‹ Le drame religieux au moyen âgeChapitre 3 sur 11 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

LM »UX SGOLAliUB

Les écoles épiscopales ou canoniales et les écoles monastiques ont été les centres a peu près exclusifs de l'enseignement secondaire et ae l'enseignement supérieur durant les premiers siècles du Moyen Age, et ces deux enseignements s'y confondirent d'abord ou s'y succédèrent sans distinction bien nette. Aussi le nombre des écoliers y était-il considérable, d'autant plus que^ dans les monastères eux-mêmes,' les jeunes gens destinés à demeurer dans le monde étaient admis tout au moins aux écoles extérieures de Tabbaye, distinctes de l'école intérieure, réservée aux novices, aux futurs religieux. C'était le cas à Saint-Gall dès le ix^ siècle. <c A Tintérieur du monastère, disent les doctes auteurs de la Paléographie musicale, est établie une école pour enseigner aux jeunes moines les éléments des sciences profanes

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et religieuses, tandis que les laïques et les ecclésiastiques sont admis, en dehors du monastère et dans des conditions spéciales, à suivre les leçons données aussi par des moines. Dans le fameux plan de Tan 820, qui nous a été conservé, et qui donne le détail des bâtiments du monastère, on peut voir, auprès de la pharmacie, du logement des médecins et des ateliers, Técole externCy et, auprès de l'église, l'école interne (1). »

Un curieux mou vement, tendant, pour ainsi parler, à une extériorité plus grande encore, se produisit, en France du moins, dans la seconde moitié du XI* et s'accentua au xu* siècle. Ce fut comme une sorte de projection de plus en plus ample, de ramification au dehors en écoles nouvelles, des anciennes écoles établies dans les cathédrales, les collégiales ou les abbayes. Sur ces écoles vinrent, en outre, comme se greffer, au moyen de l'autorisation expresse ou tacite des évêques, des abbés ou des prieurs, ou des chefs officiels oies établissements scolaires déjà placés sous leur dépendance, les leçons à peu près libres de tel ou tel mattre en renom, groupant autour de lui, parfois en plein air, des disciples de bonne volonté. De cette puissante expansion scolaire l'histoire nous a conservé un bien singulier exemple dans cette première communauté au Paradet, où accoururent autour de la chaire d'Abélard, sur les bords de TArdusson, une foule d'auditeurs enthousiastes. « Abandonnant cités et bourgs, dit le maître avec complaisance, ils vinrent habiter ma solitude. Au lieu d'amples demeures, ils se contentèrent de petites cabanes construites par eux-mêmes; au lieu de mets délicats, ils vécurent d'herbes agrestes et de pain grossier; au lieu de molles couches, ils se reposèrent sur le chaume et la paille amoncelés ; en guise de tables, ils se servirent de tertres de

(I) OttTiage cité, p. 62.

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gazon (1). » — Oo voit d'abord combien une telle diffusion dut augmenter le nombre et l'importance de la population scolaire.

Les études, dans les écoles épiscopales et monastiques, étaient interrompues et égayées par des fêtes, en rapport, naturellement, avec le cours de Tannée liturgique. Les deux époques de Noël et de Pâques étaient, notamment pour les écoliers, deux périodes de réjouissances en même temps que d'exercices reli^eux. Les drames liturgiques, cela va sans dire, avaient en eux dès l'origine des partisans déterminés. Ils en étaient de chauds adeptes et y remplissaient même çà et là certains rôles. L'instinct dramatique, très vif chez cette jeunesse, lui suggéra, ainsi qu'à ses maîtres, l'idée de donner aux résultats obtenus déjà une extension encore plus grande, de façon à faire des représentations religieuses, développées et viviGées,des divertissements périodiques et en même temps d'utiles exercices littéraires et musicaux. Oir amplifia dans ce sens les deux cycles déjà existants et l'on transforma dans les grandes écoles, en relâchant, sans les rompre, les liens qui les rattachaient aux cérémonies du culte, les drames liturgiques en jeux scolaires. Ainsi se constituèrent peu à peu, en vertu de progrès divers, d'imitations et d'innovations variées, dont l'étude serait ici hors de sa place, les jeux latins de la Nativité à Noël et de la Résurrection à Pâques.

Le relâchement du lien liturgique ouvrit la voie à de nouveaux pas en avant du drame. Pour la Passion, par exemple, le caractère des offices de la semaine sainte n'avait pas permis, du moins en général, de s'avancer au delà des récitations à plusieurs voix, avec une appropriation plus ou moins détaillée du texte sacré aux divers personnages qui

(1) Cf. notre ouTrage intitulé : Saint-Oildas de Ruts, Aperçus d'histoire moncLStique, Paris, Téqui, 1900, in-1)?, pp. 108 et suiy., 160, 161.

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y Bgurent. Mais, dans les jeux scolaires, on n'hésita plus, en transportant la représentation aux fêles de PÂques, à dégager tout à fait le dialogue du récit, à faire de la Passion le prologue naturel de la Résurrection, et à amplifier même ce nouveau drame par Tadjonction de scènes empruntées à la période antérieure de la vie du Rédempteur.

L'un des drames liturgiques du cycle de Noël, les Prophètes du Christ^ devint entre les mains de la jeunesse des écoles l'objet d'un déploiement dramatique aussi vaste que fécond. Le nombre des prophètes fut augmente, le rôle de quelques-uns d'entre eux amplifié et dramatisé selon les données de la Bible, enfin un certain ordre chronologique fut établi, pour présenter aux spectateurs la chaîne symbolique non seulement de prophéties, mais de préfigurations, qui s'étend depuis Adam jusqu'à Jésus-Christ. Tout en y laissant la marque apparente de la chaîne dont il s'agit, les écoliers représentèrent en des drames à part les traits principaux de la vie de certains prophètes. C'est ainsi que deux jeux sur Daniel nous sont parvenus, l'un composé et représenté par les étudiants de Beau vais ; l'autre, qui est l'œuvre d'un disciple d'Abélard, nommé Hilaire, l'un des membres principaux de la communauté austère et studieuse d'abord, mais bientôt agitée et turbulente du Paraclet. On en vint, d'autre part, à ne plus faire du défilé des Prophètes qu'un épilogue à la représentation de la création et de la chute d'Adam et même de la création et de la chute des anges. Tel fut le sujet d'un jeu représenté, le 7 février 1194, à Ratisbonne, sans doute par les élèves de l'école épiscopale de ce célèbre évéché. Enfin, il semble qu'on alla dès lors jusqu'à juxtaposer, sous le titre de jeu des prophètes, une série de drames empruntés à divers récits de l'Ancien Testament. C'est, du moins, ce qui semble résulter d'une représentation donnée en 1204 à Riga, en pays slave, pour aider à la conversion de la population

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paTenne. Dans cette représentation, que la chronique dénomme ludtis prophetarum omatissi* miMy étaient notamment figurées la lutte de Gédéon contre les Philistins, les guerres de David et d'Hérode (1).

Comme le jeu de Daniel du drame des Prophètes du Christ, die la Passion amplifiée dériva un jeu scolaire de Lazare, où était représenté le sujet éminemment dramatique de la mort de cet ami de Jésus et de sa résurrection par le Sauveur. Il nous est également parvenu deux versions de ce jeu, ce qui parait attester qu'il a eu beaucoup de succès : l'une est due, comme Tun des Daniel, à Hilaire ; l'autre a été composée à l'usage de la célèbre abbaye de Fleury-sur-Loire.

Etendant plus loin encore le champ de leur activité dramatique, les maîtres et les étudiants des grandes écoles abordèrent des sujets d'un caractère symbolique. Ainsi, à Saint-Martial de Limoges, le dirame de VEpouXy où est mise en scène la beUe parabole des vierges sages et des vierges folles. Ainsi, en Allemagne, à Tegernsée, le curieux et original c jeu pascal de l'Antéchrist, litdus paschalis Antichristi », où les préoccupations ecclésiastiques, nationales et politiques du xii* siècle se font jour parmi la figuration conjecturale des derniers jours de l'humanité, à la veille du jugement dernier.

Enfin, les étudiants exploitèrent un nouveau domaine théâtral par la représentation de tout ou partie de l'histoire ou de la légende des saints qu'ils avaient pour patrons, et dont les fêtes étaient célébrées par des réjouissances spéciales dans les écoles

(i) Cf. Wilhelm Grbi2ïnâgh, ouvrage cité, pp. 67 et suiv., 70, 71 et suiv. — I^ théorie exposée par nous nasnière sur les développements du drame des Prophètes du Uhrist, et assez généralement admise, a été tout récemment contestée, en termes nullement courtois, jpar M. Wilhelm Meyer (de Spire), professeur à l'Université de Qœttingue. Nous la maintenons néanmoins.

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épiscopales et monastiques. Nous avons connaissance d un ieu de sainte Catherine, composé dans les premières années du xu* siècle, par un docte écolàtre, Geoffroi du Mans, et représenté, ce semble, par les écoliers de Tabbaye anglaise de Saint-Alban. Mais le texte ne nous en est pas parvenu. Nous ne possédons^ au contraire, pas moins de quatre jeux dramatiques sur autant d'épisodes de la légende de «aint Nicolas^ tous représentés à Tabbaye de Fleurysur-Loire. L'un de ces épisodes a été aussi traité de façon analogue par Hilaire. EnGn, la conversion de saint Paul a encore fourni aux étudiants de Fleury le sujet d'une composition et d'une représentation dramatiques.

Parmi les jeux scolaires il en était, surtout à Torigine, qui se distinguaient à peine des drames liturgiques antérieurs. Us furent donc, comme ceuxci, représentés dans l'intérieur de l'église, qui même, vu l'étendue des basiliques épiscopales ou monastiques, fournirent encore une scène suffisante à des représentations plus développées. Néanmoins, on se vit bientôt amené à prendre pour théâtre, partiel ou total, les cloîtres attenant à ces basiliques, ou même les parvis devant la jurande entrée. La destination du jeu de Riga conduisit les acteurs plus loin et jus* qu'au milieu de la ville. Hilaire fît peut-être représenter ses œuvres en plein air, sur les bords de l'Ardusson. La mise en scène des jeux scolaires, procédant de celle des drames liturgiques, devint pourtant plus détaillée, plus appropriée. Les vêtements sacerdotaux fournissaient encore aux costumes une ample contribution. Ainsi Geoffroi du Mans, pour son Jeu de ' inte Catherine, avait obtenu du sacristain de Saint-Alban le prêt d<^s chapes de chœur, qui, même, dans la nuit qui suivit la représentation, lurent détruites par un incendie. Les spectateurs n'étaient pas composés seulement de tout le personnel, si nombreux déjà, des abbayes, des églises, cathédrales ou collégiales, et de leurs écoles, mais

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encore des populations environnantes, largement admises à ce spectacle, dont leur affluence rehaussait rintérét et l'éclat. La présence d'une foule laïque» en même temps que le plaisir même des écoliers,

Î[ui trouvaient une joie nouvelle dans ce bizarre méange d'idiomes, amena dans le texte latin des ieux scolaires, sous forme de refrains, d'intercalat ions, d'interprétations et de paraphrases, l'introduction de la langue vulgaire. Nous en avons la preuve formelle, pour la France, dans le drame de lEpoiuv^ dans le Daniel des étudiants de Beauvais (1) et dans les compositions d'Hîlaire; pour rAUemagne, dans le curieux Jeu de la Passion de Benedictl»euern.

L'époque de splendeur des représentations scolaires, celles où ces jeux d'étudiants sont dans la chrétienté latine la manifestation principale de l'instinct^ dramatique et la forme capitale du théâtre public, c'est le xii* siècle, surtout la première moitié. Toutefois, elles demeurent encore florissantes dans un espace de temps qui varie selon les pays, mais qui, en France, ne dépasse guère le milieu du xm* siècle. Deux causes, dans notre pays, contribuèrent surtout à leur décadence. Ce fut, en premier lieu, l'apparition, puis la rapide croissance, dans la seconde moitié du xu* et tout le cours du xui* sièeley des représentations dramatiques entièrement en langue vulgaire, dues, croyons-nous, à l'initiative des confréries. Ce fut, en second lieu, la décadence même des anciennes écoles épiscopales et monastiques, amenée par l'institution, la prospérité rapide^ la renommée et l'influence de plus en plus prépondérantes de l'Université de Paris.

Comme échantillon du théâtre scolaire du haut Moyen Age, nous citerons ici Tun des Miracles de saint Nicolas, représentés à Fleury-sur-Loire. La

(i) Cette carieuse pièce a été publiée avec la musique dans le recueU de Coussemaker ; Drame* lUurgiquêê au Moyen Age, Rennes, 1860, in-4^

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pièce est en vers latins rythmiques, distribués en quatrains de môme mesure. Elle est destinée à être chantée. On n'y compte que six personnages, dé* tachés, pour ainsi dire» du chœur liturgique présent à la représentation^ et divisés en trois groupes, l'un composé de trois clercs ou écoliers, l'autre d'un vieillard et de sa femme, le troisième, entin, d'un seul acteur, saint Nicolas.

LB PRBMIBB ÉGOLIBB

c Nous que le désir d'étudier les belles-lettres a conduits chez les nations étrangères, tandis que le soleil montre encore sa lumière, cherchons quelque gtte hospitalier.

LB SBGOND icOLIBB

C Déjà le soleil pousse ses chevaux sur le rivage ; tout à rheure il va plonger son char dans les flots. Ce pays nous est inconnu ; cherchons quelque gtte où l'on nous accueille.

LB TBOISliMB iCOUBB

« Voici devant nos yeux un vieillard dont la sagesse a dû être mûrie par l'âge ; peut-être» ému par nos prières, consentira-t-il à nous faire sous son toit un accueil hospitalier.

LBS TROIS icouBRs ensemble au vieillard,

c Cher hôte, poussés par le désir de l'élude, aban* donnant notre patrie, nous sommes arrivés en cet endroit. Accorde-nous Thospitalité durant l'espace de cette nuit.

LB VIBILLÀRD

c Que le Créateur de toutes choses vous serve d'hôte! Pour moi, je ne vous donnerai point d'abri. Je n'y trouverais aucun proGt,mais plutût, à l'heure présente, une véritable importunité.

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tB8 ÉG0L1IR8 à la vieille.

« Que nous obtenions par ton entremise, chère dame, ce que nous demandons, quoique ce doive être sans profit pour vous : peut-être, pour récompenser ce bienfait, Dieu vous accordera-t-ii un enfant.

LA viBiLLB au Vieillard.

c La charité, à défaut d'autre motif, nous invite, cher époux, à donner un gite à ces jeunes gens qui errent ainsi, cherchant la science. Il n'y a pas de profit, mais il n'y a pas de risque.

LB V1KU.LARD à SU femme.

c Allons, je me rends à ton avis ; je consens à les honorer de mon hospitalité.

Atix écoliers.

c Entrez donc, écoliers, je vous accorde votre demande.

LE viBiLLARD à SU femme^ après que les clercs sont endormis.

c Ne voIs-tu pas de quelles bourses ils sont pourvus? 11 doit y avoir dedans beaucoup d'argent : sans que personne le sût, nous pourrions nous approprier cette somme.

LA VIBILLV

c Pendant toute notre vie, ô mon mari, nous avons porté le fardeau de la pauvreté ; mais si nous nous décidons à faire mourir ceux-ci, nous éviterons désormais l'indigence.

c Tire donc ton glaive, et tue-les pendant leur sommeil. Tu seras riche pour toute ta vie, et personne ne saura ce que tu auras fait. »

LB DRAMB ULIGISUX

Ici se plaçait un jeu de scène. Le vieillard tuait les écoliers et faisait disparaître leurs cadavres. Mais voici qu'un nouveau voyageur se présente.

SAINT NICOLAS

c Moi, pèlerin, fatigué d'un long voyage, il ne m*est pas possible d'aller plus loin pour aujourd'hui. Je t'en prie donc, accorde-moi l'hospitalité durant l'espace de cette nuit.

LB viBiLLARD à SU femme.

(( Dois-je honorer celui-ci de mon hospitalité, chère épouse, À ton avis ?

LA VIBILLB

(( Son apparence donne une trop bonne idée de lui pour qu'il ne soit pas digne d'être abrité sous ton toit.

LB VIBILLARD

« Pèlerin, approche, entre. Tu parais un homme de condition illustre. Si tu le désires, je te donnerai à manger. Tout ce que tu voudras, je tâcherai de te le procurer.

SAINT NICOLAS à table.

« Je ne puis rien manger de tout cela. Je voudrais de la viande fraîche.

LB VIBILLARD

a Je te donnerai toute la viande que je possède. Mais pour de la fraîche, je n'en ai pas.

SAINT NICOLAS

(( Ta viens de faire un impudent mensonge. Tu as de la chair récente, trop récente, et tu l'as par suite d'un grand crime, d'un meurtre que la cupidité t'a fait commettre.

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LB viBiLLÀBD BT SA FBMMB, ensemble.

€ Aie pitié de nous, nous t'en supplions. Nous voyons bien que tu es un saint du ciel. Notre crime est abominable. Cependant Dieu peut nous le pardonner.

SAINT NICOLAS

(( Apportez les cadavres^ et que vos cœurs soient contrits ! Par la grâce de Dieu, ceux-ci ressusciteront. Que vos larmes implorent votre pardon !

Prière de saint Nicolas.

€ Dieu bon» à qui sont toutes choses, le ciel, la terre, l'air et Tocéan, commande que ces morts ressuscitent, et pardonne à ces pécheurs qui t'implorent.

(( Et ensuite que tout le chœur entonne ;

« Te Deum laudamus (i). o

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