‹ Le drame musical: Richard Wagner, son œuvre et son idéeChapitre 19 sur 29 · LE CRÉPUSCILE DES DIEUX · texte numérisé non relu

LE CRÉPUSCILE DES DIEUX

Siegfried et Brunehilde sont devenus époux par ia loi d'amour. La salle naturelle qui s'étend sous le rocher des Walkyrîes leur offre son abri. Elle lui a donné sa science divine sans rien garder pour elle, lui a révélé les runes sacrées, n'ayant plus qu'une ambition : de vivre en lui, d'être l'âme de ses actions. Mais il ne sait s'en servir, et il n'en veut garder qu'un seul enseignement : c'est que Brunehilde est à lui. Le héros doit la quitter pour un temps, chercher de nouvelles actions. En gage de sa fidélité il lui laisse son anneau. Ils se jurent les grands serments, et Siegfried, par une matinée splendide, dit adieu à Brunehilde, la laissant sur sa montagne sous la garde du feu que lui seul peut franchir.

Dans sa course fougueuse à travers le monde il arrive à la demeure de Gounther, chef puissant des bords du Rhin. Gounther est bon, mais faible; il règne sur ses vassaux pour ainsi dire de pair avec Hagen, son frère bâtard, fils illégi-

• Celle expression e6( de l'Edda. Elle y déiiigne la catastrophe finab qui menace les dieiii. Le poêle a donné ce titre à la Iroisic.Tie Journée de sa (élralogis, quoique les die^x n'y paraissent plus, parce que dans sa pensée la lin de leur règne se rattacha u la mort de Segtried et de Brunehilde.

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time de Grîmhild et d'Albéric le Nibelung. En renonçant à l'amour, Albéric n'avait pas renoncé au plaisir; il a séduit Grimhild par l'attrait de l'or; le démon de Nibelheim a engendré le démon humain, qui le surpassera. En Hagen revit plus forte, plus froide, plus concentrée, la haine de son père contre tout ce qui est jeune, noble, lumineux. Son teint est blafard, jamais il ne rit et ses traits endurcis le font paraître plus vieux qu'il n'est. De même que les dieux de lumière ont placé leur enjeu sur Siegfried, de même le roi de Nibelheim compte sur son fils pour regagner l'anneau fatidique et la puissance qui s'y attache. Instruit par son père, qui de temps à autre se glisse auprès de son fils dans les ténèbres, Hagen épie l'occasion et d'avance ourdit la trame qui doit perdre les deux favoris des dieux.

Le bâtard toujours écouté a dit à son frère que Brunehilde est la plus désirable des femmes. Il lui peint la vierge qui dort dans les flammes, mais il se garde de lui dire que Siegfried l'a réveillée et qu'elle est devenue sa femme. Déjà Gounther la convoite, quand Siegfried accourt chez lui par le Rhin, « Lutte avec moi ou sois mon ami ! dit le joyeux Héros à Gounther en entrant sous le vaste portique aii.T arcades massives qui sert d'entrée à sa demeure. Gounther lui donne la bienvenue et Siegfried met dans cette amitié brusquement conclue la gaieté sans mesure qu'il met à toute chose. Aussitôt, sur le conseil de Hagen, Goutroune, la sœur de Goun-

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ther, présente au nouveau venu un breuvaije d'oul>li, dont l'effet étourdissant est d'effacer de la mémoire le souvenir de toute une partie de sa vie passée. Siegfried boit et se retourne vers Gourtoune, qui se tient devant lui rougissante, confuse, baissant voluptueusement les yeux et les relevant louràtour. Du premier regard il s'enflamme violemment pour elle.Gounther lui promet sa sœur à condition qu'il lui aide à conquérir pour luimême la femme qu'il désire. Et qu'elle est cette femme? « Sur un haut rocher son siège... un feu environne la salle... Quiconque traversera le feu... épousera Brunehilde.... » Gounther lui murmure d'une voix mystérieuse ces paroles qu'il a entendues de Hagen. Siegfried les répète machinalement d'un air étonné, comme s'il cherchait dans ses souvenirs à se rappeler une chose depuis longtemps oubliée. Au nom même de Brunehilde, le dernier souvenir de la Walkyrie semble s'évanouir dans sa mémoire. Hagen se lient derrière eux couvant sa proie. L'incantation est complète, l'oubli total instantané '.

' La trahison de Siegfried, origine de la catastrophe, est empruntée au mythe scaDdinave. Le sens du Breauage d'oabU esi évident. L'imagination populaire se représenlatl ainsi l'effet toudroyanl d'une passion nouvelle sur une nature naive, impressionnable, toute d'impulsion, et qui ne vil que dans le présent. L'intensilé de la sensation nouvelle transforme pour un lemps plus ou moins long jusqu'en sa racine la nature première de l'homme, etTace toute une page de sa mémoire. C'est ainsi que le dramalîste l'a sans doute entendu. L'image de Goutroune s'interpose entre Siegfried et l'image de Brunehilde comme une hailucînalion qui empêcherait l'œil de voir un autre personnage en projetant une vision devant lui. De nombreuses obser' ' . que le pouvoir magnétique d'une volonté s

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Siegfried aveuglé par sa passion prësenle jusqu'à l'oubli complet de celie qui ne vit que pour lui, dompté par un charme étourdissant qui a effacé jusqu'à la dernière trace de ses souvenirs, consent àconquérirBrunehildepoursonarai. Il se sert alors pour la première et la dernière fois de son pouvoir comme maître des Nibelungen en employant le heaume magique qu'il a pris dans le trésor. Par lui il se donne l'extérieur de Gounther, Vêtement, armure et stature, tout en lui de la tête aux pieds ressemble à son frère d'armes. La visière du heaume recouvre son image. Sous ce masque il franchit le feu et monte sur le rocher. Brunehilde, qui avait entendu la fanfare du héros, s'élance au-devant de lui pour se jeter dans ses bras, — et se trouve en face d'un étranger. Elle recule épouvantée. Changeant sa voix, il déclare se nommer Gounther et demande à Brunehilde d'être sa femme, parce qu'il a franchi ie feu. Elle refuse avec horreur et montre comme sa défense l'anneau qu'elle porte au doigt, l'anneau de Siegfried I Mais lui, luttant avec elle, le lui arrache; l'ayant domptée ainsi, il la force de le suivre et l'amène stupéfaite et

personne tombée en sa puissance s pn elT«ctuer ['oubli (olal d'une partie de la vit passée. Ce phénomène est donc fondé dans la nature. — Wagner a représenté ici par d'incisives et démonia()<ics harmonies un double phénotnéne physiologique et psychique : D'abord la suggestion maligne, opérée rar Hagen sur l'esprit de Siegfried avec l'aide du narcotique, y etTace l'image de Brunehilde. Le désir nouveau et purement sensuel escité par Goutroune [ait le reste. Suggestion mentale, désir voluptueux el pbillre d'oubli agissent comme un triple poison, qui submergenlièrement la cooscîence du grand amour et obscurcit l'âme supérieure du hérirs.

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brisée à Gounther, qui caché derrière un buisson, prend sa place sans que Brunehilde ait remarqué la subslitution ^

Quand Gounther amène Brunehilde silencieuse et sombre à sa demeure, elle se trouve face à face avec l'autre couple : Siegfried (qui a repris sa forme naturelle) et Goutroune couronnés de fleurs et suivis d'un cortège d'hommes et de femmes. Surprise, interdite, elle marche sur Siegfried et le regarde fixement. Il s'avance amicalement vers elle, mais sans la reconnaître, et la soutenant à demi évanouie, lui montre Gounther son époux, A sa main levée Brunehilde voit l'anneau. Un horrible trait de lumière traverse son esprit. Elle comprend que c'est lui, non Gounther, qui l'a vaincue, qu'elle est la victime d'un stratagème et que Siegfried en est l'exécuteur, S'adressant alors à Gounther : « Traître! dit-elle à haute voix, et trompé toi-nlême! Ecoutez tous, ce n'est pas à lui, c'est à cet homme là-bas que j'appartiens et que j'ai tout donné ! » Au milieu de l'agitation extrême que cette révélation provoque dans l'assistance, Siegfried, toujours sans souvenir du passé, jure tranquillement et gaiement sur la lance de Hagen qu'il n'a pas rompu son serment de fraternité à Goun-

1 Tout contribue à donner à celte scène un caractère de sinistre magie : le crépuscule qui enveloppe les rochers sauvages, la visière baissée de Siegfried masqué sous. l'ariaurc de Gounlher. l'a nVj Ile ment de Brunehilde. Enfin, la musique ténébreuse, où le motif haineux de Hagen se mêle à la mélodie molle et lascive de (JoiLiroune, nous fonl comprendre que le héros n'est pas seule* ment changé extérieurement. Il agit sous le pouvoir d'une formidable obsession qui embrume son âme et jette un voile impénétrable entre lui et le souvenir de Brunehilde.

ther. BrunehUde alors s'élance dans le cercle et arrache avec fureur la main de Siegfried du fer de la lance, et en saisissant la pointe à son tour, elle s'écrie : « Cet homme a rompu tous ses serments et maintenant il se parjure! J'en jure par cette pointe ; qu'elle l'abatle 1 » Gounther est troublé, rouge de honte : les hommes vocifèrent, mais Siegfried ne voyant en tout ceci qu'un caprice et qu'une querelle de femme passe son bras autour de la taille de Goutroune et l'entraîne avec le plus naïf enjouement.

Aussi sublime qu'était l'amour de Brunehilde, aussi terrible est la soif de vengeance qui s'allume maintenant dans son cœur. En perdant Siegfried elle va se détruire elle-même, mais elle n'a plus d'autre désir. La fille des dieux a quitté son ciel pour un homme et cet homme l'a trahie, livrée à un autre. Le héros radieux qu'elle a connu et auquelle elle s'est donnée dans toute la splendeur de sa divinité, n'est plus. Celui dont la vue déchire maintenant ses yeux, n'est que son horrible fantôme, mensonge vivant qui transperce le cœur de Brunehilde et insulte l'amour éternel de chaque geste, de chaque regard. Son sang répandu à torrents peut seul expier ce crime et ce n'est que par la mort qu'elle peut le reconquérir. Ce n'est qu'ainsi qu'elle frappera .Goutroune, Goutr&unel... qui le lui a dérobé! Hagen la soutient, Gounther est entraîné et la mort de Siegfried résolue par tous les trois.

Le lendemain, Gounther, Hagen, Siegfried et leurs hommes partent en chasse. Siegfried s'est

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