DUMAS : HENRI III ET SA COUR
Je vais... Saint-Pol ! Qu'on me cherche les mêmes hommes qui ont assassiné Dugast. »
Il se conduit envers sa femme avec une brutalité qui ne se dément pas, et exprimée en termes exagérés qui font justement le mélodrame : « On connaît Henri de Lorraine, et l'on sait qu'il a toujours chargé son poignard de réitérer un ordre de sa bouche. » Il veut forcer la duchesse à écrire pour Saint-Mégrin un billet de rendez-vous qui est un guet-apens. C'est simple et primitif. Mais comment l'y forcer ? Le farouche seigneur a du poison tout prêt, mais la duchesse accepte le poison ; que fera le duc ? il lui serre le bras avec son gantelet oie fer, et cette torture obtiendra ce que n'obtient pas la menace de la mort : idée de mélodrame ; l'émotion physiologique se substitue à l'autre. Puis, forçant la duchesse à envoyer elle-même le billet, il renouvellera le stratagème de Néron dans Britannicus, en se cachant derrière une tapisserie, genre d'emprunt familier à l'auteur qui ne s'en défend pas dans la préface de Charles VII. Enfin le duc de Guise, fidèle à son tempérament mélodramatique, non content de faire égorger Saint-Mégrin, le fait étouffer, ironie sauvage, avec le mouchoir de la duchesse. En somme, ce n'est pas un caractère, c'est un fantoche. Qui dit caractère dit quelque chose de vivant et de divers. Le procédé qui consiste, en toute occasion donnée, à faire prononcer les paroles les plus cruelles, et commettre les actions les plus sanguinaires, est un procédé enfantin.
Les personnages sympathiques ont eux-mêmes des habitudes de truculence. Le doux Saint-Mégrin se coupe une mèche de cheveux avec son poignard ; ce poignard avait déjà servi de ciseaux au héros romantique, pour élargir les boutonnières récalcitrantes ; il lui sert ailleurs de cachet (Antony).
Dans le mélodramatique, Dumas va jusqu'au fantastique et au surnaturel ; le magnétisme et la magie lui servent.
Le rôle d'astrologue ou de Juif est une obsession du drame romantique. Depuis qu'Hugo en a mis un dans Cromwell, il n'y a plus de drame sans astrologue. Ruggieri dans Henri III est défectueux en deux points. Ruggieri est-il un vrai sorcier ? Cette supposition est trop enfantine pour le spectateur actuel. S'il n'est pas sorcier, comment lit-il l'avenir ? Simple prestidigitateur, il n'est pas digne du drame. Cette histoire de narcotique, de lit de repos qu'un ressort amène, d'alcôve ouverte aux yeux de Saint-Mégrin, c'est de la magie ; pur mélodrame ; mélodrame aussi le truc enfantin du mouchoir oublié par la duchesse, truc sur lequel repose toute l'action.
Les scènes où l'émotion physiologique est substituée à l'émotion psychologique ont beaucoup d'action sur la foule, c'est incontestable ; et les dramaturges romantiques, écrivant, à une époque de démocratie, plus pour la foule que pour une élite, ont été tentés par l'effet sûr et brutal. Ainsi la scène où la duchesse de Guise, pour empêcher les meurtriers d'entrer pendant que son amant s'enfuit, passe son bras de femme, en guise de barre, dans les deux anneaux de la porte, et se laisse affreusement meurtrir. Au lieu d'un mouvement de passion, nous avons un bras bleui. C'est d'ailleurs donner trop d'importance à une porte fermée dans un drame sérieux.
Henri I1I} c'est une intrigue mince en somme, mais tirant les yeux et qui ,se détache sur un fond de scènes historiques froides et longues, sans autre rapport avec l'intrigue même (1), laquelle se réduit à ceci : un homme force sa femme à donner un rendez-vous à celui qu'elle aime, et fait assassiner l'amant.
Dans Charles VII, les défauts romantiques se corsent. Le héros du drame, qui était dans Hernani un bandit, dans
(1) Depuis le livre de Vitet, on croyait l'histoire indispensable au drame et on en mettait partout.