CHAPITRE
LES MORALlTés. — L'iLÉMBNT COMIQUE DAffS LB DRAME RELIGIEUX ET l'ÉLÉMENT RELIGIEUX DANS LE DRAME COMIQUE.
A côté des mystères et des représentations analogues se développa au Moyen Age, particulièrement en France, un autre genre dramatique, qui se rattache, lui aussi, au moins dans une certaine mesure, à l'histoire du drame religieux. Ce sont les moralités. L'origine n'en est pas encore déterminée d'une façon fort précise. Pour notre part, nous ne serions pas éloigné d'en faire remonter le commencement à la période des jeux scolaires, peut-être même des drames liturgiques. L'enseignement dans les écoles épiscopales et monastiaues avait un caractère dialectique très prononcé ; ae plus, le goût des allégories symboliques, à elles transmis par les écrivains de la décadence romaine, s'y développa et y demeura une des principales habitudes d'esprit des maîtres et des étudiants. Or, cette double tendance est aussi l'un des traits habituellement dislinctifs du
?;enre dont nous nous occupons. Peut-être se maniésta-t-il en premier lieu sous la forme de drames liturgiques et de jeux scolaires, où étaient figurées et dialoguées par personnages certaines paraboles de |
l'Evangile. Ain^i le drame de VEpouœ, c'est-à-dire |
des Vierges sages et des vierges folles, pourrait être ]
considéré comme une moralité. Ce titre convient encore mieux à une curieuse pièce latine, en vers métriques et rythmiques, signalée par M. PaulMeyer et publiée par feu M. Hauréau (i)^ et où est mis en
(1) Notioet et extraits de quelqites manvsorits imtdns de
LB DRANB RELIGIEUX 51
dialogue, en formes de plaidoiries contradictoires^ la parabole du mauvais riche. Nous croyons avoir des raisons de penser que la parabole, par elle-même si dramatique,de V enfant prodigue a fourni aussi le sujet de jeux scolaires. Nous sommes assuré, en tout cas, qu'elle a été, pour un trouvère fort distingué du xiii^ siècle, l'occasion de composer une très jolie
Eièce, que nous n'hésiterions pas, pour notre part, ien que l'allégorie en soit absente, à placer dans le genre des moralités par personnages, dans l'espèce de celles que nous nommons exemplaires (!)•
Si notre vue est juste, à un moment donné ce genre avait passé de la littérature latine des grandes écoles (d'où il ne fut pas pour cela banni) dans la poésie en langue vulgaire, puis dans le répertoire courant de ces récitateurs ambulants nommés jongleurs. C'est bien, en effet, une moralité dramatique, ce jeu ^iialogué «de Pierre delà Broce,qui dispute contre Fortv^ne par devant Raison (2) », lequel avait sans doute poir objet de justifier devant l'opinion publique la chute tragique d'un favori du roi Philippe-le-Hardi. Pierre, en effet, après avoir exercé l'autorité d'un premier ministre, avait été arrêté soudain, emprisonné, jugé et condamné comme traître, pour connivence avec le roi de Gastille, et finalement pendu, le 30 juin 1278, au gibet de Montfaucon. La représentation de la pièce composée sur cet événement, alors tout récent, n'exigeait pas grand appareil. L'auteur n'y a fait figurer que trois personnages, dont deux sont de pures allégories: la Raison, la Fortune et Pierre de la Broce^ qui plaide contre celle-ci par devant celle-là, et perd son procès. La moralité se
la Bibliothèque nationale, t. YI. Paris, Klincksieck, 1893, ÎM-80, pp. 320-326.
(1) Cf. sur cette espèce et en général sur les origines et la classification des moralités, nos Origines catholiques du théâtre moderne^ p. 375 et sniv.
(2) Le texte en a été compris dans le recueil de MM. Monmerqué et F« Michel : Théâtre français au Moyen Age.
B2 LB DIAMB RBLIOIB0X
termine par la senteDce de Raison, conçue en ces termes:
tt Pierre, (u as bien ouï Fortune — qui se défend très sagement. — Elle dit que tu n'as pas continué À suivre — la voie de ton commencement — et que tu as par tricherie •— ton seigneur servi faussement. -^ Elle ajoute que c'est proprement son droit et sa vie
— de tourner vite et constamment.
« Ainsi, Pierre, tu te plains à tort —et je crois bien qu'elle dit vrai : — tu es atteint et convaincu de tes méchanceté, — chacun maintenant peut bien le voir, — et tu es contraint par jugement — d'en recevoir la juste peine. — Le diable ne s'est pas dissimulé, — lui qui te tenait en son pouvoir.
a La fraude retombe sur son auteur— qui ne pourra pas toujours la farder. — Celui qui use de tricherie — • envers celui qu*il devrait panier, — je dis, par la Vierge Marie, — qu*ii mériterait d'être brûlé. — La peine a été prononcée, — et tu la subiras sans tarder.
« C'est avec raison que la Justice te condamne, — je confirme sa sentence. — Mais, vous tous, W que ce n'est qu'onction — que la peine et la pénitence terrestres. — La mort arrive, diverse et dure. — Alors Dieu viendra, ce n'est pas douteux.
— Qui fait le mal, dit l'Ecriture, — trouvera le mal : telle est ma foi. »
L'allégorie s^rmbolique, que nous voyons ainsi régner dans le jeu de Pierre de la Broce, devint de
filus en plus prépondérante dans le genre de la mora* ité par personnages, tel qu'il se constitua définitivement chez nous aux xiv* et xv* siècles. Il dut une notable partie de son développement et de son succès à une grande association parisienne d'ordre judiciaire, celle des clercs de la Basoche, qui se forma au temps de Philippe-le-Bel autour du Parlement de Paris. Comme elfe se recrutait parmi les étudiants des Universités, de celles surtout sans doute de Paris même et d'Orléans, elle conserva quantité de tradi-
et ie sache
LB BRAIIB RBLI6IBU1 83
tioDS, d'habitudes et de goûts de la société cléricale et scolaire du haut Moyen Açe. Mais, d'autre part, eu raison d'un contact journalier, elle fraya très largement et très librement avec la société profane et la littérature laïque et populaire. La vogue de la moralité dramatique était devenue telle, dans la première moitié du xvi* siècle, que l'emploi vraiment abusif [u'elle faisait des personnalités fictives et des êtres le raison envahit alors de façon assez fÂcheuse les mystères eux-mêmes. Cependant la moralité que nous appelons exemplaire n'avait pas entièrement dis|>ani devant la redoutable concurrence de l'allégorie. Elle prit même quelquefois un caractère représentatif, historique ou légendaire, qui lui donnait un intérêt spécial et aurait pu, sans les excès delà Renaissance, lui ouvrir un bel avenir (1). La moralité, généralement sérieuse et même sermonneuse, ne laisse pas d'être assez souvent descriptive des mœurs mauvaises et quelquefois positivement satirique. Elle tient donc, aans le théâtre du Moyen Age, une place intermédiaire entre le mystère et les représentations analogues, d'une part, et, de l'autre, les divers genres qui^ dans ce théâtre, appartiennent aux représentations comiques. Ces dernières sont en dehors de notre sujet, mais il n'en est pas, croyons-nous, tout à fait de même des rapports qui peuvent avoir existé, sous un double aspect, entre elles et le drame religieux. Nous dirons donc quelques mots de l'élément comique dans le drame religieux et de l'élément religieux dans les représentations comiques.
(1) Ce8 notions très sommaires sur les moralités par per^ eonnages ponrront être aisément développées par la lecture des excellentes pages de M. Petit de Jalleyille sur ce sujet : La Comédie et les mœurs en France au Moven Age, Paris, Léopold Cerf, 1886, in-16» pp. 44 et suiT.,78 et suiv. — Répertoire du théâtre comique en France au Moyen Age^ Paris, même librairie, 1886, in-8<», p. 31 et suir. — Cf. Wilbelm Cbbizbitacb, ouvrage cité, p. 458 et sniv.
54 LE DRAME RBLIGIELX
Qu*UD élément familier, puis bientôt comique et même bouffon, se soit introduit de bonne heure et assez rapidement développé dans certains drames liturgiques et dans un bon nombre de jeux scolaires, nous en avons des preuves positives, et cela n'a rien d'étonnant, eu égard à l'idée de divertissement qui, presque dès l'origine, dans l'objet de ces pieuses représentations, avait pris place à côté de la pensée d'édiGcation et d'enseignement qui les avait inspirées. Vers la fin du xn* siècle, deux esprits sévères, mais assurément bien renseignés, s'élevaient contre les abus qui trop souvent gâtaient, selon eux, ce genre de spectacles. Herrade deLandsberg, la célèbre abbesse de Hohenbourg, gémissait, vers l'année 1170^ sur les bouffonneries qui avaient dénaturé, disaitelle, les jeux dramatiques, primitivement louables et utiles, des fêtes de Noël. Gerhoh de Reichersberg^ mort en 1169, dans son commentaire sur les psaumes, exprimait publiquement son repentir d'avoir autrefois, quand il était écolàtre du chapitre d'Augsbourg, non seulement toléré, mais encouragé les représentations de ses écoliers, les jeux à!Hérode par exemple, du Meurtre des Innocente et autres, précédés ou suivis de véritables bombances dans le réfectoire claustral. La part prise en maint endroit aux jeux dramatiques des écoles par ces étudiants vagabonds et indisciplinés que l'on appelait goliards^ n'était pas pour diminuer ces excroissances regrettables. L'autorité ecclésiastique s'en émut. Un décret du pape Innocent m prohiba, en 1210, les jeux de théâtre « ludi théâtrales » qui se donnaient dans les églises, mais il semble bien résulter d'une curieuse glose, destinée à expliquer et à limiter cette prohibition, et qui figure clans le commentaire de Bernard de Botone (mort en 1263) sur le recueil des décré-
implicité i représentations primitives. Dans le théâtre religieux