PARSIFAL
pour l'asservir de nouveau à sa vie de luxure et de damnation.
On assiste au commencement du deuxième acte à l'un de ces réveils terribles. Nous sommes au château de perdition, dans l'intérieur d'une tour ouverte par le haut. En bas tout est sombre,, à gauche une sorte d'abîme noir. Klinij- 80r s'approche du trou, y jette de l'encens qui ressort en vapeurs bleuâtres. Puis avec de (jrands yestes, il commence son évocation.
« Sors du gouffre! Arrive! A moi! ton maître t'appelle, toi l'innommable : diablesse originaire ! Rose de l'enfer ! Jadis Hérodiade, aujourd'hui Kundrj ! Stryge, charmeuse, vampire de volupté! à moi! à moil » Une femme superbe sort lentement du gouffre. Une lumière magique caresse et moule les formes luxuriantes de son corps de neige. Sous l'évocation, elle pousse des gémissements et des cris de détresse comme dans un cauchemar. Elle résiste, a horreur d'ellemême, elle ne veut pas, elle injurie le démon. Mais le magicien lui montre en perspective une victime attrayante sous forme d'un jeune homme vierge. Un dangereux sourire effleure les lèvres de Kundry. La voilà réveillée tout à fait, « Il est beau l'enfant, le voici qui vient », dit Klingsor, et la femme a disparu. Déjà elle se prépare  son ministère de séduction.
Sur un signe de Klingsor, la tour s'enfonce sous terre avec le magicien. A sa place surgit un jardin aux plantes tropicales. Une trentaine de jeunes filles, dont les vêtements ressemblent
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à de (jrandes fleurs, accourent affolées. Ce sont les belles qui ont vu leurs chevaliers blessés et renversés par un farouche envahisseur. Courant çà et là, elles jettent des cris d'épouvante. Car Ip vainqueur, accourt, et c'est Parsifal. Voyant que le beau naïf ne leur fait ni mal ni injure, eiles rient de leur peur et passent de la gaieté à la coquetterie. Elles entourent l'innocent de leur troupe enjôleuse, le pressent de naïves agaceries, de caresses enfantines. C'est à qui lui touchera ie menton, lui jettera les bras autour des épaules. « 11 est à moi! à moi! non, à moi!» Parsifal à demi impatienté se défend comme un homme envahi par une végétation gênante et capiteuse. Mais la voix de Kundrj, douce et tentatrice, sort d'un bosquet et appelle Parsifal par son nom. Aussitôt les filles fleurs s'arrêtent. Aussi promptes à l'effroi qu'au plaisir, aussi vite fanées qu'écloses, elles cèdent le pas à la puissante magicienne, « Grand foui » c'est leur dernier mot et elles s'enfuient d'un rire ironique et perlé.
Kundry apparaît demi-couchée sur ijn lit de fleurs. Parsifal étonné, lui demande comment elle sait son nom. « Je t'attendais et je sais bien des choses que tu ignores, » dit-elle d'une voix alanguie de rêve. Et elle se met à parler à Parsifal de son enfance, de sa mère. Car elle sait sa vie mieux que lui-même. Elle lui rappelle les folles caresses de Douloureuse lorsqu'elle retrouvait son enfant égaré dans les bois. « Dis-moi, ajoute-t-elle en souriant, ces baisers là ne te
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faisaient-ils pas peur? » Avec le charme de ces souvenirs, la palpitation du cœur féminin s'insinue au cœur du jeune homme comme une mélodie triste et suave. Mais lorsque Parsifal apprend de la bouche de Kundrj que sa mère est morte de chagrin après la fuite de son (ils, il tombe à genoux, submergé de remords et de douleur. Il commence à comprendre qu'il a vécu jusqu'à ce jour comme un fou sans mémoire et sans conscience. Kundry profite de ce moment, enlace doucement le cou de l'orphelin et lui promet la fin de ses peines par la révélation de l'amour qui donne le bonheur avec la connaissance. Elle se penche sur lui. Parsifal attendri se prête innocemment à ce long baiser; mais son feu inattendu le pénètre d'une douleur terrible. Tout à coup, il s'arrache, se lève avec tous les signes de l'épouvante et porte la main à sa poitrine. Il sent comme un fer chaud à son cœur; c'est la blessure d'Amfortas qui le brtile lui aussi; il a compris son mal. Les flèches du désir qui l'ont traversé lui révèlent instantanément la profondeur du mal dont souffre le roi déchu du Graal. La Volupté mère des douleurs lui révèle toute la Douleur humaine. Tous ces êtres qui croient jouir, comme ils souffrent, comme ils crient après la rédemption 1 Et par-dessus leurs voix, il entend la voix ineffable mais navrante du Sauveur profané par des mains indignes, C'est la révolution d'une âme dans l'oraye de la sympathie. II devine, il voit, il sait — et voici qu'il priel
D,i.,,„Gooiîlc
atlO LŒrVBE DR RICHARD WA<;NER
A partir de ce inomeiil, les rôles changent.
Kundrj' va de l'étonnement à l'admiration. Elle s'enflamme à mesure que Parsifal se refroidit en s'alTermissatit dans sa résolution. La sympathie voyante est plus forte que la passion aveutjje.. Elle a beau s'approcher de lui, caressante, audacieuse et plonger dans ses yeux son regard qui darde une flamme, inquiète. Il la repousse :
« -arrière corruptrice! loin de moi! à jamais! » Alors Kundry s'exaspère, sa passion devient de la folie. Elle est sûre maintenant que l'amour de cet homme étanchera sa soif, la sauvera pour toujours. Mais Parsifal a compris que pour mettre fin à la souffrance, il faut en tarir la source. Hors d'elle, la femme dépossédée bondît de fureur et appelle Klinjsor au secours. Le magicien se montre sur une terrasse et jette la lance sacrée contre le téméraire qui le brave. Mais celle-ci, reconnaissant un maître demeure suspendue sur la tête d'un Pur et d'un Fort. Parsifal la saisit et trace dans l'air le signe de la croix. Aussitôt jardin, castel et magicien s'effondrent avec un immense fracas comme par un tremblement de terre. Kundry pousse un yrand cri et tombe sur le sol changé en désert aride.
Après cette lutte victorieuse contre l'enfer du magicien, le troisième acte s'ouvre comme une idylle de paix et de rédemption. Nous sommes dans un ppysage prinlanJer, au milieu d'une prairie parsemée des premières fleurs, à la lisière d'une forêt ombreuse, d'où s'échappe une source
claire. Le vieil écuyer de Tilurel,Gurnémanz. s'est fait anachorète. Il sort de sa hutte ; car il a entendu urt profond gémissement, un soupir d'angoisse derrière le buisson. Il approche; et voit Kundry endormie Jà d'un sommeil léthargique. Il la relève inerte comme un cadavre, lui frotte Jes mains et l'asperge d'eau. Ënfm elle ouvre les yeux-. Gurnémanz, qui l'a souvent retrouvée ainsi et qui ne sait rien de sa vie de péché, remarque cette foisci une différence. Rien de sauvage ni de fiévreux ; elle est humble et triste. Elle porte la robe brune des pénitentes, une corde en guise de ceinture et arrange soigneusement ses cheveux épars.
Aux questions paternelles de Gurnémanz, elle répond par un geste de soumission, en disant : « Servir. ,, je veux servir, » Puis elle prend une cruche et va puiser de l'eau à la fontaine comme la dernière des servantes. A ce moment, un chevalier vêtu d'une armure noire, entre à pas lents, visière abattue et lance baissée. Sa démarche sévère annonce la tristesse. Gurnémanz lui demande s'il est égaré ; l'inconnu s'assied comme un homme épuisé de fatigue et hoche la tête. A toutes les questions, il répond par le silence. « — Sais-tu bien, lui dit enfin le vieillard, que tu viens d'entrer dans le domaine du Saint- Graal et que ce jour est le vendredi saint? » A ces mots, le chevalier noir se lève ; découvre son visage et plante sa lance en terre, puis il s'agenouille dans une prière fervente, les yeux levés sur la pointe de l'arme. — Gurnémanï a reconnu Parsifal ; il comprend que cette lance
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est la lance merveilleuse enfin reconquise, que le simple d'autrefois est devenu par de longues épreuves l'élu d'aujourd'hui el s'abandonne à un transport d'admiration. Kundcy détourne la tête. Parsifal, ému de joie et de reconnaissance, — car pendant des années il avait vainement cherché à retrouver le chemin du Saint-Graal, — s'est rassis au bord de la source. Avant de remonter au temple, le vieil ami de Titurel veut consacrer son nouveau maître comme roi du Saint-Graal. 11 lui dte le casque et l'armure noire; Parsifal se laisse faire el se présente à nous, tête nue, dans la tunique blanche des chevaliers sans tache. Tandis que Ournémanz oint là tête de l'initié du Christ, Kundry en nouvelle Madeleine, s'agenouille, lui lave les pieds, les arrose d'une huile précieuse et les essuie de ses longs cheveux. Il la regarde avec surprise, et après quelques paroles consolantes, verse sur s» tête l'eau purifiante du baptême puisée à la source. Une paix profonde, une douceur inconnue inonde t'âme de la femme repentie. Ette courbe la tête jusqu'à terre et paraît saugtoter; mais ces larmes sont le premier instant de bonheur de sa vie. -— Parsifal lui aussi paraît transfiguré. Il regarde aux aleutours : lia prairie brille d« rosée, les herbes et le« bourgeons rayonnent d'un éclat iosolite, les Seurs hii parlent avec une grâce enfantine. Il s'étonne de taat de joie un jour de trts.tesse; il trouve que la nature devrait pleurer et non sourire à l'atmiversaire de la ïoort du Seigneur. Mais Gurné-'
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manz lui répond : Ce sont les larmes du repentir qui couvrent la pelouse, et sous cette rosée, l'herbe et la fleur relèvent la tête. Toute créature aspire au Rédempteur et tressaille de joie devant l'Homme purifié. » Une mélodie larçje, d'une suavité insinuante, connue sous le nom de charme du vendredi saint, accompagne ce dialogue et va mourir dans un sanglot de félicité.
HarsifaI venu en pénitent, ae lève maintenant eii roi du Graal, dans la plénitude de sa force et de sa sérénité. Il brandit la lance et fait signe au vieillard et à la femme de Iç suivre. Tous trois montent au sanctuaire,. La scène se transforme comme au premier acte. Les cloches byzantines " retentissent de nouveau, au haut de la montagne. Nous montons, nous montons à travers les entrailles du roc; et nous revoilà dans la basi^ lique, au milieu de l'assemblée solçnnelle des chevaliers, Paraifal entre, suivi de Gurnémanz et de Kundry. il trouve Amfortas, le roi déchu, en proie à un accès de désespoir et demandant la mort à ses compagnons. Mais Parsifal touche sa blessure avec la pointe de la lance merveilleuse, et Amfortas est guéri. Alors le nouveau roi monte les marches de l'autel et saisit le vase de cristal. Pendant qu'il l'élève au-dessus de sa tête, la coupe se colore comme au premier acte, mais d'un rouge plus ardent, La lumière pourpre enveloppe les chevaliers et sa gloire les inonde d'un baptême de feu. Aux accents d'uu chteur mystique, une colombe blanche et lumineuse descend du haut de la coupoïe et vient planer sur
a64 l'œuvre ue richabd wa«îser
le Saint-Graal, Kundry a rendu le dernier soupir
sur les marches de l'autel.
Le rideau se ferme sur ce tableau symbolique de la rédemption par la sympathie et l'amour divin.
Parsifal n'est pas seulement le plus beau drame religieux des temps modernes. Comme le dit à merveille M"^ Emilie de Morsier dans sa belle étude • : « C'est une œuvre qui atteint jusqu'au fond de l'âme et de l'esprit. » La Religion et l'Art sont d'essence diverse. Dans une société idéale, ils marcheraient d'accord, mais jamais l'un ne pourra remplacer l'autre. Car la vraie Religion est la mise en œuvre du Divin au cœur des hommes comme dans l'organisme social; l'art véritable est la représentation vivante de cette même vérité divine par la splendeur du Beau. Le Parsifal de Wagner réalise :1e rêve du
' Pariif-ii et i'idéi de la Réde.nption par Emilie de Morsier (chez Fischbschjr, i8^3). — J; ne saurais trop recommander ce travail taplivant a reui qui veulent pénétrer dans les arcanes les plus proronds de Parsifal. Ce drame religieux y est étudié dans « sa aiynillcalion osolériqi.c » et le Mystère chrétien y est mis en rapport avec la philosophie hindoue. Les beautés spirituelles de l'auvre sont pénétrées et mises en lumière dans ces pages vibrantes d'émotion par une âme voyante, qui a traversé elle-même les vérités transcendantes grdce a cette intuition de la sympathie qu'on a justement nommée U Religion de la souN trancc. — A peine est-il besoin de rappeler ici ie beau livre de M. Kufferath, où Parsifal esl étudié au triple point de vue légendaire, poétique et musical. — M. Alfred Ernst lui a aussi consacre un chapitre remarquable dans son savant livre : l'Œaore poétique de Richird Wagner. — Je citerai encore l'intéressante brochure : Troii moment» dé Ij peniie de Richard Wttgner ; , L'Anneau da Nibelan-}, Tristan et Ysealt, Parii/ul, par Marcel Hébert. Cett« étude contient quelques apergus neufs et d'une g raadc justesse sur le développement philosophique du maître.
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Mystère moderne. Il est le Jiat lux de l'Art élevé à ia hauteur de la Religion universelle. Essayons d'en résumer les caractères dominants.
Le drame de la rédemption Be joue autour de quatre personnages qui vont du fond du mal au sommet du bien, Klingsor, le luxurieux et l'ambitieux, a cru mériter le Saini-Graal en se mutilant. Repoussé par le Temple, il devient le mauvais magicien, le type de la perversité intellectuelle qui cherche la jouissance dans la corruption des autres^ C'est l'être humain, mutilé non-seulement au physique mais encore au moral de toute compréhension du bien et voué par avance à l'infaillible destruction parce qu'il ne sait que détruire les autres, Kundry représente la Femme en sa double phase de Séductrice et de Repentie, ardente et faible, passionnée et passive, mais aspirant à l'Amour divin du fond de ses amours décevants. Amforlas est l'homme qui a compris le Divin et qui aspire à la sainteté, mais qui demeure esclave de ses passions. « Je souffre de mon désir, et dans ma souffrance je désire toujours. » — Parsifal, le simple et le pur, raconte l'histoire de l'Ame depuis l'ignorance jusqu'à la toute-science. Il illustre cette vérité que la sympathie consciente et active conduit à l'intelligence des derniers mystères, à la perfection. La mort du cygne lui a fait comprendre la souffrance universelle et la loi de solidarité qui unit tous les êtres. La vue d'Amfortas lui a révélé la souffrance humaine en ce qu'elle a de plus aigu, l'aspiration impuissante à la déli-
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vraiice. La tentation de Kundry lui fait saisir la source même de ce mal, en son propre cœur et en celui des autres, daus le désir. L'ayant terrassé par la grandeur de sa pitié, il reconquiert la lance, la volonté souveraine et revient eu vainqueur à Montsalvat, pour être couronné roi du Graal.
Voici, sur ce drame, la conclusion lumineuse de M™ Emilie de Morsier, le plus voyant parmi les interprèles de Parsifal : « Le mystère du salut s'est accompli à un triple point de vue. Parsifal a sauvé Amforlas parce que, en prenant sur lui la douleur du roi pécheur, il a conquis le pouvoir que confère l'Amour parfait de guérir et de consoler. En cherchant à retrouver le Graal, il ne poursuivait pas le rêve d'un bonheur personnel, mais il répondait à l'appel de la douleur humaine qui avait retenti jusqu'au fond de son cœur. Il a sauvé Kuudry par le rayonnement de sa pureté qui, rencontrant l'aspiration d'une âme égarée, l'eulralue dans la sphère de la vérité et du grand Amour. Ainsi le Pur et le Simple se sauve luimême en devenant le Sauveur des autres. Par la mainte Pitié, il s'est élevé au foyer de l'Amour divin, il s'est uni à la source de toute vie, à l'Esprit pur et devenu es avec lui, il participe à sa force, à ses vertus, à sou pouvoir créateur. Tel le sens profond des paroles ultimes : « /tédemp^ tion au Rédempteur! »
, Un mot encore sur la musique de ce drame merveilleux. Les harmonies de Parsifal ont une beauté d'outre-iombe, voilée d'une lumière astrale