LE DÉCOR
dans la nature. Suivant l'occasion, le lieu et le décor approprias seront un secours pour la poésie, en parlant aux yeux. Quand Hugo place la scène du IIP acte de Hernani dans la galerie des portraits des Silva, il sait ce qu'il fait. Ces portraits que le vieux Ruy Gomez montrera les uns après les autres, c'est le passé de sa race, ce sont ses aïeux qui ne doivent pas rougir de lui. Le théâtre classique était certes moins puissant sur l'imagination, il lui eût fallu en pareil cas se contenter d'une énu m é ration froide. Si l'art du décorateur est à la hauteur de sa tâche, s'il sait faire, lui aussi, des portraits épiques, décolorés, lointains, au lieu de peintures grotesques, il peut nous émouvoir, avant même que les acteurs aient parlé.
Au IVe acte de Hernani, le poète fait méditer don Carlos sur le néant de la puissance et de l'empire : aussi descend-il, lui, le jeune et bouillant prince, dans les caveaux funèbres où dort le grand empereur, et c'est dans ces caveaux qu'il apprendra son élévation à l'Empire. L'antithèse ici est très belle et nous frappe par les yeux autant que par les oreilles, si le décorsait être imposant. De même au V° acte, c'est sur une terrasse en fête, avec des profondeurs de jardins illuminés, que vont et viennent d'abord les joyeux invités des époux ; c'est sur cette même terrasse, maintenant éclairée par la lune, que viennent rêver, une fois le bal fini, les deux jeunes gens, c'est sur cette même terrasse, à la porte de la chambre nuptiale, qu'ils vont mourir pendant qu'au fond, dan3 les bosquets, s'éteignent les illuminations de la fête. Le drame classique, ne mêlant point la nature aux épanche ments des amoureux, était privé de ces effets puissants.
Discrètement montrés, le donjon de Beaugency et l'échafaud achèvent l'impression que le drame nous donne de la vie, et rend plus pathétique la mort de Saverny et de Didier. Il y a une forte antithèse, dans Le Roi s'amuse, entre la fête de nuit du début, où Triboulet excita le roi à la débauche, et la grève déserte de la fin où il va gémir sur sa fille assassi-
née. Le théâtre romantique aime les fêtes de nuit, il aime à faire alterner par le décor les joies et les deuils, et à donner ainsi une image visible des vicissitudes de la vie.
Il a tiré des effets saisissants au plus haut point des détails du décor. Ainsi l'ombre immobile de la reine Marie Tudor, dessinée sur le drap transparent (deuxième partie de la 3e journée) et qui la montre veillant là sans qu'on la voie elle-même. C'est aussi une trouvaille que le nom de Borgia écrit en relief sur l'entrée du palais de Lucrèce, où Ton lit orgia, quand Gennaro a fait sauter la première lettre avec son poignard.
Ces beautés du lieu et du décor ne sont pas sans être balancées par des défauts ; l'intérêt psychologique est quelquefois diminué par l'intérêt lyrique ou mélodramatique qu'excitent les détails caractéristiques soulignés par le décor. Si on compare, pour la variété des lieux, le théâtre d'Hugo avec ceux de Schiller et de Shakspeare, on constate que presque toujours, chez ces deux derniers, la scène, si souvent change-t-elle,se trouve dan3 un intérieur, dans une salle de palais. C'est en effet dans son foyer que l'homme se recueille surtout, et qu'il prend conscience de ses passions. Aussi la diversité des lieux est-elle un indice d'un art moins psychologique et plus lyrique, où le drame de la vie s'étend aux dépens du drame de la conscience.
La question de la versification dans le drame romantique, c est la question du vers moderne. Personne ne peut nier que la versification n'ait fait, avec Hugo surtout, ne disons pas des progrès, mais des conquêtes légitimes. Il n'y a donc pas à justifier la versification de Hernani ; mais il est intéressant, en la comparant à la versification classique, de voir comment une nouvelle formule dramatique comportait naturellement l'emploi d'un autre vers.