent les mélodies vraiment populaires nées ainsi dans les assemblées chrétiennes de l'Eglise primitive. Ce cantus firmUS ou plain-chant qui faisait verser des larmes d'attendrissement à saint Augustin et « descendre la vérité dans son âme, » selon ses propres paroles, fait encore aujourd'hui le fond de la liturgie romaine. 11 est triste et monotone pour nos oreilles, parce qu'il est sans rythme *. La parole y est dissoute dans le son et perd à peu près toute signification, de même que l'intelligence du croyant abdique devant un sentiment sans limite.
1 Ce qui frappe au point de vue technique clans le chant ambrosien et grégorien, c'est que le sentiment de la tonique et de la dominante commence à y percer.. Le sentiment de la tonique (note fondamentale de la gamme) et de la dominante (la quinte) est le commencement de l'organisme harmonique en musique , la cellule primitive, d'où sortira cette immense végétation. Il apparaît déjà chez les Grecs, mais indistinctement et comme un vague soupçon. Pour eux, la gamme n'était pas, comme pour nous, un tout organique dont l'accord pariait constitue la forte ossature, mais plutôt un assemblage de sons, où la voix, se promenait sans conclusion nette. Pour eux la conclusion était dans le geste visible et dans la parole vivanle. Nous cherchons la conclusion dans le sentiment intérieur et par conséquent dans le son lui-même. Voilà pourquoi les Grecs n'euraDt qu'une faible idée delà tonique et de la dominante, qui deviennent, par l'adjonction de la tierce, la base de tout l'édifice harmonique . Leur oreille percevait surtout le rapport d'un son avec le son voisin, mais beaucoup moins les rapports organiques entre tous les sons d'une même mélodie. Et cela leur, suffisait, parce que toute leur attention se portait sur les mouvements du corps humain accompagnés du verbe intelligent. La création de l'harmonie correspond au développement d'un sentiment intérieur qui cherche en lui-même sa justification,
Que nous dit ce chant grave et d'une monotonie parfois funèbre? Que ce soit le Te Deum, le Magnificat ou le Miserere, toujours il semble raconter la misère inéluctable de l'humanité résignée à souffrir, son appel à la justiee éternelle etàla rédemption dans l'autre monde. Le rythme qui est la vie, le verbe qui est la lumière, sont absents. Car ce n'est pas le verbe vivant, créateur de la libre mélodie, qui traverse ces litanies. Sévère, triste, inflexible, la mélopée se prolonge dans le mode mineur sous les voûtes sombres de la basilique. On dirait la marche lente de l'humanité sans espérance à travers « la vallée de l'ombre de la mort ».
C'est dans les églises écartées du grand chemin de la civilisation, dans les couvents millénaires, que l'on trouve encore l'impression primitive et grandiose du vieux chant grégorien.
Je parcourais par une matinée splendide le vaste et beau cloître qui couronne \zMonte-Cassino. Une procession sortant de l'église vint droit sur moi. C'étaient les pères du chapitre célébrant la messe du dimanche. Revêtus de i'étole blanche, ils s'avançaient gravement en deux files parallèles. En tête du cortège un enfant balançait l'encensoir d'un mouvement monotone et marquait la mesure du chant incisif et solennel. Les voix aiguës des enfants de chœur suivaient à l'octave et domim3ient les basses
fortes et sonores des prêtres, qui s'élevaient en gammes mineures pour redescendre dans les profondeurs lugubres. La sombre psalmodie n'avait rien de la terre et rien du ciel. Mais il y avait une majesté terrible dans ce chant rigide et implacable, qui traversait la moelle des os. Cette procession sans public sous les arcades solitaires du cloître où l'on ne voit que la pierre blanche et l'azur éclatant, ces prêtres absorbés dans leur missel ne chantant que pour eux-mêmes semblaient des revenants en plein jour, des Ames voyageant dans l'éternité et pour qui toute mesure du temps a cessé. Elles vont, sans s'arrêter, à travers les espaces vides et jouissent dans une paix funèbre du grand Consummatum est. Avec le chant grégorien on se promène dans ces solitudes de Dieu où se perd le souvenir de tout lien terrestre. C'est ainsi que Cassien et ses amis allaient cherchant Dieu dans les thébaïdes de l'Egypte, s'enfonçant de désert en désert et ne voulant plus revenir.
Ainsi l'âme chrétienne entonne le sinistre Miserere en poursuivant son interminable pèlerinage à la recherche de Dieu. Mais, alors même qu'elle l'invoque, elle en est loin. Le chant grégorien avec son monotone unisono exprime cet éternel appel, ce cri des masses humaine : De profundis clamavi ad le, cette mélodie de la résignation, sans autre espérance que l'au-delà. Sous cette mélodie funèbre
le troupeau des fidèles se courbe dans la nef ténébreuse de l'église comme sous un vent de mort. Palestrina, dernier terme du chant d'église catholique, ouvrit le ciel au-dessus de ces têtes accablées. De même que dans la vie des saints, à des souffrances horribles succède la délivrance, une sorte de seconde existence dans la paix parfaite et le détachement du monde, de même à la sombre mélodie du chant grégorien succèdent les harmonies célestes de Palestrina. Il y a aux Uffizi de Florence un saint Sébastien de Sodomaqui est un chef-d'œuvre unique, parce qu'il nous donne mieux qu'aucun autre tableau la sensation du martyre et de la vision extatique. Le beau corps de l'adolescent lié contre un arbre est percé de flèches, couvert de gouttes de sang et tout frémissant de douleur. Mais sur son visage et dans son regard tourné vers le ciel, se joue, à travers la souffrance, un ravissement céleste. L'état d'âme qui se reflète sur ce visage est semblable à celui que produisent les chœurs de Palestrina. Pour s'en faire une idée il faut se rappeler aussi la vision que saint François d'Assise eut du Christ crucifié, et l'entretien de saint Augustin avec sa mère Monique, où tous deux, après avoir parlé de la nature de Dieu, se sentirent, « par un soudain transport du cœur », enlevés au-dessus du tumulte de la terre et de tous les objets visibles dans le sein de « l'éternelle vérité ». Telles sont les secrètes correspondances
de la métaphysique, du sentiment religieux et des arts entre eux. Mais ce que la peinture laisse entrevoir à notre imagination, ce que le philosophe chrétien nous explique péniblement, ce ravissement à travers la douleur dans une région de félicité supraterrestre, la musique nous en inonde avec plénitude et le réalise en nous-mêmes1.
Qu'on imagine maintenant un de ces chants tels qu'on les entendit pour la première fois dans la semaine sainte en 1560 dans l'église du Vatican à Rome. La foule est asssemblée entre les piliers grisâtres sous l'immense voûte. Quelques cierges brillent faiblement au fond de la colossale basilique plongée dans l'obscurité. Le corps pâle du crucifié flotte seul dans la pénombre au fond de l'église. Pendant que les fidèles s'approchent un à un pour recevoir l'hostie, tombe d'en haut un chant extatique sur ces paroles : « Que tai-je fait, ô mon peuple? Réponds-moi. » On ne dirait pas des accents humains, mais des cantiques d'anges bienheureux. Car on oublie les paroles sous le ravissement de ces harmonies surnaturelles. Les voix glissent les unes
1 Paleslrina, lui aussi, connut ces phases. Vers le milieu de sa carrière, la mort de sa femme bien-aimée l'accabla d'une douleur profonde. Pendant de longs mois il laissa tout travail ; enfin il composa le psaume : Nous étions assis près des eaux de Babel, pour être chanté sur la tombe de sa femme. Ce devait être sa dernière œuvre dans sa pensée. Mais peu à peu il se remit à composer, et le grand essor de son génie date de là.
sur les autres en modulations étranges et suaves qui nous pénètrent de frémissements séraphiques. Chacune poursuit son chemin, et cependant leur accord et leur succession forment un tissu d'une merveilleuse beauté. Ici la mer de l'harmonie n'est pas soulevée par les vagues puissantes du rythme. Elle s'étend à perte de vue comme une nappe liquide dont le bleu profond s'irise de toutes les couleurs de l'arc-en-ciel par une série de dégradations insensibles. Nous flottons sur cette mer illimitée entre toutes les tonalités possibles.
Toutes les souffrances terrestres, tous les martyres de l'âme, se dissolvent ici dans l'adoration sans bornes de Dieu fait homme, du Christ souffrant et aimant. La douleur s'est changée en délice comme chez saint François et sainte Thérèse. Parvenu à ce degré de puissance, le sentiment intérieur qui résulte de l'impression musicale, finit par se traduire en vision. Que voit le croyant, quand, sous les effluves de ces harmonies transcendantes, il lève les yeux de la sombre masse humaine vers la voûte où la lumière mourante du jour lutte avec le crépuscule? Sur des nuages bleuâtres flottent des cercles lumineux de séraphins agenouillés dont les têtes levées ont l'expression ardente de la contemplation et de l'extase. Leurs yeux sont noyés dans la gloire divine qui vient irradier sur leurs faces. A mesure que s'épandent les ondes mélodieuses
DE PALESTRIXA A BEETHOVEN 183
qui les enveloppent, ils s'enlacent avec effusion et forment la rose mystique. Ainsi portés, enlevés les uns par les autres, ils tournent, ils glissent, ils montent dans un transport d'adoration. La voûte s'ouvre sur leurs têtes; ils montent toujours jusqu'à ce que l'azur profond engloutisse la vision splendide, sans que l'œil ait perçu le moment de sa disparition, ni l'oreille le dernier son de la mélodie qui semble expirer dans le silence des espaces.
Un double phénomène se produit sous l'influence de cette musique et nous en découvre le sens caché. C'est d'abord l'absorption de l'individu dans la communauté pendant que le chant qui descend des galeries supérieures passe et repasse sur elle , si bien que dans ce moment-là toutes ces âmes n'en forment qu'une seule. C'est ensuite l'absorption de la communauté dans la pensée de son Dieu. Car à mesure que le chant se prolonge, cette grande âme humaine s'identifie avec la vision merveilleuse qui flotte làhaut, laquelle à son tour va s'absorber et se dissoudre dans le ciel.
Ainsi, Palestrina, le grand, l'incomparable compositeur religieux, nous révèle à la fois le fond du christianisme transcendant et le fond de l'harmonie pure, mère delà musique moderne, dont l'essence est le sentiment infini.