iD LŒLVRE DE HICRARD WACNEB
lancé par monts et par \aax sur la trace d'un sanglier. Egaré Imn de ses compagnons, il arrive aux bords du Rhin. Les trois ondines Voguelinde, Velgonde et Flosshilde se jouent à la surface du fleuve. Elles raillent le chasseur insouciant et lui redemandent Fanneau : « Ente ! évite la malédiction I lui chantent-elles, des Nomes l'ont entrelacée nocturnement dans le câble éter- • nel de la loi originaire. » L'aventurier prodigue était sur le point de jeter son anneau, dont il ne se sert pas et dont il méprise le pouvoir, aux ondines séduisantes. Mais la menace du destin provoque le défi du héros. Il répond : « Mon épée a rompu une lance : si les Nornes ont entrelacé des malédictions sauvages dans le câble de la loi oritjinaire, Urgence mon épée mettra en morceau le câble des Nornes I » Les ondines s'en vont en le raillant de son aveuglement et de son outrecuidance.
Cependant des appels retentissent, Gounther et Hagen arrivent avec leurs hommes. On entasse le butin de chasse en un grand trophée, (m se campe autour et l'on se verse à boire dans les cornes. Comme toujours, Siegfried déborde de ifeielé, Gounther est pensif et sileijcienz. Scm frère d'armes pour l'égajer, lui raconte les aventures de sa jeunesse. Hagen l'y engage en exprimant dans sa coupe une herbef qui, dit-il, réveille les souvenirs. Siegfried raconte son enfance auprès de Mime, le nain envieux; il raconte comment il se forgea lui-même son épée et sa grande joie quand il s'élança dans le monde avec
son arme toute nenve ; il raconte comment le nain trembleur voulut lui apprendre la peur et l'amena à l'antre du dragon. A mesure qu'il parle et reprend ie fil de sa vie, Siegfried s'anime et lorsqu'il vient à parler de l'oiseau merveilleux et de ses amoureuses révélations, le souvenir de Brunehilde surgit à ses yeux dans sa beauté éblouissante ; il dit le réveil de la vierge sous son baiser, et leur ardente étreinte sur la cime eavironnée de la mer des flammes. — Gounther écoute stupéfait. — A ce moment deux corbeaux viennent tournoyer sur la tête de Siegfried. Hagen lui demande : « Que te diseut ces corbeaux? » Siegfried se lève en sursaut et les suit du regard. « Ils me crient : Vengeance! » dit Hagen, et il enfonce sa lance dans le dos de Siegfried. Celui-ci se retourne et lève son bras sur le meurtrier, mais la force l'abandonne et il retombe avec fracas sur son bouclier. Encore une fois le héros expirant ouvre ses yeux lumineux, d'une voix mourante il appelle Brunehilde sa fiancée sacrée, il croit la réveiller de nouveau, il croit voir ses yeux ouverts pour toujours sur lui, se sent évanouir sous son haleine et entend son salut d'étemel revoir. Dans sa vision suprême, sous ce frisson divin, il rend le dernier soupir.
La nuit noire règne sous les portiques silencieux de la demeure de Gounther ; derrière leurs arcades ténébreuses roule ie fleuve et la lune se joue sur les Bots. Goutroune inquiète épie les bruits lointains. Des voix confuses résonnent,
une foule armée de torches et de flambeaux arrive et l'on apporte couché sur son houcUer, le cadavre de Siegfried qu'on dépose au milieu de la scène. Goutroune se jette dessus en poussant des cris et accuse son frère de meurtre. Celui-ci rejette la faute sur Hagen, qui l'avoue effrontément et réclame, comme droit de butin, l'anneau que Siegfried porte à son doigt. « Arrière, hâlard! » lui dit son frère. Ils se battent, Gounther tombe. Mais une nouvelle apparition met fin wix cris de la foule et aux gémissements des femmes, impose silence et respect à tous, c'est Brunehilde, qui s'avance lentement et solennellement du fond. « J'ai entendu des enfants pleurer après leur mère, dit-elle, je n'ai pas encore entendu de plainte digne du héros. » Du geste elle écarte Goutroune qui recule devant elle comme devant la véritable épouse.
Sombre et tragique est le tableau que présente cette scène nocturne à la lueur des torches. D'un côté Goutroune agenouillée devant le corps de son frère, penchée sur lui et comme sans connaissance, Hagen de l'autre, appuyé sur sa lance, pétrifié dans sa haine et son défi ; la foule stupéfaite en cercle immense sous le vaste portique ; Brunehilde, seule au milieu, contemple en silence le visage de Siegfried sous le coup d'une indicible émotion. Cependant elle se relève d'une résolution suprême avec une résignation hérorque. Dans la mort elle a retrouvé le rayonnement de Siegfried, sa lumière l'enve-t loppe de nouveau. Elle ordonne aux hommes
d'élever un large bûcher au fond de ia scène, au bord du fleuve, et d'y placer le corps du héros. Puis s'adressant aux dieux ; « vous, gardiens des serments sacrés, dirigez vos regards sur la moisson de ma douleur, contemplez votre faute éternelle! Écoute ma plainte, 6 maître des dieux. Par son action courageuse, de toi tant désirée, tu vouais celui qui devait l'accomplir au sombre malheur. Le plus pur a dû me trahir pour qu'une femme devînt sachante. Maintenant je sais tout, tout m'est révélé. » Elle prend l'anneau du doigt de Siegfried et le met au sien : « Je prends mon héritage. Maudit anneau! Cercle terrible ! je saisis ton or et je l'abandonne, je le rends aux sages sœurs du Rhin. Je vous rends ce que vous demandez. Que le feu qui me brûlera purifie l'anneau de la malédiction. Dissolvez-le dans l'onde et conservez l'astre brillant qui vous fut ravi pour le malheur, »
Arrachant ensuite une torche allumée à un homme, elle la lance dans le bûcher, qui s'enflamme aussitôt. « La fin des dieux approche ; ainsi je jette l'incendie dans la demeure splendide de Walhall 1 Écoutez, vous tous, rejetons durables de la vie florissante. Si la race des dieux s'évanouit comme un souffle, si je laisse le monde sans maître, je vous lègue le trésor le plus sacré de mon savoir : ni bien, ni or, ni splendeur divine, ni magnificence seigneuriale, ni le lien trompeur de tristes traités, ni la dure loi de mœurs hypocrites ne donnent le bonheur
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Félicité dans la joie et la peine — nous vient de l'amour seul ! »
Elle s'est Tait amener son cheval de Walkyrie, le saisit par les rênes, s'élance dessus et, d'un iseul bond, le fait sauter dans le bûcher flamboyant de Siegfried. La flamme immense monte au ciel en crépitant et semble vouloir gagner le portique lui-même. Lorsqu'elle s'affaisse, les oiides du fleuve se roulent par-dessus bords et recouvrent le bûcher en cendres. Dessus nagent les ondines. A leur aspect Hagen, qui n'avait cessé de suivre Brunehilde du regard, est saisi d'effroi. Jetant sa lance et son bouclier, il se précipite sur elles en s'écriant : « Ne touchez pas à l'anneau 1 « Voguelinde et Velgonde l'entourent de leurs bras et l'entraînent dans les profondeurs, tandis que Flosshilde élève en julrilant l'anneau dans les airs. — Au ciel, on voit monter une lueur semblable à l'aurore boréale. Elle dénonce l'incendie de Walhall et la fin des dieux.
Revenons sur la pensée de ce poème, l'un des plus étranges, des plus complexes et des plus puissants qu'ont ait conçus. Cette pensée réside en Wotan, elle se développe avec lui et s'épanouit enfin dans les deux héros humains Siegfried et Brunehilde. Comme dans toutes les mythologies anciennes, le Dieu suprême n'apparaît nullement ici comme un Dieu tout-puissant, mais comme un Dieu limité. C'est bien la personnification de la force créatrice de la nature dans son
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éiieryie sans frein, dans sa fouyue inventive et uovalrice. Mais cette force ne se joue que dans les limites des lois éternelles.
Le grand mythe de Prométhée a exprimé d'une manière incomparable l'immortelle opposition entre la dure nature et l'audacieux yénie humain, entre le dieu tyran et l'homme créateur. Là le contraste entre les deux est net et bien iranché; entre eux, point de lien; ils luttent de puissance à puissance, en éyanx. Ici au contraire, et en cela le poète a bien suivi l'esprit de la mythologie germanique, c'est en quelque sorte la nature elle-même qui a soif de l'homme, c'est le dieu qui cherche à s'achever, à se sauver par lui. Nous assistons à son enfantement, nous voyons la lignée humaine sortir de la lignée divine. Fatigué du labeur qui toujours recommence, écrasé sous le poids de la nécessité, Wolan rêve l'homme libre, sans crainte, sans barrière, n'obéissant qu'à lui-même et qui se crée sa vie du jet hardi de son courage. Ce qu'il ne sait pas, c'est que cet homme mettra fin à sa propre puissance. Car, en le voulant, il a rompu le réseau de ses propres lois, il a créé un autre infmi qui éclipsera le sien. Fatalement, et contre lui-même, il marche à cette catastrophe qui sera sa déUvrance. Siegmound l'impétueux et l'infortuné déjà plein de son souffle n'était cependant que sa créature, ne pouvant lut résister. Mais le rejeton de Siegmound et de SiegUnde, conçu dans l'ivresse printamère de la vie, est le fds de la force impétueuse et de l'espérance exaltée,
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double étincelle du père et de la mère qui rejaillit en lui en flamme brillante, indomptable. Il ' sera le héros libre, sans peur. Devant lui, finalement, le dieu recule résigné. « Je cède dit-il à Erda avec une superbe résolution, je cède joyeux devant ceux qui sont éternellement jeunes ».
Mais le dieu dans son élan u'aspirait pas seulement à l'homme héroïque et libre, il cherchait aussi à tout savoir pour ne plus rien craindre. De ià sa descente vers Erda, la sage déesse, son union avec elle. Le charme dont il l'enveloppe est l'œuvre de son désir le plus profond et le plus sacré. Elle lui révèle de grands mystères ; mais le mot suprême ce n'est ni lui ni elle qui le dira, c'est le fruit de leurs amours, c'est leur fille Brunehilde, celle qu'il nomme la fille de son désir. Elle le trouve et l'accomplit contre le gré du dieu. Ce dernier mot c'est la sympathie humaine, c'est l'enthousiasme de l'amour, qui, à travers la souffrance et le sacrifice, atteint une rédemption suprême. Ce qui fait la force de Brunehilde, ce n'est pas seulement la puissance de cette sympathie désintéressée que fait nattre en elle la douleur d'êtres npbles, c'est aussi la pleine conscience qu'elle a de la divinité de ce sentiment et de sa force victorieuse. La vayue pensée du dieu devient en elle force active, le sang de sa vie, sublime et tragique accomplissement. De là sa puissance d'affirmation, son héroïsme qui brave son père et de sj haut le domine.
Brunehilde, réveillée par Siegfried, s'unit à lui
LA TETRALOGIE DES NIBELVNGEN a^S
comme l'Amour seul peut s'unir à la vraie Vie, riche et florissaute. Par là même la Walkyrie s'est vouée à la redoutable desliiiée terrestre.
. Elle a préféré au calme divin le dévouement à un seul. Tant qu'il demeure avec elle, le héros s'élève à sa hauteur d'un naïf élan ; mais, hors de son cercle éthéré, il tombe en proie à ses fouyueux instincts et la trahit. Car il n'est paé sachant comme elle. Il est sincère, mais naïvement égoïste; généreux et prodigue de sa vie, mais incapable de se maîtriser, en proie à l'illusion prodigieuse des sens ; sans peur, mais sans prévoyance. Livré tout entier à l'heure présente, il en est le jouet. En un mot, il n'a pas comme elle la conscience du Divin et de l'Éternel. Après l'oubli de Siegfried, que reste-t-il à Brunehilde? Sa sublime folie est maudite; c'est bien plus que son bonheur, c'est sa foi qui est frappée au cœur, c'est l'Amour même qui est outragé en elle, foulé aux pieds, démenti. Voilà le désespoir déchirant entre tous, qui est réservé à la fille des dieux. C'est pourquoi elle peut dire à Goun- Iher : « Vous m'avez trahie, tous 1 Si j'étais juste, tout le sang de la terre ne me sutïîrait pas pour expier votre faute. » De là sa vengeance aussi terrible que sa douleur. Mais Siegfried une fois tombé, la pleine lumière lui vient définitive dans la suprême douleur, avec elle sa foi victorieuse. Elle a tout compris, elle a ressaisi son héros pur,
~ radieux. Tandis que l'être vulgaire ou faible perd sa foi dans le naufrage de son bonheur, Brunehilde l'affirme à sa dernière heure et lègue
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aux survivants »on testament d'Amour. La llamme qui la coiigum3 avec son héros les purifie.
Sacrifice volontaire, grande rédemption, feu puissant qui allume le Waihalia désormais inutile. Car, pour réi^ner, les dieux ont pactisé avec les puissances ténébreuses. En rendant aux filles du fleuve, aux (jénies élémentaires de la nature l'anneau fatal, symbole des biens et des maux terrestres (puissance, richesse, force brutale), et en affirmant la loi d'amour, l'humanité parlant par la bouche de la femme inspirée crée un ordre divin au-dessus de la nature. C'est le but de toute (jrande tragédie de nous consoler de la mort des héros par les vérités qu'ils affirment, La flamme qui consume Brunehilde éveille £n nous le rêve d'une renaissance éthérée, et il serait conforme à l'esprit symbolique du mythe de nous montrer au-dessus de ses cendres, comme dans une vision magnifique, la Walkyrie amenant son héros, transfiguré, aux dieux transfigurés euxmêmes. Car la nature elle-même renaît par l'humanité idéale.
Une aussi vaste conception poétique exigeait, dans la composition musicale, une force inventive, une énergie d'expression, une subtilité de nuances, une puissance d'expansion et de concentration extraordinaires. L'œuvre entière accuse, dans toute sa hardiesse, la troisième manière du compositeur. Malgré les longueurs et les surcharges dans certains récits, on peut dire que le dessin mélodique est plus simple que dans
Tristan, où la nature du sujet exujeait une fluidité extrême. Quant à la charpente harmonique (ie l'accompagnement orchestral qui soutient ce prodigieux édifice, il est à la fois d'une splidité et d'une fmeçse singulières. Nulle part Richard Wagner n'a déployé un aussi vaste réseau de motifs plastiques. Ce réseau part des dieux et s'étend aux héros du drame, Dans le prologue Wotaii, Albéric, Freia, Loge, Erda, les Nains et les Ondines accentuent, par leurs motifs largement caractérisés, les harmonies et les mélodies mères, qui sont les sentiments primordiaux, les forces génératrices de tout le drame. Les motifs individuels et humains qui dérivent de ces mélodies génériques, se développent dans la suite avec une richesse et une variété qui ne se démentent jamais. La structure musicale est ainsi l'image de la structure intime et, si j'ose dire, métaphysique du poème. Car la filiation des motifs est la filiation même des caractères et des sentiments d'Albéric à Hagen, d'Erda à Brunehilde, de Wotau à Siegmund et Sieglinde et de ceux-ci à Siegfried. Le réveil de la Walkyrie offre le com-. ble de cette floraison mélodieuse. Cette scène, qui forme un si lumineux contraste avec la sombre évocation d'Erda, est comme le point culminant du poème, son foyer incandescent. De la rencontre des deux favoris du dieu se dégage une telle abondance de sentiments profonds et naïfs, solennels et impétueux, tendres et passionnés, qu'ils jaillissent successivement en prières ferventes, en hymnes sacrés, en rires
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d'allégresse avec une incomparable richesse mélodique, au milieu de laquelle la pensée divine de l'Amour vainqueur des rénèbres monte Iriompbalement.
Qu'on se demande maintenant quelle est la portée de cette œuvre, sa signification pour notre temps, beaucoup de gens, de ceux-là mêmes qui en auront été saisis, diront ; quel rapport y a-t-il entre cette résurrection mythologique et notre époque? A nos yeux, la force et le mérite de cette création consistent justement en ce qu'elle contredit si énergiquement notre siècle. J'accorde, il est vrai, que le caractère éminemment philosophique de l'ensemble la rend peu accessible au grand nombre; j'accorde aussi que sa couleur fortement germanique, jointe à la difficulté et à la rareté nécessaire, des représentations, l'empêchera longtemps, d'être complètement appréciée à l'étranger. Mais ce qui saute aux yeux non prévenus, c'est la merveilleuse originalité de la conception, la vie puissante qui anime tous" les personnages, et jusqu'aux moindres détails, c'est enfin l'idéalisme grandiose qui préside au tout. Il est douteux que l'esprit humain trouve dans le poème de Richard Wagner, des symboles aussi clairs, aussi convaincants que dans le Promêlhée d'Eschyle ou dans le Faust de Gœlhe; mais, plus il sera connu, et plus il saisira par ses côtés saillants. Quand l'homme moderne, accablé aujourd'hui par le labeur des sciences, par le réalisme des arts, le matérialisme vide et prétentieux de
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notre âge, secouera son joug pour se chercher lui-même, il aura soif d'idéal, il reviendra aux grands types de la nature humaine, capables de l'élever au-dessus des conventions qui l'étrei- (jnent et de la mode qui l'étouffé. Alors cette < œuvre exercera sur lui une double attraction. Car-de l'habitude paralysante de la réflexion, de sa sagesse pénible et parfois écrasante, il aspire à la spontanéité de la vie, à cette fontaine de Jouvence qui ne jaillit que des cœurs libres, des âmes sans barrière. Le type juvénile de Siegfried répond à ce besoin. Mais l'homme moderne cherche aussi l'apaisement de ses doutes, de ses tortures, de sa soif de connaître dans le sentiment profond el immédiat des vérités éternelles qui dominent la vie, A cet élan, répond en plus d'un sens Brunehilde, la femme héroïque, dont l'âme aimante et consciente est la révélatrice des plus liants mystères. Quel que soit le jugement de l'avenir sur cette œuvre, elle vivra par ces deux types qu'elle élève au rang de la poésie universelle.
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Voyant par Is Pitié, L« Simple et le Pur, Espère en Lui,
Quoique les drames de Richard Wagner s'expliquent suffisamment par eux-mêmes, nous comprendrons mieux le sens et la portée de sa dernière œuvre en donnant un coup d'œil à sa nature d'homme et à tout son développement.
R. Wagner impose à la psychologie un des problèmes les plus curieux et les plus difficiles par le grand contraste entre son caractère et son génie, entre son tempérament d'homme et ses aspirations d'artiste. Ce contraste est, à, vrai dire, la clef de sa nature et de son évolution. — Au premier abord, on sentait en lui comme un insaisissable mélange de tous ses héros : la profondeur et la grandeur de Wotan; la spontanéité ravissante et Tégoïsme naïf d'un Siegfried, parfois la bonhomie familière de Hans Sachs, un humour étîncelant, des tendresses d'enfant, des élans de générosité, de silencieuses mélancolies, suivies de violences superbes, de fiertés tyranniques, pareilles aux éclairs d'un Lucifer indompté.
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Essayons maintenant de résumer les deux traits essentiels de cette nature unique en son genre. D'une part un fonds illimité de désir, d'orgueil et de domination; de l'autre un vaste intellect, doué des plus merveilleuses facultés esthétiques et d'un idéalisme transcendant. — Entre ces deux extrêmes se débattait incertaine la divine Psyché, ce que nous appelons : Vâme ; et avec elle cette aspiration de l'être spirituel à la pureté, à la bonté, à !a perfection, qui seule peut ennoblir la nature inférieure, l'attirer peu à peu vers les hauteurs de la spiritualité et de rintelUgence divine.
L'homme avec ses passions déchaînées et l'intellect avec ses pouvoirs supérieurs furent donc en Wagner comme deux natures opposées cherchant leur trait d'union. Ses œuvres furent ainsi une série de tentatives pour joindre et réconciher ces deux éléinents contraires. Comme arlisîe, Wagner ressemblait à un puissant magicien capable d'évoquer toutes les passions humaines par les incantations de la musique et le ressort du drame. Comme penseur, il avait quelque chose du démon qui cherche à concevoir l'anye par la force de l'inleliect, et qui, malgré ses étonnantes facultés, souffre sous le poids de sa nature et aspire à la délivrance. Ce désir est le fil qui relie ses œuvres.
Le premier type qu'il invente est celui du Hollandais, du marin désespéré, maudit par son orgueil et que sauve le dévouement d'une femme. — Tannhaûser aspire des profondeurs de la
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sensualité à l'amour vrai, et c'est encore l'amour et le sacrifice d'une femme qui le sauve de la damnation du Vénusberg. — Dans Lohengrin, inspiration merveilleuse, le monde divin apparaîl, l'ange se révèle dans le héros. Mais il n'est pas compris de ceUe-Ià même qui l'avait pressenti et appelé. L'ange se retire dans son inaccessible solitude; Eisa, l'âme malheureuse expire; et nous restons sous l'impression navrante que l'idéal n'est qu'un rêve, — Après avoir achevé cette œuvre, Wagner tomba sous l'influence de la philosophie pessimiste de Schopenhauer, et cette influence se combine curieusement avec la phase la plus païenne de sa vie et de sa pensée. Malgré la splendeur des œuvres que créa sa forte virilité, on trouve au fond de ces tableaux débordants de vie et ruisselants de lumière, les teintes crépusculaires d'un pessimisme assombrissant. Tristan et Iseult est une peinture admirable de l'amour-passion; mais c'est un amour qui aspire à l'anéantissement plus qu'à la renaissance. — La tétralogie des Nibelunijen est un essai de cosmogonie ; mais ce qu'il y a de caractéristique, c'est que le dieu Wotan, qui a conçu le monde, abdique de guerre lasse et que le génie de l'Amour, représenté par Brunehilde, meurt trahi et sans espoir.
Après avoir parcouru ainsi sa phase païenne, Wagner parvenu au seuil de la vieillesse, changea encore une fois de direction et résolut d'à— border face à face le problème du christianisme par la légende du Saint-GraaI. Ce n'est pas qu'il
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eût chanijé le fond pessimiste assez noir de sa philosophie. Mais en lui l'Inspiré, le génie intuitif et créateur, qui est le moi occulte et divin, surpassait de beaucoup le philosophe spéculatif. Parvenu à la vieillesse, au seuil solennel du mystérieux Au-delà, il prêta une oreille plus attentive à la Psyché profonde de son être. Son esprit se tourna de plus en plus vers cette régénération spirituelle, tourment secret de sa vie, but suprême de l'homme et de l'humanité. C'est sous l'empire de cette pensée qu'il écrivit le poème et la musique de Parsîfal: 11 donna ses dernières forces à cette composition qui couronne noblement -et magnifiquement son œuvre.
n avait déjà touché au Saint-Graal dans Lohengrin ', conception transcendante par la beauté de l'inspiration comme par l'harmonie de l'ensemble. Mais là, il ne nous avait montré le temple des élus que de loin, dans une sorte de vision intérieure, et sous l'image brillante d'un de ses messagers.
Dans Parsifal il a voulu nous faire assister à la conquête du Graal, nous introduire dans le sanctuaire, nous dévoiler son secret. Résumons sa conception dans ses traits essentiels.
Parsifal a été élevé par sa mère dans un pays perdu. La pauvre femme a ses raisons pour cela. Le père de l'enfant, Gamuret, a été tué dans un combat, et Douloureuse (c'est le nom français dont Herseleide est la traduction libre), ne veut
ig[ne et le développemenl de la
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pas que son fils unique ait le même sort. Elle se retire donc dans «ne grande solitude pour que ParsifaI ne sache rien du monde et de la chevalerie. Mais l'instinct guerrier est très vivace dans l'enfant. Il s'est fabriqué un arc et court les bois en chassant. Un jour l'adolescent rencontre trois hommes à cheval, qui lui semblent plus beaux que des soleils, tant leurs armures reluisent dans la forêt. Il leur demande qui ils sont. Ceux-ci éclatent de rire et partent au galop. Il se met à courir pour les rattraper; mais impossible de les suivre. Alors ParsifaI oublie sa chaumière natale, sa mère, le monde entier pour une seule pensée ; revoir les chevaliers et se faire chevalier lui-même. Depuis ce jour, il court le monde, l'arc en main, vivant de chasse, dans un accoutrement misérable.
Après bien des aventures, le naïf ignorant arrive dans le domaine du Saint-Graal. C'est ici que Wagner fait commencer son drame ou plutôt son mystère.
ParsifaI pénètre sous de beaux ombrages et voit des hommes graves en manteaux blancs qui se promènent. Leur aspect l'étonné et l'intimide. Soudain un beau cygne passe à grand vol sur un étang. Instinctivement ParsifaI tend son arc et lui décoche une flèche. Mais aussitôt des jeunes gens saisissent le profanateur et le mènent devant un homme âgé, une sorte d'écuyer à barbe grise. Celui-ci, au lieu de frapper le coupable, lui reproche sa cruauté ; puis il ramasse l'oiseau taché de sang et montre au meurtrier le regard
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brisé du cyyne mourant. Parsifal, ému d'un nouveau genre d'émotion, brise son arc en deux et le jette par terre.
Au même instant, une solennelle sonnerie de cloches retentit au loin. L'homme âgé prend Parsifaf par le bras et l'emmène. Il semble au jeune homme qu'il marche comme dans un rêve ou plutôt que le paysage marche à sa rencontre. Car insensiblement les voûtes de la forêt se chanijent en masses montagneuses. Ils passent par d'énormes couloirs à colonnes massives taillées dans le roc. Le son des cloches devient toujours plus fort. Enfin Parsifal se trouve dans une basilique romane. La lumière tombe d'une coupole
' byzantine sur un autel vide. Des chevaliers entrent deux à deux en longue file, casque en tête, habillés d'une chemise blanche et d'un manteau rouge. Des adolescents les suivent vêtus de hleu et de blanc. Tous ces hommes chantent à haute voix; ils célèbrent le dernier repas et le martyre du Seigneur. Puis tous se rangent dans un ordre majestueux; les chevaliers font cercle autour de l'autel. On y dépose une arche et tous se mettent à crier : « — Amfortasl Amfortasl Montre-nous le Saint-Graal ! » Alors un homme qui semble le roi des chevaliers, répond : « — Je ne peux pas, j'en suis indigne. Pécheur, j'ai aimé la pécheresse; j'ai succombé à la tentation, .le souffre de mon désir, et dans la souffrance je
. désire toujours!.,, » En même temps, il montre une blessure qui saigne à sa poitrine, avec les signes d'une douleur affreuse. Alors une voix
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terrible sort du fond de la basilique comme d'un tombeau et s'écrie : « — Amfortasl mon fds Amfortas ! malheureux pécheur, pour ton châtiment, fais ton office ! » Malgré lui, Amfortas, pâle comme un mort, va prendre au fond de l'arche un vase de cristal et l'élève dans les airs. Aussît<ït le liquide qui remplit le vase, se met à reluire d'une couleur pourprée. Sous ses rayons tout le temple se teint de rouge, pendant que les chevaliers murmurent à voix basse : « Ceci est le sang du Christ! » Alors il semble à Parsifal que de ce vase sort line voix plaintive, mystérieuse, une voix sans paroles, comme une mélodie de tendresse et de souffrance ineffable. Il porte violemment la main à son cœur comme sous le coup d'une douleur subite. Cependant le roi malade est retombé sur sa litière, les chevaliers s'éloignent, l'église est vide. Parsifal est toujours là, cloué en terre, l'air stupide. Tout cela lui semble un rêve, il n'a rien compris à ce qu'il a vu. Le vieillard à barbe grise, le serviteur fâché, croyant qu'il a affaire à un sot, le pousse hors de l'église d'un ton bourru. Mais dans le silence du sanctuaire, une voix céleste répète la promesse mystique :
Rendue voyante par la pilié, T'apportera la délivrance.
Or, ce que Parsifal ne sait pas, le voici. Le vase merveilleux est celui dans lequel le Christ a célébré son dernier repas avec ses disciples et
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dans lequel Joseph d'Arimalhie a recueilli sqn sang. Après la mort du Sauveur le vase disparut. Des anges le rapportèrent du ciel avec la lance qui perça les flancs du Rédempteur. Ils confièrent ces saintes reliques, source des plus hautes vertus chevaleresques, à un pieux chevalier du nom "de Titnrel. Celui-ci fonda pour la garde du trésor l'ordre des chevaliers du Saliit- Graai. A sa mort, son fils Amfortas lui succéda. Mais déjà un ennemi redoutable méditait la perte de la communauté. Le païen Klingsor avait ambitionné les honneurs de l'ordre, dont la première condition est la chasteté. Ne sachant se vaincre, ii n'avait rien trouvé de mieux pour se rendre digne du Graal que le moyen d'Origène '. La communauté indignée repoussa un homme qui avait cru parvenir à la sainteté par la mutilation. Cependant Klingsor, versé dans les sciences occultes, était un grand magicien. II fit sortir de terre un château de perdition rempli de filles charniantea, qui attirèrent les chevaliers dans leurs filets. Une fois séduits, amollis, ils sont perdus pour le Graal et ses hautes missions. A mesure que la forteresse des purs se dépeuple, le château de perdition se remplit. Amfortas a voulu combattre l'ennemi avec la lance sacrée qui donne la victoire. Mais Klhigsor lui oppose une femme d'une beauté irrésistible; Amfortas, lui aussi, a succombé à la tentation. Pendant
• Cette idée est toute de Wagner. On n'en trouve «ucune trace ni diins les Perceual français, ni dans le Parcival de Wolfram d'Esche nbacli.
Srfi l'ŒI'VBE de RICHARD WAGNER
qu'il s'oubliait aux bras de l'enchanteresse, KUngsor s'est emparé de la laocc, en a frappé le roi et lui a fait une blessure incurable. La lance est au pouvoir de l'ennemi, l'ordre est comproniis, le Graal menacé. De là l'effroi des chevaliers et la douleur du roi malade.
Ce dont Parsifal se doute bien moins encore, c'est que lui-même est destiné à remplacer Amfortas dans sa royauté spirituelle. Maïs pour cela il faut qu'il subisse à son tour la tentation rt qu'il résiste à la puissante magicienne. Tel est l'objet du deuxième acte.
Qui est celle femme étrange et dangereuse?
Elle se nomme Kundry, et a comme deux âmes, deux existences diverses qui alterneat l'une avec l'autre. Dans sa phase voluptueuse, rien n'égale l'flpreté de ses désirs triomphants. Elle possède pour les satisfaire toutes les langueurs d'une séduclion profonde. Quand son but est atteint, quand l'homme séduit sort de ses bras, elle le méprise et le quitte avec un rire de démon et de damnée. — Dans sa phase de repentir, elle éprouve un besoin fiévreux de s'humilier, de servir les bons. Elle s'habille misérablement^ s'enlaidit à plaisir et sert les chevaliers du Graal, h'ur apporte des baumes dans son costume de sorcière eauvaye. Mais cela ne sert à rien; ce demi-repentir est impuissant. Vient l'heure où un sommeil lourd et léthargique s'empare de tous ses membres; et le magicien, j'allais dire le magnétiseur Klingsor, qui de loin la guette et l'endort, a seul le pouvoir de la réveiller