VOLTAIRE ET DIDEROT
tilité, mais par l'esprit nouveau dont ils l'animent, par la passion qu'ils lui soufflent. L'invincible mouvement philosophique entraîne la tragédie et lui entretient encore quelque vie.
Les personnages de Voltaire ne vivent pas ; mais au moins il parle par eux ; sa tragédie est une série de tirades qui nous surprennent dans la bouche du héros, mais dont l'à-propos révolutionnaire est saisissant ; partout on sent Voltaire; mais Voltaire, c'est quelque chose.
Diderot a trouvé le drame moyen qui est de plus en plus, et malheureusement, le drame de la démocratie moderne ; le drame bourgeois, celui qui n'a pas des ailes de la poésie pour voir de haut, ne crée pas des personnages plus grands que natare, ne choisit pas le grand dans le réel. Pour Diderot, les passions des puissants ont assez occupé la tragédie ; les infortunes du peuple ont droit maintenant à la scène, ou plutôt à la tribune du théâtre. La portée artistique de l'idée de Diderot est à peu près nulle, et elle n'ouvrit la voie qu'au talent médiocre fait pour intéresser la foule. Avec la vie des puissants on peut faire de beaux tableaux, si tristes soient-ils ; avec les malheurs du peuple, on ne fait que de tristes spectacles. Mais en revanche ces spectacles attendrissent sur la réalité ; il ne s'agit plus, comme au siècle précédent, d'intéresser une élite brillante et souveraine : le théâtre, bon gré mal gré, épouse les passions publiques.
L'idée de Diderot fera son chemin ; elle a deux faces : le drame bourgeois et le drame du peuple. Le drame bourgeois doit régner, il s'imposera aux sociétés démocratiques ; on refera un siècle après, de mille manières, le Père de famille et le Fils naturel. Le drame du peuple entrera de force dans la tragédie avec Didier, Triboulet, Gilbert.
Jusqu'ici les vraies nouveautés ont été trouvées par Voltaire et Diderot ; elles le seront ensuite par Beaumarchais pour les mêmes raisons. Son drame unit la tragédie et la
comédie. Il agit par le ridicule et parle sérieux caché sous le ridicule. Voilà qui tue la noblesse ! fut le cri général ; la cour vit bien le danger, niais ne le crut pas pressant et laissa passer ; elle s'amusa elle-même des deux pièces. L'influence de Beaumarchais sur le drame romantique est réelle. Figaro est le père de Ruy-Blas ; c'est le valet qui a été au collège, qui est poète et auteur, qui a couru le monde, mais qui agit au lieu de rêver et dupe au lieu d être dupé; son fils sera moins valet, plus rêveur et plus solennel.
Le Charles IX de Chénier montre la puissance de la poésie, fût -elle devenue un moment le souffle révolutionnaire, pour renouveler ce que n'ont pu renouveler les théories. Le sujet était bien choisi en dehors même de l'àpropos qui le rendit terrible, car la journée de Charles IX est peut-être une de celles qui décidèrent le sort de la royauté, et, ce qui serait plus triste, le sort du roi. Le mot attribué à Danton est vrai, ou bien trouvé.
Avec Charles IX nous sommes encore dans la tragédie classique, c'est le style un peu emphatique de ses" rois et de ses reines ; mais il sied à ce moment solennel ; c'est l'appareil accoutumé, le songe inévitable; mais l'idée révolutionnaire fait éclater le vieux moule : par moments on entrevoit le drame en vers des romantiques. On y dit Monsieur et non Seigneur. La scène où la reine, Guise et le cardinal de Lorraine préparent regorgement, où le prince de l'Eglise bénit les épées des massacreurs, pendant que le tocsin sonne jusqu'à la fin de l'acte, n'a rien à envier au drame romantique que le génie.