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LA GRANDE POÉSIE DANS LE DRAME

Ce sont les grandes angoisses de la vie ; l'angoisse de ramante, de dona Sol suppliant l'homme inflexible qui tient dans ses mains la vie de son amant, l'angoisse de Marion, suppliant pour Didier condamné à mort, l'angoisse de Lucrèce Borgia en face de don Alphonse, cette angoisse qui s«pplie, qui cherche à tromper, qui feint, qui caresse, qui menace. C'est la sombre poésie de la mort, la mort par le poison qu'on boit, pour tenir la parole donnée, la mort de l'innocent condamné à la hache, la mort volontaire de celui qui se sacrifie, comme Didier, la terreur de la victime sacrifiée, comme Catarina, la peur de la mort dans la jeunesse qui veut vivre, l'appareil lugubre des cortèges funèbres venant troubler les fêtes, le condamné voyant son cercueil ouvert, et entendant de ses oreilles les dernières prières faites pour lui.

C'est la poésie de l'amour romantique ; l'amour faisant préférer le déshérité au puissant, mettant la grande dame dans les bras du bandit, la reine dans les bras du sujet ; l'amour heureux et chaste, l'amour troublé, malheureux, poursuivi par la fatalité, le premier baiser dans les larmes au milieu du tumulte et du malheur, le premier baiser que l'amante accorde parce qu'il sera le dernier ; les extases de l'homme moderne, si nerveux, d'une sensibilité si exquise et si violente, les désespoirs, les reproches et les pardons, les poignantes douleurs de la jalousie, de l'amour trompé qui brise la vie de Didier et de Gilbert ; l'amour dévoué jusqu'au crime, l'amante qui sacrifie jusqu'à sa pudeur ; l'amour mélancolique du vieillard dont l'âme est restée jeune dans un corps flétri.

Cest encore la satire du mal triomphant, du crime et du vice des puissants venant briser par caprice le bonheur des faibles ; c'est la luxure des rois et des reines salissant la pureté des femmes et chassantle bonheur deshumbles foyers.

Puis, enveloppant toute cette poésie d'un magnifique manteau, la poésie évoquée du passé ; les mœurs, les vertus

héroïques, les grands vieillards qui représentent l'honneur et la loyauté devant la décadence des neveux, l'hospitalité encore sacrée, accueillant le mendiant comme un roi ; la fierté de la race, l'honneur des aïeux dont les portraits sont là pour voir les vertus ou la honte de leurs fils, la fidélité chevaleresque du serment.

Et toute une poésie de propagande morale, une prédication jetée à la foule du haut de la scène, les petits, les humbles, le peuple consolés et vengés, les grands abaissés, la pitié tombant sur les criminels même, allant fouiller leur âme pour y trouver le sentiment généreux qui leur vaudra sinon le pardon, au moins la pitié.

Et notons ici, nous le verrons à propos du lyrisme, que ce ne sont pas seulement les grands thèmes de la poésie qui entrent dans le drame,- ce sont aussi toutes les images poétiques qui peignent la vie, la destinée, les passions, images que le théâtre classique s'interdisait, ne pénétrant que l'intérieur de l'âme. C'est aussi toute la poésie de l'imagination, du rêve, de l'impossible, de l'irréalisable, qui a pris place dans le drame avec la poésie lyrique et les inspirations plébéiennes.

Telle est, dégagée des défauts inhérents au romantisme, la grande poésie que contient le drame romantique, la grande poésie expression de l'âme démocratique.

Ce n'est donc pas la poésie qui manquera au théâtre, quand un grand poète abordera la scène. Mais ces poètes trop habitués à la lutte, ces poètes de combat, payent de leur personne et n'enfantent souvent des personnages, si beaux qu'ils soient poétiquement, que pour être directement leurs interprètes. De là le lyrisme exagéré, de là une humanité trop spéciale.

Le drame romantique aura encore, nous le constaterons, d'autres défauts que ceux de son époque ; il se ressentira naturellement des défauts personnels aux poètes ; et il se trouve précisément que le grand dramaturge romantique

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