LES TROUBADOURS. — LE CANTIQUE PROTESTANT ET LE MONDE DE L'HARMONIE
L'âme de l'humanité vivait donc au moyen âge dans cette région du sentiment sans limite, et la mer de l'harmonie était le vaste et incommensurable asile où elle se retirait loin du monde. Comment fit-elle pour saillir à la lumière de ce ténébreux abîme? Ce fut à l'aide du rythme et de la mélodie individuelle. Cette mélodie et ce rythme pouvaient seuls mettre en mouvement la masse immense de l'harmonie et soulever à sa surface ces vagues superbes qui vont se briser en mugissant sur les rives de la poésie et de la danse.
Pour surprendre le premier jaillissement de cette mélodie rythmique , il nous faut remonter jusqu'au xne siècle. La chrétienté avait traversé avant l'an mille toutes les terreurs du jugement dernier. Cette date fatidique, où l'on attendait la fin du monde, une fois dépassée, on respira plus à l'aise. Églises, châ-
teaux et couvents s'élèvent à l'cnvi, la sévère architecture romane s'orne d'arcades, de colonnettes et de tourelles. La pierre fleurit en feuillages, les portails des catlirédales se remplissent de statuettes naïves. Le souffle des croisades commence à agiter le lourd monde féodal. On se laisse vivre, on renaît, on espère et l'on chante aussi. Ce fut la première et brillante efflorescence de la culture occidentale et peut-être l'époque la plus féconde et la plus créatrice du génie français, belle époque beaucoup trop oubliée et méconnue aujourd'hui *, Car c'est alors que s'épanouit en même temps la poésie provençale et la poésie des trouvères imprégnée du monde celtique toutes deux entièrement originales. C'est alors qu'apparaît le sentiment chevaleresque qui devait transformer la société européenne, et c'est la France qui la première d'un élan hardi l'affirme et l'exprime. Les troubadours donnèrent la note de cette vie nouvelle. Le chant timide et passionné du rossignol après l'orage n'est pas plus suave et plus pénétrant que ce premier murmure de la mélodie moderne.
La voix des troubadours annonce un vif réveil à
* C'est l'époque de cette ravissante naïveté et simplicité où un roi illustre étant venu visiter François d'Assise, ils s'embrassaient comme des frères. «Je n'avais pas besoin de lui faire les éloges que Ton fait d'habitude aux souverains, dit François à un de ses disciples étonné de son sans-gêne. Car la lumière divine qui brillait dans nos yeux était au-dessus de toute parole. »
la joie après les angoisses de l'an mille. C'est la première fois que la mélodie moderne s'élance à la lumière hors de la nuit sombre où l'Eglise la tenait captive. Jamais poésie musicale ne coula plus spontanément des lèvres que celle des troubadours. Sa racine tendre et délicate plonge évidemment dans le chant populaire, mais elle ne s'épanouit que dans l'atmosphère de la noblesse féodale. Elle fut ellemême une sorte de poésie populaire, naïve, primesautière, dont nous voyons les auteurs. Ce qui excite la vie nouvelle dans le chevalier, ce ne sont ni les vergers fleuris, ni les riantes prairies, c'est la châtelaine, la femme. Cet être demi-terrestre, demidivin, lui apparaît dans un nuage. Chaque fois que la brise embaumée vient de là, il lui semble « respirer un parfum du paradis ». Ce n'est point l'amour antique qui se précipite à la possession, c'est plutôt une vision intérieure. « Lorsque mes yeux vous perdent de vue, sachez bien que mon cœur vous voit, » dit Bernard de Ventadour. Qu'un jour il s'endorme dans le verger du château, une dame blanche se penche sur lui et vient effleurer ses lèvres des siennes. Était-ce une femme vivante ou une vision? Il ne sait; mais, avec ce feu dans l'âme, il va jusqu'en Terre Sainte. Il n'a pas fallu moins que les perspectives lointaines de la chevalerie et de l'amour mystique né du culte de la Madone pour enfanter la mélodie des temps nouveaux. Le ciel chrétien est
descendu sur la femme pour lui faire une auréole et reluire dans ses regards. C'est l'exaltation qui entraîne Jauffre Rudel au delà des mers, vers la comtesse de Tripoli, qu'il n'a jamais vue, et le fait expirer à ses pieds. De même qu'à ce moment l'esprit exalté des peuples chrétiens ne se contente plus de rêver le ciel au delà de ce monde, mais veut l'établir sur terre en conquérant le Saint-Sépulcre, de même le troubadour veut posséder la femme en servant la Madone.
Les troubadours sont bien nommés les trouveurs. Le troubadour a tout trouvé, sa langue, son vers, sa mélodie. Ceux de leurs airs qui nous sont parvenus, comme la chanson du châtelain de Coucy: Quant li louseignolz , portent déjà dans leur simplicité primitive le cachet de la mélodie moderne. Elle part d'un vif essor, puis revient sur elle-même d'un mouvement rêveur et se balance entre la tonique et la dominante. Le son vient caresser le son comme la rime vient se presser contre sa compagne sonore. La remarquable solidarité entre le poète et le musicien constitue un des traits caractéristiques de la poésie provençale. L'unité du verbe et du son lui donne ce rythme spontané qui devient l'élément individuel de la musique moderne, élément qui se développe et se diversifie de siècle en siècle dans les chansons populaires des peuples européens.
Mais pour atteindre sa maturité la musique
moderne avait besoin d'un autre élément encore, celui de l'harmonie polyphone. Elle se dessine pour la première fois avec netteté dans le cantique protestant, qui précède et influence la réforme musicale de Palestrina. Chez ce dernier, le sentiment religieux chrétien s'épanche en sa grandiose universalité. Mais avec la conscience émancipée une autre force devait se manifester, le sentiment religieux individuel ; et cette force vive renouvela de fond en comble la musique.
Luther, le fondateur du protestantime, fut en même temps le promoteur de ce mouvement musical qui prit plus tard de si grandes proportions. Il le fut, non de propos délibéré, mais d'instinct et d'élan. La passion de Luther pour la musique n'est pas un des traits les moins caractéristiques de sa nature. Sorti du sein du peuple, bercé de ses chansons, chanteur ambulant dans son adolescence, il retrouva en lui-même cette source de la musique, lorsque après de longues méditations et combats intérieurs de dix ans, il eut trouvé sa foi. Par ce don musical il sut exprimer son sentiment religieux avec une force irrésistible. C'est ainsi qu'en allant à la diète de Worms, il composa le fameux cantique : « Un Dieu sûr est ma forteresse, » le premier, le plus original de tous les cantiques protestants, qui exprime avec tant de force le défi de la conscience affranchie et la joie héroïque d'une âme possédant
son Dieu envers et contre tous. Le choral protestant à quatre voix qui se répand d'Allemagne en France et revêt dans certains chants huguenots un cachet particulier de vaillance et de fierté, porte déjà les caractères de l'harmonie moderne : le sens prédominant delà tonalité, la distinction du majeur et du mineur et la modulation d'un ton dans un autre. Selon les lois de cette harmonie, les voix se rencontrent, s'éloignent et s'enlacent avec une joie intime et vibrante autour de la voix supérieure qui les guide de sa mélodie rythmique. Ce n'est plus la mélopée de l'homme perdu en Dieu, où la mélodie se noie dans l'harmonie, c'est la joyeuse mélodie de l'homme indépendant qui s'élance à la lutte avec ses compagnons. Par ce libre accent l'âme secoue déjà un joug séculaire, sort des ténèbres et aspire à longs traits la lumière d'un ciel nouveau.
Si Palestrina marque la fin et le couronnement d'une période, le cantique protestant marque le commencement du plus puissant développement de la musique, qui eut son théâtre principal en Allemagne. Il faut le reconnaître, l'essor extraordinaire de la musique allemande à partir du xvie siècle, essor qui aboutit à la merveille de la symphonie de Beethoven, n'eût pas été possible sans l'établissement du protestantisme. Le point vital de la réforme de Luther fut qu'il déplaça le centre de gravité de
la religion. 11 la transporta du dehors au dedans, du clergé au laïque, du prêtre à la conscience, de l'église à la famille. Il fît de la famille le foyer de la vie religieuse et lui donna pour culte joyeux la libre musique. De là des conséquences incalculables. De même que le protestantisme favorisa la science indépendante et une poésie nationale, il permit à la musique une immense expansion. L'émancipation de la conscience, la rénovation du sentiment religieux est le point initial du grand développement intellectuel, poétique et musical de l'Allemagne à la fin ,du xviii0 et au commencement du xixc siècle. Tandis qu'en Italie et en France la musique se distingue toujours nettementen profane et en sacrée, les deux genres se touchent et finissent par se confondre en Allemagne. La musique religieuse proprement dite revêt, par exemple dans l'oratorio de Haendel, un caractère assez humain, assez universel, pour perdre tout cachet dogmatique et clérical. D'autre part la musique dite profane acquiert dans Beethoven tant de profondeur, de puissance et de sérieux, qu'elle atteint au sentiment religieux le plus vaste, nous dévoile dans ses dernières symphonies une religion nouvelle, à laquelle on ne saurait refuser le nom de religion de l'humanité !
Mais avant d'aborder la symphonie , donnons encore un coup d'œil à ce mode étrange de l'harmonie, qui est le royaume mystérieux dont elle
a fait le théâtre de ses magies et de ses résurrections.
Nous n'avons pas suivi l'histoire de la musique polyphone au moyen âge à travers le pénible labyrinthe de la diaphonie, du dédiant et du canon qui aboutit à la science du contrepoint. Mais il nous faut envisager un instant l'harmonie comme un tout achevé. Car elle a fait du monde des sons un règne à part, règne invisible, où le génie de la musique se meut selon certaines lois, mais avec une variété infinie et une liberté sans bornes. Si Ton veut se former une image approchante de ce monde de l'harmonie et deviner son rôle dans l'histoire de l'esprit humain, on ne saurait mieux faire que de comparer l'organisme de la musique chez les Grecs, selon leurs propres données, à l'organisme de la musique chez les modernes, tel qu'il apparaît au xvie siècle. Car en saisissant ces deux extrêmes on se rend compte du chemin parcouru et de l'espace conquis.
L'ensemble des sons n'apparaissait point aux Grecs comme un tout et un organisme complet. Ils distinguaient un certain nombre de modes ou gammes, à intervalles différents, et qui contenaient toutes les mélodies. Platon définit le caractère moral des quatre modes principaux. 11 bannit de sa République le mode ionien et le mode lydien comme trop amollissants; mais il conserve le mode dorien, qui par
son caractère viril excite 4e courage des guerriers, et le mode phrygien, dont l'harmonie excite l'enthousiasme religieux1. Ces modes ou tons différents, dont chacun renfermait une gamme de huit sons, étaient sans lien entre eux; on ne pouvait passer de l'un à l'autre par une transition musicale. Chaque genre lyrique s'attachait à un mode et s'y renfermait strictement. « J'ai changé les cordes de ma lyre », dit Anacréon lorsque, au lieu de célébrer l'amour, il veut chanter les héros. Les sept ou huit modes qui soutenaient l'édifice de la musique grecque ressemblaient donc aux colonnes fièrement isolées d'un temple dorien. Chacun d'eux correspondait à un certain état de l'âme, le chanteur lyrique qui en avait choisi un n'en sortait plus. Si, dans les chœurs tragiques, on employait alternativement des modes divers, c'était sans lien musical et après de nouveaux événements scéniques. Ainsi l'art grec, essentiellement humain, plastique, figuratif, montrait l'homme détaché du monde, se mouvant à la surface de la nature en des états d'âme parfaitement tranchés. 111e montrait énergique et noble dans le sévère mode dorien, épanoui et joyeux dans le mode de la
* On a cherché à reconstruire ces modes d'après les indications
'des écrivains grecs. Le mode lydien serait la gamme en ut ; le
mode ionien, la gamme en sol (sans dièze); le mode dorien, la gamme
en mi (sans dièze); le mode phrygien, la gamme en ré (sans
dièze).
mélodieuse Tonie, saisie d'enthousiasme sous les accents passionnés du mode phrygien, ou accablé de tristesse dans les molles mélopées mixo-lydiennes. Mais qu'est-ce qui reliait entre eux ces divers états de* Tâme? Quel était le fond commun d'où ils sortaient? Voilà ce que l'Hellène ne recherchait point. Il adorait, il exprimait la forme harmonieuse, le phénomène splendide qui apparaît à la surface des choses, et se contentait de révérer la nature insondable d'où ils jaillissent. Or c'est justement ce fond mystérieux et infini où l'harmonie nous fait pénétrer. Les initiés racontaient que dans les mystères d'Eleusis toutes les passions et toutes les souffrances s'apaisaient en un sentiment unique et submergeant. Le rude guerrier, le poète enthousiaste, l'heureux et l'affligé qui s'y rencontraient en étrangers, se reconnaissaient pour frères sous le regard de la grande Mère. C'est ce qui advint des modes divers dans l'histoire de la musique. Posés d'abord l'un en face de l'autre en ennemis, ils retrouvèrent leur éternelle et profonde parenté dans la grande harmonie, qui est leur sein maternel.
Ce fut l'œuvre des derniers siècles de mettre l'unité dans le monde des sons en ajoutant à l'harmonie horizontale des sons successifs l'harmonie verticale des sons simultanés. L'accord parfait, qui constitue la tonalité, et l'accord de septième, qui conduit d'une tonalité dans une autre par sa force
attractive, ont créé l'organisme harmonique. La musique des anciens, réduite à la simple mélodie *, se mouvait à la surface de la mer des sons; elle flottait toujours entre deux vagues, sans s'inquiéter de ce qui est au delà et au-dessous. Le musicien moderne a deviné la profondeur de la mer sur laquelle il navigue, et son regard s'étend sur sa vaste étendue. Le mouvement ne lui vient pas seulement du vent qui en agite la surface dans le sens horizontal, mais encore des colonnes de vagues qui la soulèvent verticalement et qui, agissant de nouveau les unes sur les autres, impriment à toute la masse liquide leurs puissantes oscillations. Par la force dominatrice de la modulation, le musicien moderne règne en maître sur la mer de l'harmonie. Nouveau Prospéro, il en soulève les tempêtes à son gré et la mesure en tous sens sur les ailes du vent.
Dans cette nouvelle musique, les tonalités ne sont plus des lignes parallèles sans aucun point de contact; elles forment un réseau unique où chacune se relie à toutes les autres. On a justement comparé la tonalité à la famille patriarcale étroitement unie entre elle„ mais où l'on ne se considère pas
1 D'après le témoignage de Platon et d'Aristole, harmonia s'appliquait chez les Grecs à la succession des sons, non à leur concordance. Leur musique devait être essentiellement homophone et ne connaissait guère comme consonances que la quinte et la quarte. La flûte ou la lyre accompagnait le chant à l'unisson ou à l'octave.
comme membre de l'espèce humaine. Pourtant l'amour sexuel, qui recherche le nouveau, pousse les membres individuels de la famille patriarcale à s'unir avec des familles étrangères, et d'alliance en alliance se manifeste l'unité de l'espèce entière. Il en est de même dans le monde des sons. L'inclination des accords les uns pour les autres finit par mettre au jour la parenté universelle de toutes les tonalités.
On voit aisément, en comparant ces deux extrêmes, quelle ère nouvelle la musique moderne ouvre à l'Art et de quelle puissance incalculable elle dispose. Au lieu d'être réduite à quatre ou cinq ordres de sentiments nettement définis sans la faculté de les relier entre eux, elle est devenue maîtresse de tous les sentiments possibles avec leurs nuances illimitées, et peut nous en découvrir brusquement, ou par des transitions insensibles, les affinités multiples. La civilisation grecque, qui a réalisé la beauté sur la terre, pouvait se contenter de la lyre à sept cordes et de la simple mélodie, majestueuse comme la ligne de ses divinités de marbre. Car cette mélodie était toujours accompagnée de la splendide apparition et de la voix vibrante de l'homme. Mais quand cette beauté radieuse eut disparu du monde visible, l'humanité semble avoir cherché dans le monde de l'harmonie une compensation pour la laideur et la discordance de la vie réelle. En se pion-
géant dans cette mer, le génie humain s'est retiré du monde social dans les abîmes de la nature comme Faust dans la région des Mères, où dorment toutes les formes possibles. La vie mystérieuse, le souffle qui agite cette mer de l'Harmonie est le grand souffle de l'Amour et de la Sympathie. Mais du fond des grottes merveilleuses de cet océan, où il vivait en communion avec les esprits créateurs, un désir inénarrable a poussé le génie à revenir au plein jour de l'humanité. Et lorsqu'il surgit enfin à la lumière, lorsqu'il aborde aux rives de la Danse et de la Poésie, il sent couler avec une joie immense une force herculéenne dans ses membres, et il suscite autour de lui une humanité nouvelle. — Tel est le miracle auquel nous fait assister l'histoire de la symphonie.