PRÉFACE XI
celle de i83o parce qu'elle aura conquis sa foi dans la souffrance acceptée, dans la lutte réfléchie et voulue.
Quant au succès des drames de Wagner en France, il a de beaucoup surpassé notre attente.
Lorsque, le premier à Paris, vous eûtes l'audace de faire représenter Lohengrin contrevents et marées — une gloire qui vous restera à jamais — je vous disais ; « Le jour où le fleuve rompra la digue, ce sera une cataracte, » C'est ce fleuve dont beaucoup de gens avaient peur, et c'est pour cela qu'on avait étayé la digue de tant de monceaux de terre et qu'on l'avait échafaudée si haut. Mais le courant était si fort qu'il devait briser tous les obstacles et les emporter dans son bouillonnement. Depuis que la Walki/rie a conquis le Grand Opéra, nous avons vu l'irruption de la cataracte wagnérienne. Au milieu de ce torrent d'enthousiasme, de ce flot de livres, d'articles, de traductions, de commentaires, qui ose encore contester le génie du maître? Aujourd'hui, la réforme qui part de Wagner s'étend sur presque tous les domaines de l'art et de la pensée, t^e n'est plus un phénomène allemand, ou un phénomène parisien; c'est un phénomène universel.
Quelques-uns s'en effrayent sérieusement. Ils craignent pour notre génie nationaL Ils redoutent que l'originalité française ne périclite sous cette invasion d'idées exotiques et d'harmonies étrangères. Ils s'alarment de cette admiration de
la nouvelle jeunesse pour les chefs-d'œuvre des races du Nord. Je ne partage pas ces craintes. Ceux qui s'y livrent oublient d'abord que depuis la formation de l'Europe, les nations modernes n'ont cessé de se développer par ces influences réciproques» chocs et fusions, actions et réactions. Ensuite, j'ai plus de foi que ces esprits timorés dans la .vigueur du génie français, dans ses racines profondes. Pour ne parler que de musique, les Berlioz, les Bizet, les Chabrier, les Reyer, les César Franck et les Vincent d'Indy nous ont déjà donné en des œuvres variées, des exemples suggestifs de ce que pourra devenir le drame musical français. Enfm le trésor des traditions nationales attend encore les poètes et les compositeurs futurs.
La Légende au cœur du peuple et la divine Psyché au cœur de l'homme sont deux Immortelles toujours prêtes à rouvrir leurs grands yeux lucides, pourvu que de vrais voyants les évoquent et qu'on les écoute d'un patient, d'un long amour.
Edouard Schuré.
Paris, novembre i8y4.
D,.,zc.^.Goo3lc
LA JEUNESSE, LES DÉBUTS. HlEKZi
Le front bombé de Beethoven a la force de Proméihée et la candeur de l'enfant. Celui de Richard Wagner, moins harmonieux et plus colossal, produit un effet très différent. II monte abrupt, inabordable et audacieux comme le frout du Wetterhorn chargé d'orages. Ce front étranije et superbe inspire au premier abord une admiration mêlée d'une sorte d'effroi; On se trouve en présence d'un esprit supérieur créé pour défier les obstacles et pour remuer les hommes. On sent aussi qu'il ne saurait vous accepter comme «on semblable et ne vous laissera pas monter aux âpres et derniers sommets de sa pensée. La force, la révolte et la magie siègent sur ce front. On y lit en caractères indélébiles : Guerre à mon
siècle 1 — Sous sa masse énorme luisent des yeux d'un bleu clair, profonds el petils. D'habitude le regard est humide, lent, fixe, magnétique. Mais souvent il vous arrive à ['improviste, droit comme un éclair, et vous transperce de part en part. Il est très difficile de le soutenir alors, tant il surprend et déconcerte. Tantôt il nage dans une exaltation mystique et verse un fluide tendre, tantôt il lance tous les feux de la passion, de la volonté et du génie. Le visage buriné en lignes marquantes, est maigre, d'une pâleur changeante qui, sous le jet de l'indignation ou de l'enthousiasme, se colore en un clin d'œil. Le nez est recourbé, dominateur; la bouche rentrante; les lèvres, minces et fines, respirent tour à tour ou à la l'ois lé désir inassouvi et l'ironie pénétrante. Le menton^ saillant et pointu, est empreint d'une formidable énergie. Tout le bas du visage, creusé de traits anguleux, est travaillé et tourmenté par les passions. Mais quelles que soient les émotions subtiles ou redoutables qui l'agitenl, toujours il est comme surplombé et royalement dominé par ce front où réside un vaste et splendide génie. Ce contraste donne à cette tète son caractère unique et grandiose. Quiconque l'a entrevue ne saurait l'oublier. Son expression habituelle est le défi, son caractère dominant, la puissance et la témérité. Placez-la devant le mur des Alpes, elle aura l'air de dire en le mesurant du regard : J'y monterai! La tête de Gœthe semble penser, dans son calme olympien: Je voudrais m'asseoir au sommet du monde et le contempler
LA JEUNESSE, LES DEBUTS, RIEKZt .1
en paix. Celle-ci semble dire :Je voudrais le bouleverser et le rebâtir de fond en comble.
Richard Wagner est né dans la Saxe, à Leipzig, en j8i3i. Sa mère paraît avoir été une femme hors ligne, pleine de vie, de verve et d'imagination. Richard n'avait que six mois quand elle perdit son mari. Peu de temps î^rès, elle épousa en secondes noces Louis Geyer, peintre, acteur et auteur de quelques comédies, La famille s'établit à Dresde avec lui. Ce Louis Geyer avait une tendresse toute particulière pour Richard; il voulait en faife un peintre, mais l'enfant montra peu de talent pour le dessin. Il n'avait que sept ans quand son père mourut subitement. La veille encore l'enfant avait joué sur le piano, dans la chambre à côté, un air du Freichiiis, et il entendit son père dire d'une voix faible : « Aurait-il du talent pour la musique ?» Le lendemain, la mère entra dans la chambre des enfants et, après avoir dit un mot à chacun, elle dit à Richard : « De toi il voulait faire quelque chose. » Ce mot lui resta dans la mémoire et le fit rêver longtemps.
Sa mère le laissant libre, il ne subit aucun joug. « J'ai grandi, dit-il, en dehors de toute autorité, sans autres éducateurs que la vie, l'art et moi-même. » Il était de ceux qui supportent
' On ne s'esl pas proposé ici de faire une biographie proprement dile, mais avanl tout d'étudier les œuvres de l'artiste et de suirre le développement de son idée dans sa vie. Les dcIailN qu'on va lire sont emprontés à uoe Esquisse autobiographique et à H Commanicatioa à mes amis, (]ui se trouve en tête de ses trois poèiaes d'opéra (Drei Opèrndichtangen, Leipzig, 185»).
4 l'œuvre de richard wacsek
une Itîlle liberté et au besoin la conquièrent. Luimême attribue la partie vîvace, la force initiale de son génie à l'esprit chercheur et remuant qui lui était inné. Selon une vieille tradition, trois Xornes passèrent au berceau d'un fils de roi. L'une lui donna la force, l'autre la sagesse, et la troisième lui offrit « l'esprit mécontent qui médite toujours du nouveau ». Le père, effrayé d'un don si dangereux, refusa de l'accepter. Ge lut le malheur du fds. II eut beau être fort et sage; privé d'aiguillon, il resta sa vie durant un parfait lourdaud, et fut îué par un rocher que les nains firent tomber sur sa tête pendant son sommeil. « Dans notre monde, dit Richard Wagner, où la manie d'éducation a été poussée à l'excès, ce présent ne nous arrive plus que par hasard. Je perdis mon père dans ma plus tendre enfance, .Sûre de n'être point chassée, la Nome se gUssa à mon berceau et me fit grâce de ce don qui ne me quitta plus. »
C'était un enfant volontaire, indisciplinable, fantasque, à la fois impétueux et tenace. A l'école il ne travaillait que lorsqu'une chose l'enthousiasmait; alors avec quel entrain! Il apprit ainsi d'élan le grec, le lafin, la mythologie et l'histoire ancienne. Quant à son maître de piano, il lui déclara qu'il voulait apprendre la musique à sa manière et l'envoya promener. L'atmosphère intellectuelle et morale qui l'enveloppait favorisait un développement précoce et multiple. On approchait de la période orageuse de i83o. A cette époque toutes les jeunes têtes fermentaient
LA JEUNESSE, LES DÉBLT3, RfENZl 5
SOUS l'influence de mille idées qui floitaienl dans l'air. Grande agitation dans la littérature, grande effervescence dans les arts ; peintres, poêles, musiciens tous veulent innover, revenir aux sources, créer à nouveau. En France, il y avait deux camps, les classiques et les romantiques; en Allemagne, on en comptait dix, vingt, ceni, autant d'écoles que de talents, mais plus un seul de ces esprits qui impriment leur cachet à une époque en la dominant; car Gœthe avait quatrevingts ans, et, comme dit madame de Staël, le temps l'avait rendu spectateur. Sur le théâtre la décadence est visible, et le public a plus de goût pour les drames de l'école de Kotzebue et d'Iffland que pour les chel's-d'ceuvre de Schiller et de Gœthe. En musique, les goûts sont très divers, mais, avant tout, on a soif de nouveautés. Les symphonies classiques, le grand opéra italien, l'opéra comique français, obtiennent un égal succès. Beethoven fait fureur à côté de Sponiini, Weber à côté d'Auber. On devine quelles sensalions durent envahir l'âme d'un enfant impressionnable né au beau milieu de ce tourbillon. Il respira cette atmosphère brûlante par tous ses pores, et la fièvre du siècle entra dans ses veines.
Tous les courants d'idées agirent sur lui; mais chose remarquable, aucun ne l'entratna. Les représentations théâtrales de Dresde le laissèrent assez froid ; il n'y trouva, dit-il, que des comédiens fardés, non des hommes. Par contre, les tragédies d'Eschyle et de Sophocle, qu'il tradui-
h i. (EUVBE DE RICHARD WAGNER
sait en classe, l'émurent profondément. L'image du théâtre antique avec sa majesté religieuse se grava pour toujours dans sa mémoire. A onze ans, il commença à lire Shakespeare ; dès lors sa vocation pour le drame s'affirma énergiquement, et il composa en cachette une tragédie qui était une sorte d'amalyame à'Hamlet et du Roi Lear.
Quarante-deux personnages mouraient dans la pièce, et l'extermination allait si bon train, qu'au cinquième acte, il se vit forcé de faire reparaître la plupart de ses héros à l'état de spectres; autrement la scène serait restée vide.
Telle fut chez lui la première saillie de l'instinct dramatique. Il lui venait, non de l'observation du monde réel, mais d'une profonde émotion du dedans, d'un élan passionné vers un idéal entrevu, et du besoin de le manifester dans tout son éclat, en un mot, de le mettre en action. Chez lui, pas trace de langueur sentimentale, de lyrisme maladif. Dans ses rêves d'adolescent, il voit flotter devant lui des êtres étranges, fées radieuses, héros sublimes, âmes débordantes d'amour. Le contraste de ces visions éblouissantes avec la réalité ne provoque pas chez lui cet abattement qui chez la jeunesse succède, le plus souvent, aux rêveries solitaires, mais un fier sentiment de révolte et de défi. Ces visions sont sa réalité à lui ; il y croit, il en parle à ses amis, et déjà les voit marcher sur la scène. Aspiration profonde vers un monde idéal et besoin irrésistible de l'imposer aux autres, intensité nerveuse, ardeur de l'âme dans la conception et sauvage
LA JEUNESSE, LES DtBL'TS, RIENZl 7
énergie dans l'enl'antement, voilà les deux forces qui frappent le plus dans cette oryanisalinn d'artiste. A quinze ans, il écrivait drame sur drame, et ses compagnons ne voyaient en lui qu'un poète en herbe.
Un jour, il entend une symphonie de Beethoven, il écoule et reste fasciné. Cette musique l'étonné, le y-ouble, le remue de fond en comble, le transporte; pour un tempérament musical, en ellet, les symphonies de ce çféant de la musique sont la plus étourdissante des révélations. Un élève sculpteur, qui n'aurait jamais vu que les timides ' créations de la statuaire moderne, et qu'on placerait subitement devant les marbres tragiques de Michel-Anye, n'éprouverait pas un tel saisissement. Quelle langue, fût-ce la langue d'Homère, a fait parler les voix de la nature avec une magie plus insinuante que la si/mphcnie pastorale, depuis le murmure du ruisseau jusqu'au fracas de l'orage? Quel poète a chanté la liberté avec une éloquence plus entraînante que l'auteur de la symphonie en ut mineur, où l'âme d'un Promélhée semble tour à tour pleurer et rugir, consoler ses frères ou rompre leurs chaînes? Le poète de quinze ans ne fut pas seulement subjugué par ces accents prophétiques; il .vit s'ouvrir un monde nouveau, le monde illimité de la musique, où l'homme, délivré des entraves d'une langue particulière, s'exprime avec toutes ses énergies dans un idiome universel. Il crut entendre des voix humaines dans ces instruments • dont les plaintes désespérées et les cris de joie
8 l'œuvre de richard WAGNER
s'appellent, «e répondent, se combattent ou s'élancent d'un môme essor; il crut voir se dérouler toute une épopée dans chaque symphonie. Désormais, il le sent tout de suite, la poésie ne lui suffira plus. A c«té de ces vibrations éclatantes et victorieuses de l'âme qui font la puissance de la musique, le langage poéUque lui paraît pauvre, froid, incomplet. Pour donner issue aux sensations vastes qui le débordent, il lui faut dorénavant la langue de Beethoven. Cette conversion tut comme un coup de foudre, une terrible et bienfaisante apparition de la Muse nouvelle qui s'emparait du jeune homme. . Un soir, dit-il lui-même, j'entendis exécuter une symphonie de Beethoven, j'eus dans la nuit un accès de lièvre, je tombai malade, et, après mon rétablissement, je devins musicien. »
Ce fut une révolution décisive dans la vie de Richard Wagner. Shakespeare avait réveillé son tempérament dramatique, Beethoven réveilla son âme, toucha le fin fond de sa nature et donna des ■ ailes à ces aspirations gigantesques qui vont par delà le réel. L'art du fort magicien s'allume â l'art du puissant prophète. Comme une onde magnétique, il sent monter de son coeur à sou cerveau l'envie de dompter les grands Démons de la nature. A son tour il saisit d'une main ferme le sceptre évocateur. Merveille et joie ! ils obéissent; un à un ils sortent de l'abîme. Que s'étaitil donc passé? Derrière le monde visible et la société, Beethoven lui avait découvert d'un seul coup le monde des énergies primordiales. Il lui
LA JEITNESSE, LES DEBUTS, RIEKZI 9
ouvrait soudainement le fond éternel de l'homme, le mystérieux («((^/•ieur de la nature, dont jusquelà il n'avait vu que Vecctérieur *, Cet effet n'éiaïf possible que sur un tempérament essentiellement musical, sur un initié prédestiné de l'harmonie ; mais sur celui-là il devait être magique. Ce fut une surprise comme celle qu'on éprouverait, par exemple, en se trouvant dans un radieux paysage montagneux, aux sommets boisés et aux prairies inondées de sources, et si quelque baguette magique vous transportait subitement dans les entrailles de la terre, où s'ouvre un labyrinthe de cavernes et où l'eau se précipite par cataractes dans ses antres profonds, vaste réservoir de toute la vie du dehors. — A partir de ce moment, Beethoven devint la grande élude de Richard Wagner. A toutes les époques de crise et de renouvellement, il y revint pour s'y retremper; si bien que l'essence de la mélodie et de l'harmonie beelhovienne passèrent dans le suc et le sang de sa musique *. Beethoven fut en toute chose son grand initiateur. Sans lui il serait resté un simple dramatiste. Par lui il s'habitua à voir les phénomènes esthétiques les plus divers à travers l'élément musical et à considérer la musique comme l'âme de l'art vivant. On peut même dire que Beethoven suscita en lui le
1 Sur l'essence transcendant» le de la musique, voir dans le tome l'' le commencement de VHisloire de la musigae et le i-!iapiire sur Beethoven et la symphonie.
' Oq sait que R. Wagner dirige par cœur les neuf symphonies de Beethoven. Les entendre exécuter soue sa direclion, c'est les comprendre k nouveau.
sentiment religieux. Devant le maître des maîtres, cette impérieuse personnalité abdiqua pour la première fois et se courba dans une fervente adoration. Alors il s'oublia pour s'absorber dans le grand. Tout et se donner à l'art sublime. Beethoven lut sa révélation religieuse et métaphysique. Avant de lire les philosophes et de connaître la vie, il surprit dans son orchestre le jeu des forces éternelles. Penché surce gouffre aux murmures sans nombre, il écoutait en frémissant les voix qui sortent de l'abîme des êtres. Les luttes intimes que nous autres nous traversons dans la solitude et le silence de l'étude, les problèmes sur l'âme, la mort, la nature, le divin, la destinée, que nous agitons dans les longues veillées avec les livres et la logique ardue de l'intelligence, il les vécut avant de les penser dans les tempêtes de l'harmonie.
Une fois initié à Beethoven, R. Wagner tiendra la clef de deux mondes distincts : de la poésie, qui se concentrera pour lui dans le drame, et de la musique, dont il aura pénétré les arcanes par la symphonie heethovienne. Sa vie se passera A chercher l'union de ces deux mondes.
D'abord il ne songea qu'à la musique. \\ s'y jeta comme il s'était jeté sur le drame. « Quand je me crus assez avancé dans mes études, dit-il, je déclarai ma résolution de devenir musicien. J'eus de grands combats k soutenir, car les miens ne croyaient voir dans mon penchant pour la musique qu'une passion fugitive. J'avais alors seize ans, et la lecture d'Hoffmann me poussait au
LA JEUNESSE, LES DÉBUTS, niE.NZI M
mysticisme le plus fou. Le jour, dans le demisommeil, j'avais des hallucinations où ia tonique, la tierce et la dominante m'apparaissaient en personne et me révélaient leur importante signification. Heureusement, je trouvai pour m'înstruire un musicien capaMe. Je donnai beaucoup de mal au pauvre homme. Il dut m'expliquer que là où je voyais des formes et des puissances magiques, il n'y avait que des intervalles et des accords. » Un second maître lui enseigna la musique à fond, lui fit aimer Mozart et lui apprit à résoudre les problèmçs les plus compliqués de la fugue et du contre-point. Au bout de six mois l'élève possédait son harmonie, et le maître lui dit en guisè d'adieu : « Ce que vous avez acquis par cette étude aride, c'est l'indépendance. » Peu de temps après, il écrivait une ouverture et une symphonie. Le poète semblait métamorphosé pour toujours en musicien.
II n'en était rien cependant. Le dramatiste poussait en dessous et devait faire irruption un beau jour. Plusieurs impressions y aidèrent, tout d'abord le Freichûtz. — Le chef-d'œuvre de Weber, où une saisissante légende du peuple s'illumine de toutes les splendeurs de la mélodie, devait frapper un esprit à la fois avide de merveilleux et de vérité. Weber est un génie entièrement original, de libre et fière croissance, indépendant de Beethoven, qui a transporté dans l'opéra la fleur flagrante de la chanson populaire. Le Freichûtz, c'est toute la poésie primitive de la forêt, d'un côté Télément sombre et démonJa-
que qui se déchaîne dans Samiel, Caspar et la Gorge aux loups, de l'autre un côté virginal frais el enchanteur, qui s'épanouit en pur amour dans l'âme naïve d'Agathe. Ce qui frappa surtout Richard Wagner dans le chef-d'œuvre de Weber, ce fut le concours admirahle de l'effet musical et de l'effet poétique dans certains passages. Rien de plus dramatique à coup sûr que le retour du motif de Samiel chaque fois que le séducteur apparaît. Quand le spectre rouge du démon des bois passe derrière Max sur la lisière sombre de la forêt, et que les violoncelles reprennent leur phrase tentatrice comme le désir, rampante et orgueilleuse comme Satan, il semble que l'enfer tout entier assiège l'âme troublée du chasseur. Cet effet et bien d'autres découvrirent au musicien la puissance dramatique de son art. A vingt ans, il s'essaye à son tour dans une opérette, il conçoit, écrit et compose les Fées. Vers et musique avaient coulé d'un seul jet de sa plume et comme d'une même source.
A partir de ce moment, le poète et le musicien, éclos successivement dans le même individu et développés isolément, se joignent pour ne plus se quitter. Un instinct irrésistible, un charme magnétique les attire l'un vers l'autre. Marchant de front, ils tendent à ne plus former qu'un seul et même artiste et à s'unir indissolublement dans un même idéal. Telle sera la grande originalité de Richard Wagner, qui lui réserve une place hors des cadres modernes dans .l'histoire de l'art. Nous ne sommes pas ici en
LA JEUNESSE, LES DÉlil TS, RIEKZI 1 3
présence d'un musicien pur et simple ; ceux qui le regardent comme tel ne le voient que par un côté et le jugent à faux. Pour apprécier sa valeur et la hardiesse de ses conceptions, il ne faut pas oublier que c'esf à la fois un yrand poète et un grand musicien. Mais en lui le musicien et le poète rêvent, conçoivent, travaillent, créent ensemble. On ne peut dire où l'un finît, où l'autre commence. Écrit-il un vers dans le feu ' de l'inspiration, la mélodie chaule déjà à son oreille, et lorsqu'il ébauche un fragment symphonique, il voit se dérouler d'avance le tableau scénique qui l'accompagnera, ou la vision idéale qui lui correspond. Organisation exceptionnelle, unique dans son genre, où deux courants impétueux, l'invention poétique et le besoin d'expression musicale, loin d'aller en sens opposé, convergent au même but et se joignent en un seul torrent.
Une impression plus énergique encore vint s'ajouter à celle de Weber et lui montrer la puissance du drame musical. A cette époque il vit pour la première fois la célèbre actrice M"* Schrœder-Dev rient. Cette femme de génie était l'opposé de ce qu'on nomme ordinairement une cantatrice. Douée d'une voix admirable, elle n'en était pas moins actrice avant tout, non virtuose. Elle vivait dans le drame, non dans le public. Richard Wagner, qui plus tard la connut intimement et lui confia plusieurs rôles, trouvait en elle la perfection du talent mimique. Elle était le naturel, la grâce, l'expansion même dans la
]4 l'œuvre de RICHARD WAGNER
vie de tous les jours. Versée dans toutes les langues de l'Europe, entourée par de grands personnages de tous pays, elle savait prendre avec chacun le ton qu'il fallait, riant de bon cœur avec ses compagnons de théâtre, qu'elle dominait de si haut, discutant avec les gens du monde
' et confondant les sots d'un trait d'esprit ou d'un éclat de rire. Du reste, nature généreuse, prodigue, d'une vraie noblesse, sa'vie réelle ne fut guère qu'un tissu de déceptions. D'autant plus intensément vivait-elle de sa seconde vie sur la scène. Sitôt qu'elle y mettait le pied, cette femme se transformait, elle devenait le personnage qu'elle représentait. Alors elle oubliait tout, passé, présent, avenir, pour épuiser une destinée en quelques heures. C'était une absorption, une métamorphose, le sacrifice complet d'une grande individualité pour la vérilé de l'art. Elle dramatisait les rôles les plus ingrats, et par une sorte d'irradiation magnétique elle communiquait l'illusion à la salle entière. Dans ces douloureux ravissements de la transfiguration scénique, son Ame passionnée consumait sa vie à belle flamme. — Imaginez si cette femme extraordinaire dut agir sur le jeune homme exalté et sur le dramaturge naissant. Si Beethoven avait découvert à Wagner la puissance incommensurable de la musique instrumentale, l'apparition émouvante et presque tragique de cette femme, lui montra la puissance non moins infinie de l'acteur et du chanteur réunis dans une même personne, et
■ l'aida dans la conception de seë types passionnés