‹ Le drame romantiqueChapitre 14 sur 120 · POÉ*SIE ET DEMOCRATIE · texte numérisé non relu

POÉ*SIE ET DEMOCRATIE

du poète, eussent été peut-être un jour fondues par lui dans un magnifique ensemble où les longueurs auraient disparu, où les beautés se seraient fait valoir ! De bonne heure le poète adresse une ode à la colonne Vendôme et à l'Arc de triomphe ; les deux pièces seront éclipsées par deux autres postérieures. L'œuvre du poète contient ainsi tous les essais de jeunesse, qui, je le veux bien, feraient honneur à la maturité de plus d'un, mais dont l'intérêt diminue quand on a vu le génie dans sa force revenir sur ses premiers essais. Il est vrai qu'il est intéressant de suivre, du commencement à la fin, ce développement d'un grand esprit. Mais, après tout, que nous apprend l'évolution des idées et des opinions de Hugo, que ne nous ait déjà appris l'histoire du siècle ? En serait-il moins grand s'il n'avait pas commencé par être royaliste, s'il avait un jour produit les Voix intérieures sans débuter par les Odes et Ballades ? Déjà ces débuts peu originaux du jeune homme à qui la vie ne s'est pas révélée ne nous touchent plus autant aujourd'hui ; la postérité les ignorera ; il faudra faire un choix, et donner à nos neveux la jouissance non mêlée de quelques chefs-d'œuvre ; dès lors les œuvres complètes seront reléguées dans les bibliothèques pour les érudits.

Cet éparpillement de la production poétique, cette mise en pièces d'un génie, ce débit en détail des plus belles facultés est le grand défaut de la littérature de ce temps-ci ; et si ce défaut nous frappe peu, c'est qu'on ne voit pas le mal quand on vit avec lui ; mais ce mal est réel ; la postérité choisira, et les poètes y perdront.

Quoi qu'il en soit, l'état démocratique, le rôle du poète, les besoins de la foule, la trop grande indulgence de l'artiste moderne pour lui-même, tout commandait à la poésie de ce siècle la forme lyrique.

Cette forme convenait mieux aussi à la nature même de la poésie romantique. Quelle est, dans ses traits principaux, cette poésie ? D'abord un renouveau de foi, ou plutôt une

foi nouvelle, le spiritualisme, foi plus épurée, mais aussi plus nuageuse que jamais, plus prête que jamais à se dissiper au moindre souffle, à se résoudre en larmes et en doute. C'est la croyance à l'immortalité de notre âme, c'est Dieu vu partout dans son œuvre, dans la magnifique nature, Dieu vu dans le soleil qui se lève, dans les étoiles de la nuit. C'est aussi le doute, la lutte intérieure, l'effort pour croire, car l'homme romantique chante son hymne de foi, ayant au flanc, comme il dirait, la blessure du doute. C'est encore le découragement de cette vie où paraît régner le désordre, où les trônes et les religions s'écroulent sans que rien console de leur chute ; de cette vie où tout passe si vite, où l'amour ne peut se construire une demeure ; c'est la mélancolie que met au cœur l'éternelle impassibilité de la nature en face de nos souffrances les plus poignantes ; c'est aussi le calme qu'elle met enfin dans l'âme, cette tranquillité de la nature qui parfois parvient à nous guérir. La poésie romantique a vu le fond de l'homme. Si le voile d'une foi nuageuse lui cache encore le vide de la destinée future, car le romantisme a cru à l'immortalité jusqu'à la mort, il ne lui cache plus le vide de la vie terrestre. Il apparaît, ce vide, à l'homme jeune encore, qui voit la jeunesse s'enfuir, avec ses illusions et sa foi dans l'amour, qui voit l'âge mûr bientôt écoulé, sans que l'ambition, même la plus noble, ait suffi pour remplir le cœur. Et si la vie humaine est misère, misère aussi tout ce qu'elle a produit, misère la gloire, la puissance des peuples, misère l'empire des Césars, misère Athènes disparue, le Parthénon démoli, le Colisée en ruines î Misère ce que fait l'homme d'aujourd'hui ! le monde n'est que ruines ; la Liberté est couverte de crimes, Quatre-vingt-treize est sanglant, la guillotine a pris les traîtres à la patrie, le3 femmes innocentes et les sublimes tribuns qui ont rêvé le bonheur du monde ; et la démocratie aussi est misère ; tournant à la démagogie, elle menace d'opprimer la pensée, le droit ; le poète se voit seul au-

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dessus des hommes qui bientôt ne l'écoutent plus, et le vaisseau sans pilote marchera aux mains des inhabiles et des médiocres.

Voilà, dans ses traits les plus saillants, la poésie du xixc siècle. Or le drame ne vit pas du rêve qui se tient audessus de la vie, mais des passions qui s'y mêlent. Voilà pourquoi le poète a plutôt pris sa lyre : tantôt il touche les cordes d'une main languissante dans sa mélancolie profonde, tantôt il les frappe avec énergie comme un Tyrtée allant au combat. Dès lors, tenant cette lyre à la main, il lui a confié tout le reste ; il lui a dit les illusions de lajeunesse, l'amour du jeune homme, l'amour du mari, les enfants et la joie du foyer, il lui a dit la douleur de perdre les êtres chers ; il lui a dit la peine de penser, la douleur de l'inspiration qui s'impose ; l'envie attachée au poète, la fierté du génie. A d'autres moments, il a tendu la corde d'airain qui sonne la guerre au mal, au crime, venge la liberté, demande pitié pour les puissances tombées, pour les orgueils brisés, pour les peuples abattus, pour les déshérités et les méchants mêmes.

Il n'est presque rien resté pour le drame, et ce qu'il admet de poésie sonne le lyrisme : il n'était pas possible qu'il en fût autrement. Lamartine n'a pas essayé le drame. Hugo seul avait un génie assez complexe pour créer des personnages, faire vivre une époque, construire une intrigue. Mais quel est le drame ainsi créé par un poète dont le génie prenait invinciblement la tournure lyrique ? Un drame lyrique, tout imprégné des passions du jour, où les personnages sont des voix sublimes plutôt que des caractères. Ce drame certes est loin d'être médiocre, malgré ses énormes défauts, car un poète qui compte parmi les plus grands y a transporté beaucoup de la poésie du siècle.

Les révolutions s'y reflètent en admirables tableaux : c'est le peuple grondant daos la rue, forçant la volonté d'une reine (Marie Tudor) ; c'est le spectacle grandiose delà décadence des monarchies, l'Espagne et l'Allemagne ; c'est le drame intérieur de l'ambition qui rêve l'empire du monde (Hernani), avec le pape et Dieu.

i Le problème de la destinée humaine y est douloureusement agité, dans la vie étrange, triste, « fatale », d'un

r Didier, d'un Ruy-Blas ; ailleurs c'est la fatalité qui s'atta-

i. che à l'innocent ou aux fautes commises ; elle poursuit inéluctablement Marion Delorme, malgré ses efforts pour se régénérer et trouver le bonheur ; elle poursuit Lucrèce

f~ Borgia et punit la mère des crimes de la femme ; elh' poursuit Hernani et se dresse inattendue au milieu de la joie

£^des noces.

La grande poésie dans le drame romantique, c'est encore la foi à l'immortalité, qui soulève et soutient l'âme au moment de la mort, exprimée par Didier condamné, par dona Sol mourante. Ce sont les grandes passions élevées au degré sublime, les grandes douleurs conduites au paroxysme, les colères effrayantes de l'homme romantique, les haines et les vengeances épiques.

Ce sont les appétits de grandeur du plébéien parvenu à la liberté politique par la Révolution, tout le déchaînement des passions de l'homme du peuple, jusque-là en dehors de la vie publique, les rêves du plébéien amoureux des duchesses, qui parvient à gouverner les royaumes et qui reçoit sur son front le baiser des reines ; tous les élans de fierté de ce même plébéien qui avec son courage tient tête aux rois (Hernani), les punit s'ils l'outragent (Triboulet), avec son génie domine les seigneurs (Ruy-Blas).

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