ABUFAR
Accabient-ils ton âme, altèrent-ils tes traits ?
Pourquoi dans le désert, avec un regard sombre, Seule et le front baissé, vas-tu chercher dans l'ombre Des ravages du temps quelques débris nouveaux,
Et t'asseoir en pleurant snr de tristes tombeaux.
Si elle renaît à la vie, c'est pour exprimer, en vraie Orientale, une passion brûlante :
La voilà, cette ardeur que ma bouche a trahie, Que cachaient les langueurs de ma mélancolie ! Oui, je vis pourFarhan, je l'aime, je l'adore. C est là cet air, ce ciel, ce feu qui me dévore, Ce vent de nos déserts, terrible, envenimé, Moins brûlant que l'amour dans mes sens allumé !...
Pharasmin exprime aussi un amour déjà romantique :
Vous seule avez peuplé
Ces montagnes, ces rocs, ces prés, ce sol aride... Je n'ai connu, senti qu'une captivité, Tranquille auprès de voue, loin de vous agité... Enfin je vous voyais sans avoir cru vous voir... Je vous suivais partout dans le désert errante. Je recueillais, avide et d'une bouche ardente, Votre, souffle, perdu dans les airs enflammés... On dirait que le ciel tous deux nous y rassemble Pour nous voir, nous aimer, pour y mourir ensemble ; Je ne sais et je cherche, en des transports si doux, Si je vis dans moi-même ou si je vis dans vous.
Le sentiment de la nature se môle à cet amour : c'est un point capital, parce que la passion classique était toute galante et enfermée dans les murs des palais ; les pseudoclassiques continuaient à laisser de côté la nature et le spiritualisme, qui sont deux grands facteurs de l'amour romantique. Ainsi la mélancolie de la génération qui a vu la Révolution et son avortement momentané, est déjà dans Ducis, comme dans Chateaubriand, et c'est ce qui nous donne la seule tragédie un peu originale, un peu libre des règles pseudo-classiques que nous trouvions à cette époque
Abufar, ce patriarche du désert, est déjà un grand-prêtre de la nature et de la solitude ; Farban, cet homme à l'âme troublée, rempli c( d'une vague inquiétude »,
Trop serré dans l'espace et dans l'immensité,
qui veut « sortir de lui-même », qui va promener sa tristesse parmi les rochers, les tombeaux et les ruines, qui monte au sommet des montagnes pour y méditer l'éternité, qui ne conçoit même le bonheur que sous les traits de la tristesse, et qui veut que sa compagne future porte en elle :
Le doux, l'heureux trésor de la mélancolie,
ce René arabe est déjà l'homme fatal du drame romantique, une ébauche légère d'Uernani et de Didier.
Parmi les pièces de Lemercier, un autre précurseur du romantisme quoiqu'il s'en soit défendu sincèrement, une surtout, Pinto (1799), montre encore mieux combien la tragédie se renouvelle forcément quand elle s'inspire de la poésie vivante et contemporaine, le génie fût-il encore absent.
Lemercier est, comme Ducis, un honnête homme, indépendant, retiré loin du tumulte révolutionnaire par respect pour la Révolution, plein de mépris pour la servitude épique qui succède à l'épopée de la liberté. 11 paraît être arrivé en dernier lieu à un scepticisme douloureux : « Pinto. — Et cette minute sera mortelle à la tyrannie d'un siècle!... La tyrannie... malheureux ! Si tu en fondais une nouvelle !... Eh ! d'autres mains la briseront ! Ainsi va le monde. » f~ La pièce, intitulée comédie, est un drame mêlé de comédie à la façon romantique, une représentation mixte de la vie. C'est une des œuvres qui ont inspiré à Hugo cette (^théorie du drame-comédie. Lemercier, ne pouvant d'ailleurs ^l'emplir de grande poésie, dépouille au moins son action « de tout ornement poétique qui la déguise » ; il a c( rejeté le prestige quelquefois infidèle de la tragédie et des vers ».