‹ Le drame romantiqueChapitre 100 sur 120 · DUMAS : RICHARD DARLINGTON · texte numérisé non relu

DUMAS : RICHARD DARLINGTON

Notre-Dame un Quasiniodo, est, dans Charles VII, Yacoub, un africain, un Antony arabe, qui lui aussi se croit maudit, avec l'air fatal du fils dont la mère est morte en le mettant au jour. Cet air fatal et sa cause sont une invention de Chateaubriand qui eut toute une fortune.

Richard Darlington est un mélodrame d'un bout à l'autre. La donnée en est simple : un homme ambitieux et qui commet tous les crimes pour arriver à son but, personnage tout d'une pièce encore, comme le duc de Guise, comme Monaldeschi ; puis sa victime, qui est sa femme, ses dupes, et le personnage si cher au mélodrame, qui suit tous les actes du premier, qui sait tout, voit tout, mène tout. Il ne peut cependant empêcher le grand crime commis sur la victime innocente. Pour surcroît de mélodrame, ce personnage est le père, inconnu, de Richard Darlington, et ce père, qui cherche à prévenir les crimes de son fils, prenant parti pour la victime, use du seul moyen qu'il ait de punir Richard, il se démasque ; c'est le bourreau de Londres ! L'effet, d'ailleurs, est produit deux fois : il y a un prologue où ce père, encore amant de celle qu'il a séduite et fuyant avec elle, demande l'hospitalité au docteur Guy, chez qui la jeune femme met au monde le fils qui sera Richard. L'amant masqué est subitement démasqué par le père de la jeune fille qui survient tout à coup ; la jeune fille s'évanouit en reconnaissant dans son séducteur le bourreau de Londres. Comme on le voit, du bandit, du bouffon, le drame romantique tient à aller jusqu'au bourreau.*

Le mélodrame est flagrant. Ce n'est pas à dire qu'il ne soit puissamment combiné. Richard Darlington est un chef-d'œuvre dans le genre inférieur qui cherche à produire les émotions brutales et violemment malsaines.

La Tour de Nesle est le type du mélodrame héroïque, comme Antony le type du mélodrame bourgeois. Rien n'y manque ; la quantité de mystère et de surprise est énorme. Deux des personnages, et non plus un seul, sont de ces

héros méchants tout d'une pièce, qui se jouent à machiner les plus abominables et les plus sombres complots. Ce sont Marguerite et Buridan. Tous deux n'obéissent qu'à leurs instincts mauvais, mais Buridan est plus sympathique parce que pour contenter son ambition il lutte contre la femme criminelle, moins criminel lui-même ; il prend même quelque temps le rôle de vengeur d'un innocent. Buridan est l'idéal du héros de mélodrame, celui qui compte toujours sur lui-même et sur le hasard, qui, même à deux doigts de sa perte, raille, triomphe et espère avec une ironie superbe. La continuité de cette ironie lui donne surtout une allure étonnante. Il est prêt à tout, jamais étonné des résultats les plus imprévus. La reine n'est que méchante et rusée. L'épouvantable imbroglio est le modèle du genre ; chacun des deux traîtres a tendu ses filets et s'y voit pris ; tous deux sont punis du dernier crime projeté, punis deux fois, punis dans leur cœur de père et de mère (étrange et seule affection qui leur reste) et arrêtés comme assassins. La trépidation et l'emphase du langage arrivent au dernier point. Le récit : « C'était une belle tête de vieillard d, est célèbre. La passion outrée inspire à chaque instant aux héros du drame une formule restée célèbre elle aussi ; celui à qui l'on annonce un malheur épouvantable, éperdu de terreur, n'y veut pas croire, il veut même forcer le narrateur à dire le contraire : « Dis-moi que tu lui as volé cette lettre, dis-moi, etc..» — « Oh ! dis que ce n'était pas une croix, dis que ce n'était pas au bras gauche ! » Cela caractérise assez bien le style mélodramatique.

C'est Dumas qui est responsable en grande partie de l'invasion du mélodrame dans le drame romantique. Le mélodrame est même tout ce que Dumas a apporté de nouveau

Page 1