‹ Le drame romantiqueChapitre 11 sur 120 · LE CARDINAL · texte numérisé non relu

LE CARDINAL

Courez, et servez bien le Dieu des nations ;

Je répands sur vous tousses bénédictions.

Sa justice ici-bas vous livre vos victimes ;

Sachez qu'il rompt au ciel la chaîne de vos crimes...

L'Eglise, en m'imprimant un signe ineffaçable,

DUCIS n>

Défendit âmes mains le sang le plus coupable, Mais je suivrai vos pas, je serai près de vous,

(Montrant et agitant an crucifix.)

Et, Dieu même à la main, je conduirai vos coups ! 0 tribu de Lévi, tribu sainte, immortelle, Une seconde fois le Dieu jaloux t'appelle! Il est temps de remplir ses décrets éternels : Couvrez-vous saintement du sang des criminels ! Si dans ce grand projet quelqu'un de vous expire Dieu promet à son front les palmes du martyre !

11 y a là quelque chose du drame national qu'on cherchait.

Ducis fut plus nouveau dans Abufar que dans toutes ses imitations de Shakespere : encore une preuve qu'un peu de vraie poésie fait plus avancer la tragédie que les théories et les imitations. C'est dans Abufar qu'il est lui-même. Ses lettres montrent en lui un fils pieux et un caractère libre, épris de solitude, fuyant les entraves officielles et les salons qui énervent le talent ; il parle de son père comme d'un « homme rare et digne du temps des patriarches » ; il dit: « J'ai épousé le désert ». Sa tragédie iï Abufar est faite de ces deux éléments, l'idée d'une paternité patriarcale, et la tristesse qui fuit au désert la société, cependant qu'elle va passer en dix ans de la tyrannie à l'anarchie, et de l'anarchie au despotisme. La grande poésie commence à rentrer dans la tragédie.

La scène, dans Abufar, est donc au désert, loin des salons et des règles. La donnée en est singulièrement audacieuse. Le principal personnage est une âme malade en même temps de la maladie d'Amélie et de celle de René. Et notez que Farhan a devancé René. Au moyen d'une intrigue assez faible d'ailleurs, Ducis a voulu concilier le bon goût, la morale avec une des études les plus osées de la passion dans ce qu'elle a de fatal, c'est-à-dire de romantique-

lï) LA POÉSIE ET LE THEATRE

Farhan aime une femme qu'il croit sa sœur, il a fui la tente paternelle, saisi de ce désespoir vague qui va devenir la maladie moderne :

Un besoin fatigant, un désir furieux

De sortir de moi-même et de voir d'autres cieux,

Un de ces mouvements qui commandent en maître.

Que l'instinct nous inspire, ou la raison peut-être,

M'ont emporté partout, dans ces champs fécondés

Par les trésors du Nil dont ils sont inondés,

Sous ces affreux rochers, battus par la tempête,

Où ce fleuve s'enfonce et cache encor sa tête ;

J'ai couru les déserts et les palais des rois,

Observé chaque peuple et leur culte et leurs lois,

Leurs trésors, leurs soldats, leurs mœurs, leurs origines,

Visité des tombeaux, des temples, des ruines,

Quelquefois sur l'Atlas médité près des cieux

L'éternité du temps, l'immensité des lieux.

C'est là que m'inspirant de la nature entière...

Et Àbufar l'interrompt par la protestation de la famille contre ce spleen orgueilleux.

Et tu n'avais donc pas de famille et de père ? Tu n'as donc rien aimé ?...

N'avais-tu pas connu nos heureuses familles ? Vu nos chastes hymens, la pudeur de nos filles, Tes soeurs, dont le soupçon n'oserait approcher ? Au bout de l'univers qu'allais-tu donc chercher ? Des lois ? grâce à nos moeurs nous n'en avons aucune. Des trésors ? Nos troupeaux font seuls notre fortune. Des tombeaux ? C'est ici que dorment nos aieux. Des temples ? Vois la terre et regarde les cieux ! Dieu n'est-il pas présent sous ces augustes voiles ?...

Saléma, qui aime aussi Farhan, qu'elle croit son frère, ressemble peu aux héroïnes pseudo-classiques ; elle souffre comme lui, elle a des mots pareils ; mais comme elle est femme, sa mélancolie est moins emportée ; la passion se change aussi en langueur dans cette première Amélie. Son père l'interroge :

Dis-moi, par quels ennuis, à la raison contraires, D'une morne langueur les rapides progrès

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