LOHENGRIN
Le bon Ange de l'Ame humsÎDe, c'est son Idéal. Qu'elle l'appelle et il -viendra.
Mais qu'impru dénie Psyché, elle doute de lui et de son divin message — aussilât l'Ange se voile et disparaît. L'infortunée le rappelle en vain du fond de sa solitude.
Toute grande expérience de la vie réelle mène l'homme actif et réfléchi à un développement supérieur : toute oeuvre d'art fortement vécue sert de marchepied à l'artiste créateur pour s'élever à une région plus haute de l'esprit. II ne refait pas ce qu'il a fait, ne revient jamais à un état antérieur; une phase exprimée est pour lui une phase vaincue. A peine a-t-il achevé son œuvre, qu'il s'y regarde lui-même comme un étran^ger, car déjà il est autre. En avant! est sa devise métamorphose ! le mot de sa destinée; son génie se nomme recherche éternelle, découverte par delà l'horizon ! Et il faut croire que dans le règne de l'idéal les régions sont plus nombreuses encore que dans la réalité, sphères grandissantes, elles se succèdent et s'enveloppent à l'infini. / Le passage de Tannhaûser à Lohengrin marque {dans la vie de Richard Wagner une de ces trans- U'ormations profondes, j'allais dire une de ces élé-
LOHENGRIN Jl
-valions subites. Deux courants également forls avaient agité sa jeunesse : d'une part une vigueur extraordinaire de nature et ce puissant instinct des sens, qui est comme l'aiguillon du tempérament artistique, le poussaient à jouir de la vie, à s'y lancer à corps perdu, à en courir tous les hasards, à en explorer tous les recoins; de l'autre, un désir souverain, une imagination merveilleuse, un idéalisme transcendant l'entraînaient aux plus hautes régions de l'esprit. Depuis son adolescence, ces deux courants l'avaient dominé tour à tour, et cela sans trop se nuire, sans presque se déranger. Toutefois ses dernières expériences l'avaient amené à prendre possession de la meilleure partie de lui-même et à s'y réfugier comme en un sanctuaire contre les atteintes du monde extérieur.
Maître de chapelle à Dresde, toutes les portes s'étaient ouvertes devant lui. II avait vu de prés ce monde du théâtre et de l'opéra où l'homme et la femme qui ne trouvent point de satisfaction dans l'étroitesse de notre vie bourgeoise, vont chercher parfois un plus libre épanouissement. Au premier moment, Richard Wagner s'était jeté dans ce milieu avec sa fougue habituelle comme pour en avoir le dernier mot. Il connut bientôt le fond de misères, de tristesses, de corruption qui se cache sous sa chatoyante fantasmagorie. Le dégoût le saisit. Il voyait par l'exemple d'une actrice de génie, la Schrœder-Devrient, ce qu'une belle âme peut souffrir de froissements et de tortures lorsqu'elle entre en contact par ses plus
^2 l'œCVRE de RICHARD WAGNER
uobles aspirations avec ce monde inférieur et frivole. Dans sa destinée il avait vu le miroir de ses propres déceptions. Sortir de ce milieu, en trouver un supérieur, s'élever au-dessus des tristes plaisirs et des frivolités décevantes de la société moderne, tel fut son effort. De cette aspiration à un élément pur, virginal et si élevé au-dessus de la réalité contemporaine, qu'il lui semblait encore inaccessible, naquit le Tannhaûser. « Ma vraie nature, qui m'était revenue par dégoût de la société moderne et dans la recherche de quelque chose de plus noble, embrassa d'une violente et fervente étreinte les deux forces extrêmes de mon être et les joignit en un seul courant. L'achèvement du Tannhaûser m'absorba dans une activité si dévorante, que plus j'approchais de la fin de ce travail, plus je fus dominé par l'idée fixe qu'une mort rapide m'empêcherait de le terminer. En écrivant la dernière note j'éprouvai le soulagement d'un homme qui échappe à un danger mortel. »
Dès que l'œuvre fut terminée, un grand apaisement succéda à cette ébuUition fiévreuse. Le c<^té énergiquement terrestre et hardiment sensuel de cette nature puissante et concentrée s'était exprimé tout entier dans la montagne enchantée et dans la séduisante création de Vénus. L'autre côté s'en trouva comme dégagé et affranchi. Cette hauteur où Tannhaûser aspire du fond des grottes de la déesse païenne, où il se sent attiré par un rayon céleste qui lui vient à travers Elisabeth —l'artiste, d'un fort coup
LOHENGHIN yît
d'aile, s'y était élevé. Il avait laissé loin derrière lui l'opéra, la vie du théâtre, les misères de la réalité. Son âme et sa pensée planaient maintenant dans l'atmosphère pure et suave d'un éther lumineux. Il éprouvait «ne sensation pareille à celle d'un voyageur qui, cheminant dans un marais bourbeux sous les lourdes vapeurs de la plaine, se verrait enlevé soudainement loin du monde habité sur une cime des Alpes, où nous enveloppent les bleus océans de l'air et courent les frissons vivifiants des libres espaces. Un nouveau sentiment de solitude l'envahit. Mais c'était une solitude délicieuse, bienfaisante, enchanteresse, celle de l'âme qui loin des hommes a couquis son royaume éternel et se sent une avec lui. De quelle fierté l'homme parvenu à cette hauteur plonge dans les vallées noyées de brume à ses pieds ! de quelle chaste volupté il embrasse l'horizon des neiges éternelles! Heureux le penseur, heureux le sage qui peuvent demeurer sur cette cime ! Pour eux plus de lutte, plus de déception. Le passé, le présent, l'avenir se confondent à leurs yeux dans une sereine contemplation, les chaudes exhalaisons des passions humaines se résolvent comme de légères nuées dans le ciel limpide de la pensée pure, les bruits stridents des luttes terrestres se fondent dans l'harmonie des sphères. Moins calme, moins libre de souffrance et pourtant plus heureuse peut-être est l'âme passionnée de l'artiste lorsqu'elle est parvenue à ces régions subUmes. Pour elle, la contemplation est un rêve ardent, et la possession de cette félî-
7<i l'œIVRE de RICHARD WAGNER
cité suprême est «d sentiment qui la consume. Elle ne peut voir l'éternelle vérité que sous le voile changeant de Maïa : ainsi la révélation même du divin devient drame et souffrance. Car son plus grand besoin n'est pas celui de comprendre et de se reposer, mais de s'épancher à plein torrent et de se communiquer aux autres. «A peine, dit Richard Wagner, me sentis-je enveloppé de cette solitude pleine de félicité, qu'elle éveilla en moi un désir nouveau et impérieux ; le désir qui nous attire des hauteurs vers les profondeurs, qui, dans le lumineux éclat du cieî le plus chaste et le plus pur, nous fait chercher l'ombre familière de l'amour humain. » Or, ce désir est celui même qui fait descendre Lohengrin, le chevalier du Sainl-Graal, de sa hauteur azurée vers la chaude poitrine de la terre, et qui lui fait préférer à son royaume bienheureux la lutte au milieu des hommes, parce qu'il cherche parmi eux ce qu'il ne saurait rencontrer dans le splendide héritage de son père : la pleiue effusion de l'amour ! C'est le désir même du héros, du génie, de toute nature supérieure ; ils brillent de verser leur propre bonheur aux natures humbles et aimantes qui d'avance les devinent et d'élan les comprennent.
Telle est la disposition étrange et pour ainsi dire extatique dans laquelle Richard Wagner aborda, immédiatement après l'exécution de TannhaSser, le mythe de Lohengrin. La légende celtique du Saint-Graal et de Parcival, à laquelle
LOHENGRIX 75
se rattacha plus tard celle du chevalier au cygne, est une des plus importantes traditions mythiques du moyen-âge, celle où le haut idéal de la chevalerie reluit de son plus pur éclat *, ■ Selon les trouvères et les conteurs du moyeu âge, il y avait au fond de l'Orient, quelques-uns disent aux confins de l'Inde, une haute montagne nommée Montsalvat. A son sommet s'élevait audessus d'une forêt de cèdres et de cyprès, en sa solitude inaccessible, une blanche forteresse de marbre étincelant. A l'intérieur c'était un
• Nous ne pouvons suivre ici rialèreïssnte filiation et les transformations successives de cette légende. M. de la Villemarqué a prouvé judicieusement l'origine celtique de la coupe merveilleuse du Graal ou Gradal. L'idée d'un vase sacré qui, rempli d'herbes magiques, confère le don de sagesse et de prophétie, est essentiellement ceilique. Cet idée naturaliste se spiritualisa sous l'intluence du christianisme et de la chevalerie ; le vase sacré devint la coupe eucharistique du Christ; le don qu'il conférait, celui de sainteté ; sa possession, le symbole de la plus haute vertu chevaleresque. Il est probable que cette transformation commenta k s'opérer dans le pays de Galles même. Eh passant des bardes gallois aux couleurs normands, de là aux trouvères franijais, et de ceux-ci à l'Allemagne, la légende prit un caractère religieux el mystique. Nous la possédons sous trois formes caractéristiques qui répondent à trois phases successives : 1° le Péredur du Mabinogwn, traduit par Charlotte Guesl ; a" Perceval le Gallois de Chrestien de Troyes ; 3" le Panival de Wolfram d'Eschenbach. Le plus sveîte, le plus gracieux de ces récits est le premier, qui est le plus ancien. Le caractère du héros et l'idée de la quête du Saint-Graal, c'est-à-dire In recherche de la noblesse héroïque, de la parfaite chevalerie, s'y dessinent nettement. Le récit du poète allemand est loin d'atteindre cette vivacité, mais l'idée philosophique de la légende s'y accusent mieux dans l'ardeur du sentiment religieux. En rappelant ici la tradition dii Saint-Graal dans son ensemble, nous ne cherchons qu'à faire ressortir la vérité générale qui se cache BOUS son vêlement mystique. — Voir l'étude de M. de la Villemarqué dans ses Romans de la Table ronde, et le beau livre de M. Kufferath sur Parsifal, où tous les développements de la légende soûl traités avec une rare sagacité, -
76 l'œuvre I>E richard WAGNER
temple resplendissant, aux colonnes d'opale, aux ogives d'onyx, aux solives d'asbeste, aux parvis de cimophane. Sous ses voiltes élevées on respirait des parfums d'aloës, et du fond de ses arcades lumineuses s'exhalaient les voix éthérëennes de chœurs invisibles. Dans ce magnifique sanctuaire vivait un ordre de chevaliers ïoués à la garde d'un vase sacré, le Sainl-Graal, source de grandes merveilles. C'était la coupe dans laquelle le Christ avait consacré le pain et le vin, lors de son repas d'adieu avec ses disciples. Joseph d'Arimathie y avait ensuite recueilli son sang. La coupe merveilleuse du Saint-Graal était donc comme le dépôt sacré de l'homme divin sur la terre. Bénie de sa dernière pensée, trempée de son sang, elle était comme l'incarnation visible de la force d'amour, de sacrifice et de pureté sublime qui rayonnait de son âme. A ceux qui s'approchaient du Saint- Graal il prêtait les dons les plus parfaits, mais , il ne pouvait être confié qu'aux mains d'un juste et d'un pur. A la mort de Joseph d'Arimathie, des anges l'avaient enlevé au ciel, des anges le rapportèrent à Titurel, qui bâtit le château mer- Teilleux et fonda l'ordre des chevaliers du Saint-Graal, pareil à celui des templiers. Aucun chemin n'y conduisait, on n'y parvenait que par un labyrinthe de sentiers mystérieux. Gardiens de la coupe, ces chevaliers jouissaient d'une haute félicité. Leur vie ne se bornait point là, leur initiation les préparait à l'action, à la lutte. Souvent ils étaient envoyés au loin pour l'accom-
LOHENGHIN 77
plissement d'une noble mission, pour la défense des bons et des faibles. Ils venaient alors comme les messagers d'un monde supérieur. Le mal n'avait point de pouvoir sur eux, ils étaient sûrs d'avance de la victoire, mais à une condition : défense leur était faite de révéler leur origine. La force du Saînt-Graal devait agir par eux, mais non se trahir. Une fois que dans une de leurs missions ils s'étaient nommés, il leur iallait ou perdre leur puissance supérieure, ou retourner dans le sanctuaire de Montsalval.
Ainsi la plus haute noblesse humaine confère à qui la possède un pouvoir en quelque sorte surnaturel. Elle agit, elle enchante et triomphe par sa seule présence, mais elle ne peut condescendre à se justifier ou à se démontrer. If faut y croire ou la repousser ; devant quiconque lui demande ses titres et sa raison d'être, fièrement elle se retire,
Parcival succéda à Titurel dans la royauté du Saint-Graal. C'était la fleur des chevaUers de la Table ronde. Il était très simple, bon, courageux. Sa mère avait voulu le soustraire aux tentations mondaines, aux horreurs de la guerre, l'empêcher de devenir chevalier, et l'avait élevé danfe une métairie, au fin fond d'une forêt. Il passait sa vie à chasser dans les. bois, à s'exalter au chant des oiseaux. Souvent sa mère lui parlait de Dieu. Qu'est-ce que Dieu? disait l'enfant. — Ce qu'il y .a au monde de plus beau et de plus splendjdc. » .Un jour, il voit passer par la forêt trois hommes à cheval; leurs poîtr.ines brillent comme le feoleil.
78 l'œuvre de richard WAGNER
L'enfant tombe à genoux et s'écrie : « Lequel de vous est Dieu? » Les trois guerriers se mettent à rire et lui disent qu'ils sont des chevaliers de la cour d'Arthur. L'enfant court à la maison et déclare à sa mère qu'il veut se faire chevalier. Elle en tombe demi-morte. Rien n'y fait; il se fabrique une selle, se jette sur un cheval, et le voilà parti. A la cour d'Arthur on l'accueille comme un rustaud, mais sa vaillance et sa générosité le font sacrer chevalier. Alors il court en forcené aventures et batailles de par le monde entier. Un soir il trouve un château merveilleux dont le pontlevis s'abaisse de lui-même. Il pénètre dans une salle plus belle que la nef d'une église, un vieillard le Feçoit hospitalièrement. Pendant le repas, des vierges couronnées de fleurs traversent la salle en portant un vase étincelant de pierreries. Craignant d'être indiscret, il néglige de demander le nom du vieillard et la signification de toutes ces merveilles. Le lendemain, à son réveil, il ne voit plus personne, le château semble désert, et il s'en va sans rien savoir. Bien plus tard il apprend qu'il a été dans le temple de Saint-Graal et qu'il est destiné à en être le roi. S'il eût pris la peine de demander, il le serait devenu sur-lechamp. Alors Parcival se souvient de sa mère morte de chagrin, est saisi de repentir et désire s'élever à la pureté parfaite, à la suprême chevalerie. Mais ce n'est qu'après une vie d'épreuves et de combats qu'il retrouve le chemin du château merveilleux, et est couronné roi du Saint- Graal par son oncle Titurel.
LOHENGfllK 7()
Une autre tradition, répandue surtout dans les pays voisins de la mer et à l'embouchure des grands fleuves, rapportait qu'une femme de haut rang ayant été injustement accusée d'un crime devant le peuple, il s'était présenté pour sa défense un chevalier inconnu, d'une beauté radieuse, d'un charme irrésistible et de vertu accomplie, amené sur une barque traînée par uu cygne merveilleux. Après l'avoir déhvrée de ses ennemis, il avait demandé sa main, mais en lui défendant de jamais l'interroger sur son nom et son origine. La jeune fille l'avait promis, le mariage avait eu lieu; mais au bout d'un certain temps, poussée par la curiosité, elle avait posé la question fatale, et l'inconnu était reparti comme il était venu sur le mystère des flots bleus. — Quel était ce chevalier? Nul ne le savait, mais on disait que c'était Lohengrin, le fils de Parcival.
Ces deux légendes, en quelque sorte opposées et d'un mouvement inverse, se complètent l'une l'autre. L'essence de l'idéal chevaleresque y est contenue. Au-dessus de sa sombre réalité, le moyen-âge rêva en un lointain lumineux un temple de force, de pureté et de vertu virile. Rien de monacal d'abord dans cet élan. Sainteté active, non passive ; possession des vérités de l'âme dans un tranquille séjour au-dessus du monde, forteresse contre le vulgaire et le mal, c'est le sommet de la terre aflleurant le ciel, mais c'est encore la terre. — Parcival ou la quête du Saint- Graal nous représente la poursuite héroïque, naïve d'abord, consciente enfin de cette perfec-
80 L ŒUVRE DE RICHARD WAfiNEB
tioii. Cette recherche d'un bonheur suprême ne va qu'à travers les combats, les larmes et le sanfj, — Lohengrin, par contre, le pur chevalier, né dans cette rétjion sublime, répond à l'homme qui des hauteurs de l'esprit, des félicités de la contemplation, soupire après l'humble humanité, s'élance vers les cœurs palpitants et souffrants. Si l'un est comme l'âpre ascension de l'homme au sommet de l'idéal, l'autre ressemble à l'amoureuse descente de cet idéal sur la terre et à sa douloureuse retraite après qu'il s'est révélé. En choisissant cette «econde face du mythe, le musicien dramaturge en prenait le côté plus humain e( plus tragique.
Le prélude, page unique en son genre, nous enlève par les harmonies extatiques du Saint- (iraal dans une région céleste. Aux premières mesures des violons qui chantent pianissimo ce thème mystique dans les notes les plus aîguë'^ de leur registre, il semble que l'âme débarrassée de tout son poids terrestre, monte et flotte subitement dans la nappe dormante, indéfinie d'un élher lumineux et raréfié, oi\ elle nage un une chaste et intense félicité. Comment de là, toujours portée sur les ondes éthérées de sa propre tendresse, elle descend peu à peu avec le thème religieux d'une sonorité grandissante vers les régions terrestres pour s'immerger dans uu <tcéan de feu, où elle se révèle fout entière dans la splendeur de son amour surhumain; comment, ■après ce rayonnement intense et rapide, elle se
LOHENGRIN 8l
retire avec une noble mélancolie et un adieu d'indicible tristesse dans l'éther inaccessible, d'où elle est venue, et où elle retourne à jamais: voilà ce que le langage parlé se refuse à rendre et ce que nous fait éprouver ce prélude d'une force et d'une beauté transcendantes. II respire l'Amour dans l'Éternel, il brûle de la passion de l'Infini. Il manifeste en quelque sorte la puissante invisible et supérieure qui plane sur toute l'action sans s'y mêler. Par lui, dirait-on, le musicien a vouU dévoiler à notre sentiment l'essence*^ même du Saiht-Graal. Si nous l'écoutons dans cette pensée, sa mystique harmonie se traduit à nos yeux par une vision.
L'initié de Montsalvat est eh prière dans nn des hauts vallons de sa montagne. Son regard ravi, animé d'un désir supra-terrestre, fixe l'azur du ciel. Dans ses profondeurs lumineuses, le subtil éther se condense en une nuée imperceptible qui fascine le regard. Ses lignes vaporeuses prennent la forme d'une vision. Une troupe d'anges apparaît, qui de l'empyrée descend vers la terre, A mesure qu'elle s'en rapproche, des parfums enivrants et doux s'échappent de son sein en nuages dorés et inondent le cœur du visionnaire. Il sent l'ivresse de l'abandon; tour à tour des glaives de douleur, des frissons de félicité le traversent. Déjà les divins Génies flottent tout près, radieux, éblouissants, et contemplent le mortel avec une bienveillance familière. Ils portent au milieu d'eux la coupe du Saint- Graal, dont les rayons éclatants versent le feu :.,., .Cookie
82 l'œiVRE de RICHARD WAGNER
céleste du plus sublime amour. L'initié s'anéantit dans l'adoration et reçoit sur sa tête comme un torrent incandescent ce baptême de feu qui le sacre chevalier. Aussitôt la nuée ardente estompe sa flamme. D'un chaste sourire la troupe angélique, les yeux toujours baissés vers la terre, se retire aux hauteurs azurées. Elle a confié à la garde d'un pur le vase sacré, la source d'amour qui avait tarî sur la terre. Mais l'auguste phalange, laissant dans le vallon son haleine embaumée, avec l'inextinguible regret de sa présence, remonte au ciel plus vite qu'elle n'était descendue, et s'efface sous le voile de l'azur, au loin, au loin, dans la lumière éthérée.
Le drame se passe au x* siècle, près d'Anvers. Le roi d'Allemagne, Henri l'Oiseleur, est venu en Brabant pour convoquer les seigneurs du pays aune campagne contre les Hongrois. Selon la coutume féodale, les ducs, comtes et hauts barons, suivis de nombreux vassaux et gens de guerre, sont rassemblés en plein jour dans une large plaine sur les bords de l'Escaut; le roi, assis à gauche, sous un chêne, siège en juge souverain pour régler leurs différends. Il a trouvé le pays déchiré de discordes, le trône vacant, disputé. Là-dessus il interroge Frédéric de Telramùnd, le plus renommé seigneur brabançon et le plus redouté pour sa vaillance. Frédéric, dans un récit mouvementé (où perce un accent d'amour-propre et de sincérité), lui apprend qu'avant de mourir, le feu duc de Bra-
LOHÇNGRIN fl.t
banl avait confié à sa garde ses deux enfants, Eisa et Godefroy ; qu'un jour la sœur était allée au bois avec l'enfant qui disparut soudain ; qu'Eisa sans doute l'avait tué pour faire tomber sur sa tête la couronne «t la partager aVec un indigne amant. Il ajoute qu'outré de ce crime et renonçant ans droits que le duc de Brabant lui avait donné sur la main d'Eisa, il avait épousé Ortrude Radbot, dernière descendante des vieux seigneurs païens de la Frise. Ce disant, il présente au roi sa femme Ortrude, qui s'incline silencieuse , hautaine , d'un sourire amer ; sa fausse humilité, où perce un indomptable orgueil, son œil où brille l'éclair de la haine, trahissent son âme ténébreuse. Frédéric reprend : « J'accuse hautement Eisa de fraticide, et réclame pour moi-même la couronne de Brabant, comme le plus proche parent du duc et comme époux d'Ortrude, de la lignée des princes du pays. » Ce discours, appuyé d'une conviction énergique et d'une attitude virile, jette tous les soupçons sur Eisa, et le roi la fait solennellement comparaître devant son tribunal.
A peine l'appel du héraut a-t-îl cessé de retentir qu'une mélodie. d'une exquise douceur et d'un rjthme impalpable s'exhalg de l'orchestre comme le soupir d'une désolation sans recours; elle annonce l'arrivée d'Eisa. La jeune fille paraît vêtue de blanc, muette et timide, au milieu des hommes de guerre, dans ce cercle de cuirasses et d'armes reluisantes. Le roi lui demande si elle le reconnaît pour juge. Elle répond par un signe
84 l'œlvre de richard wau.ner
atïîrmalif. — Sais-tu ce dont on t'accuse? — Elle regarde Frédéric avec tristesse. — Et que répondstu à l'accusation? — Rien, dît encore son (jeste muet. — Tu te reconnais donc coupable? — Elle soupire et dit : Mon pauvre frère ! L'attitude étrange et naïve de la jeune fille, son expression rêveuse, sa candeur virginale, tout semble démeutir les forfaits dont on l'accable ; murmurant à mi-voix, le cercle des rudes guerriers lui témoîijne sa compassion. Amicalement le roi l'invite à lui parler en confiance. Alors son visage se translîgure, une sorte de ravissement s'empare d'elle, et d'une voix douce elle dit à peu près ceci : «Dans mes jours tristes et sombres, solitaire j'ai prié Dieu. Et de mes soupirs s'exhalait une plainte déchirante, au loin, au loin elle s'en alla mourir; et puis un doux sommeil me prit... £t dans mon rêve je vis un chevalier qui venait A moi à travers les airs. Sou armure brillait, il s'appuyait sur son épée; ses yeux m'ont confortée. Qu'il soit mon défenseur! »
Qu'a-t-elle? est-ce qu'elle délire? se demande la foule. Les guerriers sont émus, le roi ébranlé. 11 décide qu'il aura recours au « jugement de Dieu », c'est-à-dire au combat singulier. Quatre hérauts sonnent l'appel aux quatre coins de l'horizon sur un rythme énergique et sévère. Personne ne bouge. Eisa supplie le roi de faire sonner l'appel une seconde fois : « Mon chevalier est loin sans doute et ne l'a point entendu. » L'accompagnement expressif de cette suppHcation ressemble à un sanglot refoulé dans un sein virginal. Le