CHAPITRE IV
LB DBAMB RBUGIBUX HORS DB FRANCB. — QUBLQUBS MOTS SUR LB8 JBUX ALLBMANDS, — LB8 PAORANTS ANGLAIS, — LBS LAUDI, DBVOZIONI BT RAPPRBSBNTAZIONI ITA- LIBNNBS. — AUTRBS CONTRÉBS.
Eu égard à la destination de oe travail, il était naturel d'y iusister principalement sur les mystères français, mais^ l'existence du drame religieux au Moyen Age est indubitable dans toute l'Europe catholique. Cela va de soi pour les drames liturgiques et les jeux latins scolaires, et nous l'avons indiqué dans nos chapitres qui s'y rapportent. Mais il n'en a pas été autrement .pour les représentations en langue vulgaire. Seulement ici, avec des ressemblances plus ou moins frappantes, se montrent aussi, selon les pays, des différences plus ou moins sensibles. La question des influences et imitations réciproques n'a pas été, jusqu'à présent» suffisamment éclaircie (i).
(1) Parmi les estais tentés en ce sens il est juste do
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Elle est difficile et délicate et demande un ensemble de connaissances et d'informations, des qualités d'intelligence et de jugement qu'il n'est pas aisé de réunir. Le mieux pour nous aujourd'hui est de la laisser de côté.
D'après ce que nous savons des jeux allemands. il nous a paru qu'ils ont été à leur origine et sont demeurés durant tout le Moyen Age plus étroitement liés que les mystères français à la tradition et au système des jeux latins scolaires. La transition des uns aux autres s'y fait, pour ainsi dire, en pente douce et comme insensible. Les représentations en langue vulgaire demeurent, comme les précédentes, du moins en grande partie, l'apanage traditionnel des écolâtres et surtout des écoliers. Le fait nous est positivement attesté pour plusieurs d'entre elles. Dans l'épilogue d'un jeu de PÂques en moyen allemand, dont le texte, conservé aujourd'hui à Inspruck, nous reporte au second quart du xiv* siècle, Tapôtre saint Jean, s'adressant aux spectateurs, les invite à une juste libéralité envers les pauvres écoliers qui ont représenté la pièce. « Celui, dit-il^ qui leur donnera du rôti, aura part, aujourd'hui et toujours, à la munificence divine ; celui qui leur donnera des flans, Dieu le recevra dans le royaume du ciel. » Le jeu de la Passion d'Ëger se termine par une demande pareille en faveur des écoliers qui y ont nris part. Or, c'est une pièce d'une étendue notable, divisée en trois journées et qui compte plus de huit mille vers. Les jeux allemands ne paraissent pas d'ailleurs avoir jamais atteint les énormes proportions des grands mystères français. Ce n'est pas un reproche à leur faire. Mais, dans leurs dimensions plus restreintes et plus raisonnables, ils ont pourtant (sauf le jeu de Mûri) moins d'unité de composition, un caractère
signaler Tintéressant travail de M. Maurice Wilicotti : Les Passiont allemandes du Rhin dans leur rapport avec Panoien théâtre français, Paris, Bouillon, 1898, in-8«.
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moins personnel que les immenses ouvrages des Hercadé, des Greban et des Jean Michel : on y retrouve trop aisément les matériaux dont ils sont faits et ils semblent cousus de pièces et de morceaux. « Les grands mystères allemands, dit un crilique plutôt germaniste kVeneès^ ne sont que des agglomérations et non des organismes soigneusement construits (1). » C'est en Angleterre, nous Tavons vu, au'ont été composés et représentés les plus anciens drames en langue française qui nous soient parvenus. Le goût
; commença d'absorber en soi l'idiome importé par la conquête. Les miracles des saints par personnages semblent y avoir obtenu au xui* siècle un succès particulier. Le xiv* et le xv* siècle y virent des représentations analogues à celles du continent. Mais, dès le début de ce dernier siècle, le drame religieux en Angleterre se manifesta principalement sous une forme spéciale, » qui devint comme son caractère national, et qui se rattache, par son origine, aux cérémonies de la Fête-Dieu.
Instituée par Urbain lY en 1264, définitivement établie en 1318 par Jean XXIT, cette fête, dont le rite capital est la procession solennelle du Saint-Sacrement, fut, selon la tendance instinctive du Moyen Age, bientêt accompagnée, pendant cette procession et dans son sein même, de figurations dramatiques. L'Allemagne nous en offre dans un manuscrit d'Inspruck, daté de 1391, le plus ancien exemple actuellement connu. Une représentation semblaole est attestée à Draguignan en 1437. Mais, dès 1415, nous avons la preuve qu'en Angleterre les jeux dra-
(1) WiLHBLM MsTBB, Fragmenta burana, p. lOÔ. — Pour une pins ample notion du drame religieux sa Allemagne au Moyen Age, nous renvoyons le lecteur à Texoellent exposé rie M. wilhelm Greizenaoh, ouvrage oité, pp. 112 et auiv., 2iy et soi?.
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matiques de la Fête-Dieu étaient organisés avec un soin et une magnificence hors ligne. En une série considérable de scènes détachées, mais successives, ayant chacune son théâtre spécial, ses acteurs et figurants propres, les corps ae métiers de la ville d'York représentèrent, cette année-là, l'histoire religieuse de l'humanilé depuis la création du monde jusqu'à 1 Assomption de la Sain te- Vierge, avec le jugement dernier pour épilogue. Nous possédons encore la liste de ces pageants (tel fut le nom anglais de ces spectacles en série) dressée par Roger Burton, clerc de la ville. Les dis premiers furent confiés au zèle dramatique des tanneurs, des plâtriers, des cardeurs, des foulons, des tonneliers, des armuriers, des gantiers, des constructeurs de vaisseaux, des poissonniers, pécheurs et mariniers unis ensemble, des parcheminiers et des relieurs associés aussi.
Le texte complet ou peu s'en faut de quatre collée» tions de ces jeux cycliques anglais nous a été conservé : celles d'York, de Woodkirk et de Chester, et celle dite de Coventry ; nous avons, en outre, des pièces isolées, appartenant à trois autres cycles, ceux de Dublin, Norwich et Newcastle. 11 n'est guère douteux oue des représentations de ce genre n'aient eu lieu, chaque année, dans un certain nombre de localités de la Grande-Bretagne. La vogue en durait encore au xvi* et même au xvu* siècle ; elle survécut au triomphe du protestantisme et à la suppression de la Fête-Dieu. Les pageants de Chester, dont les copies qu'on possède s'échelonnent de 1592 à 1607, et qui furent certainement en usa^e jusqu'en 1677, étaient représentés, dans leur dernier état, durant la semaine ae la Pentecôte. L'archidiacre Roger, mort en 1595, qui assista aux représentations de cette ville, en décrit la forme en ces termes :
« La manière de ces jeux était celle-ci. Chaque corps de métier avait son pageant, lequel pageant consistait en un haut échafaud avec deux étages, un haut et un bas, sur quatre roues. Dans la chambre
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d*eQ bas ils se préparaient, et dans celle d*en haut ils jouaient» et tous les pageants étaient ouverts par en haut, de façon que tous les spectateurs pussent voir et entendre les acteurs. Les endroits où ils jouaient, c'était dans chaque rue. Ils commencèrent d'abord aux portes de l'abbaye, et quand le premier
Îngeant était joué, il était roulé à la Haute-Croix evant le maire, et ainsi de rue en rue, et ainsi cha(;[ue rue avait son pageant et tous ces pageants jouaient en môme temps, jusqu'à ce que tous les pageants désignés pour le jour fussent joués ; et quand un pageant était presque fini, le mot d'ordre était donné de rue en rue, de telle sorte au'ils pussent venir chacun à leur place, se succédant régulièrement, et que toutes les rues eussent leurs pageants jouant en même temps ; pour voir lesquels jeux il y avait grande affluence, et aussi échafauds et estrades construits dans les rues aux endroits où l'on avait décidé déjouer les pageants (1). »
En Italie, comme en Angleterre, quoique d'une autre façon, le drame religieux revêtit une physionomie particulière et caractéristique. Ce n'est pas que les points de rapport avec les autres pays de fa chrétienté y fassent à cet égard complètement défaut. Les drames liturgiques et les jeux latins scolaires, par exemple, y furent connus et goûtés. Ils y donnèrent lieu plus qu'ailleurs, ce semble, à un riche dé[>loiement de pompe scénique, correspondant à «n trait du caractère national. Les grandes représentations figurées, avec point ou peu de paroles, étaient spécialement aimées des Florentins. La fête de saint Jean-Baptisle, patron de Florence, était célébrée par une procession immense et luxueuse, illustrée de tableaux dramatiques, analogues aux pageants an-
Êlais^ mais où la pantomime tenait plus de place que \ dialogue.
(1) et. Marriott, A collection of english tniracU-plays or mysterU» etc. Basel and Paris, 1838, in-d*, p. LJ.
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Une forme tout italienne da drame religieux na-
Juit en Ombrie à la fin du xiii* et au commencement u XIV* siècle. Son origine se rattache au mouvement spontané de pénitence qui souleva en 1260 les habitants de cette région. On vit des populations entières parcourir les villes et les campagnes en frappant leurs épaules nues et en chantant des cantiques en langue vulgaire. On donnait à ces chants le nom de laudi (au singulier laiida). L'usage du chant alterné y introduisit le dialogue, et le dialogue j amenant la mise en scène, de là sortit le genre des laudi dramatiques. Ce développement s'accomplit d'autant mieux que les flagellants après un certain temps se fixèrent et se constituèrent en confréries distinctes, ayant chacune son lieu de réunion dans une église ou une chapelle déterminée. C'est désormais dans ces lieux consacrés qu'elles continuèrent leurs pieux exercices, c'est-à-dire notamment le chant et la représentation des laitdi, dont, en suivant le cours de Tannée liturgique, on emprunta le sujet à l'évangile, ou plus généralement à l'office du jour. Cet usage se perpétua en Italie jusques assez avant dans le cours du xv* siècle.
Un autre genre, particulièrement propre à ritalie, est celui^ des représentations dramatiques liées à la
Î prédication, dont elles illustraient, pour ainsi dire, es enseignements et les exhortations. Ce système fut appliqué à la Passion dès le xiv* siècle. Le nom de devozioni semble avoir été volontiers donné aux représentations de ce genre, bien (ju'il ait pu être applic|ué aussi à des drames sacrés issus de la laitda ombrienne, de plus en plus amplifiée et dramatisée.
On ne semble pas fixé encore d'une façon bien certaine et définitive sur le lien de filiation qui rattacherait aux laudi et aux devoiioni les sacre rapprezentazioni, qui jouirent à Florence d'une si grande faveur durant plus d'un siècle, à partir d'environ 1450, et qui, ayant pour interprètes habituels de
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pieuses associations de jeunes garçons, ioignirent à leur objet d'édification religieuse et de divertisseinent dramatique un sentiment éducateur et pédagogique assez prononcé (1). Voici sur leur origine l'avis du savant justement renommé qui ajusqru'ici le plus contribué par ses travaux à éclaircir 1 histoire de l'ancien théâtre italien :
« La sacra rappresentazione^ dit H. Alessandro d'Âncona (2), est une forme théâtrale tout à fait propre à Florence, née vers le milieu du xv* siècle par la fusion de la devozione venue du dehors et des pompes urbaines par lesquelles on célébrait ab antiquo la fête du patron de la ville (saint Jean). L'union que contractèrent ces deux formes diverses, dérivant, l'une de l'instinct de l'imitation dramatique, Tautre de celui de la reproduction mimique, engendra cette production nouvelle, dans laquelle sont arrivés à la plus grande perfection les germes contenus dans l'une et dans l'autre. La devozione n'avait pas dû progresser beaucoup plus loin que le point où, dans leurs humbles oratoires, l'avaient amenée les laudesi ; et de son côté la pompe mimique, privée de l'accompagnement et de l'interprétation de la parole des personnages, restait un spectacle infécond. Au nouveau drame la devozione fournit le modèle, et les fêles dans lesquelles Fart de la mise en scène avait déjà fait excellemment sa
Sreuve fournirent une occasion favorable à l'agranissement de la sèche action dramatique employée par les flagellants ; mais ce n'est que dans la cité qui fut le berceau des arts et de la poésie qu'il pouvait en sortir un genre littéraire et une espèce théâtrale. De grands artistes, comme Brunelleschi et Cecca»
(i) Cf. Sur oe point W. Cmizenach, ouvrage oité, p. 319 et suiv.
(2) Nous empruntons la traduction de ce passage à M. Gaston Paris, qui a publié dans le Journal des Savants (novembre 1892) une ana yse critique du beau livre de M. d'Ancona : Origini del teatro itaîiano»
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doDnèrenty par le moyen de leurs ingègni, le plus grand développement à la partie figurative et symbolique ; des poètes de valeur, comme Belcari et Laureni-le-Magnifique, se substituèrent aux humbles et incultes laudes^ et ainsi se forma ce théâtre qui unit heureusement Tindustrie du mécanisme et le charme de la poésie. Ce fut le fruit mûr d'une civilisation arrivée à maturité. »
Nous ne savons encore que bien peu de chose sur le drame religieux du Moyen Age en Espagne, mais cela tient tout simplement, croyons-nous, à ce que les recherches relatives à ce sujet n*ontpas été jusqu'à présent très actives de la part des savants de ce pays, auxquels la dispersion des documents, quelquefois peu accessibles, ne les rend pas très aisées. La découverte d'un drame du xii* siècle, en vers espagnols, sur les trois rois mages, malheureusement incomplet^ mais dont les traits caractéristiques se rappoiient bien à ce que nous savons de la façon dont ce sujet était traité ailleurs, dans les drames liturgiques et dans les jeux scolaires, nous permet de conjecturer que le développement du théâtre chré* tien dans cette contrée, durant la période antérieure à Juan de la Encina (né en 1460, mort en 1534) sera d'un grand intérêt, quand il nous sera possible de le mieux connaître. Ce même théâtre a laissé de eu* rieux monuments de son existence dans les Pays- Bas, et l'on commence à signaler des documents de même nature en Scandinavie et dans les diverses régions peuplées de Slaves catholiques. C'est ainsi que tout récemment nous est parvenue, grâce à I obligeante amabilité de leur auteur, l'intéressante analyse des travaux consacrés par M. S. Windakiewicz au « drame liturgique en Pologne au Moyen Age » et au < théÂtre populaire dans l'ancienne Pologne ». Ce théâtre a en notable partie un caractère religieux (1).
(1) Cf. Bulletin de V Académie des sciences de Craeooie, Classe de philologie. Novembre 1901 et avril 1902.
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