LES PERSONNAGES HISTORIQUES
mûr ; et si l'amour doit céder, c'est que l'amour des princes n'est qu'un amour léger, qu'une galanterie, qu'une succession de caprices impérieux, comme chez tous les gens qui n'ont qu'à choisir pour satisfaire leurs passions et dont l'âme sollicitée par une foule de jouissances n'a pas le temps de concevoir un long désir.
Cette conception ne porte aucun préjudice au Charles- Quint de l'histoire. Les circonstances, les détails qui l'entourent et la peinture même du caractère font suffisamment reconnaître Charles-Quint jeune, et rien ne blesse l'idée générale qu'on peut se faire de lui d'après l'histoire ; il remplit donc les conditions d'un caractère historique de drame.
-Les considérations historiques contenues dans le fameux ettrop long monologue sont certainement excellentes : c'est le meilleur morceau du drame ; l'appréciation idéale des rôles du pape et de l'empereur est plus en situation que les réflexions de don Carlos sur le peuple et les révolutions ; tout le passage qui va depuis : « Les hommes, c'est-à-dire une foule, une mer », jusquà: « Gouverner tout cela... » est évidemment inspiré par les événements de 1829 et 1830 ; mais on pourrait pourtant justifier ces réflexions de don Carlos, caron a vu de tout temps des émeutes populaires renverser des chefs de peuples; il est difficile de dire avec certitude : le poète n'eût pas écrit ce morceaulà il y a un siècle.
Louis XIII est peint tel qu'il était vers la fin de sa vie, malade, ennuyé, sans beaucoup de volonté, laissant faire son ministre parce qu'il sent en lui de grands desseins et une âme supérieure, lui confiant toute sa royauté, avec la répulsion instinctive de l'homme bon et faible pour les moyens cruels et sanglants que Richelieu emploie. Louis XIII est d'ailleurs, dans l'histoire, une figure pâle et peu distincte ; sa personne et sa volonté ont fort peu paru dans son règne, il était malade ; la seule ques-
tionqui ait été soulevée à son propos, dans ce temps où l'on cherche du nouveau à tout prix, est de savoir s'il a été dominé par son ministre ou s'il l'a volontairement soutenu, s'il l'a gardé malgré lui, au point même de conspirer lui aussi contre Richelieu, ou si, plus profond qu'on ne le croit, il a toujours compris la supériorité de celui-ci sans s'en offenser. Le livre intéressant de M. Marius Topin ne prouve pas grand'chose en fin de compte ; tout au plus montre-t-il qu'il faut se garder d'exagérer la faiblesse de Louis XIII et de le donner comme terrifié par Richelieu ; mais il ne faut pas non plus transformer Louis XIII en politique profond et lui prêter les vues du cardinal ; tout le monde s'accorde à penser que Louis XIII gardait à regret son ministre, mais le gardait parce qu'il ne pouvait méconnaître en lui le plus ferme soutien du trône contre les seigneurs.
Le poète dramatique n'a pas à se préoccuper de ces discussions, surtout quand il s'agit d'un prince qui ne peut avoir, même dans un drame, qu'un rôle effacé. Le caractère de Louis XIII prête aux deux opinions, c'est un fait, et c'est même la meilleure preuve qu'il n'avait qu'un caractère indécis. L'histoire prouve qu'il a laissé périr ses meilleurs amis, et si ce n'est pas d'un romain, c'est d'une âme faible ; la puérilité de ses occupations et de ses préférences en fait d'amis est encore un témoignage contre lui.
A. de Vigny et Victor Hugo l'ont fort probablement fait meilleur qu'il ne fut; car le Louis XIII de Marion de Lorme est bon au fond. Ce caractère complexe, quoique si pâle, est traité avec une grande finesse. Il y a dans Louis XIII le roi qui soutient son trône et le seigneur qui voit à regret un prêtre décapiter des seigneurs ; il semble qu'il pressente le plus tragique et le plus fatal résultat de l'œuvre de Richelieu ; le roi n'était que le premier seigneur du royaume, et quand tous les seigneurs seront abattus, pour-